‹ Echappé de la potence [microforme]Chapitre 13 sur 16 · ÉD PP AE 4 CPR · texte numérisé non relu

ÉD PP AE 4 CPR

Le 19 décembre, jour fixé pour l’exécutior de Cardinal et Duquet, arriva. Quelque pré parés que nous fussions tous à ce tragiqu événement, l’effet parmi nous en fut terrible L’affreuse réalité était là devant nos yeux Deux amis estimés nous étaient arraché pour satisfaire des vengeances de parti, car il était trop absurde de dire que notre échauffourée eût le moins du monde mis en danger la domination britannique. Chacun de nous ge sentait individuellement frappé presque au même degré que si c’eût été des frères par le gang et non seulement par la communauté d'idées et d'opinions.

Deux hommes irréprochables dans leur conduite personnelle, universellement estimés, plutôt égarés que coupables, allaient avoir le sort des vrais criminels, des voleurs, des meurtriers!

L’Angleterre, malgré sa puissance, punissait de mort des gens coupables au fond d’une simple émeute, et traitait en brigands des hommes qui, à part le mouvement de 88, n'avaient jamais failli. L'idée moderne de l'inviolabilité de la vie en matière politique (hors le cas d’assassinat), ne pouvait se faire

jour dans les esprits, préjugés qu’ils étaient pai la peur déraisonnable et hors de toute proportion avec le danger qu’ils avaient éprouvé. Je parle, comme de raison, des chefs de gouvernement d’alors et des hommes influents du parti tory qui ne visaient qu’à ia vengeance, et croyaient, en quelque sorte, de faire tomber la tête de tout un peuple, en +xécutant quelques individus.

Il y a si peu de crème réel dans une tenta five d’insurrection, que nous avons vu le gou zernement anglais obligé depuis, par la seule force des choses et de l’opinion, de réhabiliter ses victimes, et d'accepter comme ses principaux conseillers ceux mêmes qu’il eût me rse pendus s'il eût pu alors s’en emparer. Des exécutions pour causes purement politiques sont donc, sous tous les points de vue possibles, de vrais meurtres, des cruautés inexcusables, puisque le gouver- . nement qui les commet reste PLUS DÉSHONORÉ QUE 8ES VICTIMES. Qui, aujourd’hui, ne regarde pas Cardinal, Duquet, de Lorimier, Hindelang, Narbonne, Nicolas, Daunais, Hamelin, Robert, Decoigne et les deux Sanguinet, comme des victimes de la haine de

où D ee ee !

ff -

Laxf

parti, comme des martyrs enfin, puisqu'ils avaient sacrifié leur vie à leurs convictions.

Le procureur général Ogden, le véritable auteur de ces meurtres, ne restera-t-il pas toujours voué à l’exécration du peuple canadien, pendant que des monuments de sympathie et de deuil national sont élevés à ses victimes ?

Quand nos deux amis furent enlevés du milieu de nous pour aller comsommer leur sacrifice, l’intérieur de la prison offrait un spectacle solennel. Le bruit sourd et lugubre que la trappe de l’échafaud produisit en tombant, retentit dans nos cœurs comme si chacun de nous eût été frappé dans sa propre existence. Chacun pouvait regarder cette exécution comme l’avant-coureur de ce qui lui arriverait peut-être à lui-même; et l’opinion était déjà un peu accréditée, dans la prison, que le nombre des exécuttons serait considérable.

Je pensais déjà depuis longtemps à exécuter le plan que j'avais formé et dont je n'avais rien voulu dire à mon père.

Quand Cardinal et Duquet eurent été condamnés, je vis clairement que le qmême sort

m’attendait, car j'étais certain que l’on prouvcrait plus contre moi que contre eux. Voyant la condamnation si vite exécutée, je compris que je r’avais d'autre ressource que de réaliser mon projet, et je m’en ouvris à un de mes compagnons de prison, du nom de Béchard. Cet homme était un ancien cultivateur de Lacadie, âgé d’une cinquantaine d'années, d’une respectabilité absolue et d’une discrétion à toute épreuve.

Dans la soirée du jour de l’exécution, me trouvant seul avec lui, tous les prisonniers se promenant silencieusement, ou se parlant à voix basse, car le meurtre de nos amis nous avait comme frappés de stupeur, je lui dis:

—Je crois, mon cher Béchard, que nous avons graude chance de suivre bientôt le pauvre Cardinal et le pauvre Duquet, et de partir par la même route.

—Je t’'avoue franchement, répondit Béchard, que je le pense aussi. Le gouvernement se venge, et puisqu'il y est décidé, il fera sa vengeance la plus complète possible.

Je ne sais vraiment quel démon inspire ceux qui conduisent les affaires aujourd’hui.

— Vous avez toujours plus de chances de

er sem

| HS

vous en sauver que moi, Car vous n’avez pas assermenté 3,000 hommes, et surtout vous n’avez pas chanté vos affaires à tout le monde.

— C’est vrai, dit Béchard, maïs on peut avoir de moindres chances que toi et en avoir encore d’assez belles.

. — Vous croyez donc que c’est comme une affaire faite, pour moi ?

— Pour te dire la vérité (nous sommes des hommes, et nous pouvons la supporter), je suis surpris que l’on n'ait pas commencé par toi.

— Diable! vous n’êtes pas consolant |

— ]l vaut mieux croire au pire et revenir au mieux que de 8e flatter sottement et de tomber finalement dans le pire.

— C'est vrai, et depuis l’exécution de nos deux amis, je me dis que c’en est fait de moi. Cela fait penser creux, tenez! pourtant il y aurait un moyen...

—Un moyen de faire quoi?

— De sauver ma tête.

— Hum | j'en doute.

— Dites-moi, Béchard, vous êtes beaucoup plus âgé que moi, avez-vous jamais entendu dire qu’un fou ait été pendu ?

FA grd, do, CA

GP AT A EE D ee LE A

NÉE ere tr Pre

— Non, jamais ; mais nous ne sommes pas des fous, je pense.

— Non, sans doute, mais on peut faire semblant d’être fou.

— Perds-tu la tête, mon cher? me répondit Béchard, du ton le plus étonné possible, faire semblant d’être fou ! maïs qui a jamais vu une pareille idée ! On ne peut pas plus perdre volontairement sa raison qu’on ne peut la reprendre une fois qu’on l’a perdue. En un mot, on ne fait pas plus un fou avec un sage qu’un sage avec un fou. Faire semblant d’être fou ! Ah! ce n’est pas si aisé que tu le crois. Une demi-heure, passe encore; mais des semaines, des mois peut-être ! Tiens, c’est une chose impossible. Ii n’y a pas d'homme qui puisse soutenir un pareil rôle. Comment pourras-tu t’empêcher de rire seulement ; car c'est là le caractéristique de la folie? Si tu manques une fois au sérieux de ta figure, tu es perdu! Ah ! tu peux y renoncer, val Ton idée même est une folie.

— Mon cher, je ferai le fou, et je ferai toute les extravagances imaginables, et je ne rirai pas. Pour tenir mon sérieux, j’en suis sûr, Ecoutez | Tel que vous me voyez là, je suis ce

ÉCHAPPÉ DE LA POTENCE. 93 qu'on appelle flambé, en bon canadien. Je ne serai pas pendu deux fois parce qu’on aura surpris ma faute, si je me fais découvrir.

Ainsi je risque. Il y a longtemps que j’y pense, et.je trouve qu’un bon moyen de sauver sa vie vaut la peine d’être essayé. Voas pouvez donc vous préparer à me voir fou demain.

—Je ne veux certes pas t'en empêcher, répliqua Béchard, mais je n’ai pas confiance dans ton moyen. Tant mieux si tu réussis, car je considère que tu sauves ta tête. Mais pour croire que tu seras plusieurs mois sans rire, jamais ! Dans tous les cas, quand tu sentiras le rire s’emparer de toi, pense à la corde, cela pourra peut-être en effet te rendre sérieux.

.. —Eh bien! à neuf heures, demain matin,

je serai fou, et je le serai tout de bon, vous pouvez en être sûr; et je pourrais bien être plus fou qu’un vrai fou! Ah! par exemple, prenez garde à vous, ne me trahissez pas!

Il faut que vous ayez l’air de me croire bien fou, au moins!

— Ah! pour ça, sois tranquille ! Une fois la chose convenue, je t’aiderai tant que je pour-

Sec

DE PE IRC EE Re GE A AE EE “< PT TPE MS DIT TT 2e

rai, car franchement tu n’as pas d'autre moyen de te sauver que celui-là.

Le lendemain matin, vers neuf heures, causant avec quelques prisonniers, je jetai tout à coup un cri sourd, me laiïssai tomber tout de mon long à la renverse et commençai à me donner tous les mouvements, toutes les contorsions d’une attaque d’épilepsie. Je me frappais la tête sur le plancher, je faisais des sauts convulsifs, je me brisais la mâchoire à faire grincer mes dents, enfin je produisis complètement la croyance que j'étais tombé du haut mal. Grand fut l’émoi de mes deux cents compagnons de chambre. Comme nous couchions tous sur le plancher, personne ne put avoir l’idée de me porter sur un lit, et on me laissa quelque «emps me débattre dans les convulsions. Les prisonniers avaient fait cercle autour de moi, et je les entendais deviser sur l’incident.— Mais personne ne savait qu’il #mbêât d'un mal !— Il est tombé de tout son long I—Il a dû 8e faire mal !—Avez-vous entendu le cri qu'il a jeté ?— J’en ai eu presque peur !— Pauvre garçon, c’est dommage, car c’est une assez bonne tête.— Bah! dit un autre, c’est toujours moins dommage, si le

même sort que les autres l’attend. Il paraît qu’il n’est pas blanc de son affaire I— Il faut pourtant le soigner, dit un autre. Alors, on eut l’idée de me laver la figure avec de l’eau salée. Je ne pensai pas de suite à l'effet qu’elle produirait, et je me laissai faire, tout en me démenant un peu moins fort qu’auparavant.

Mais quand on me fit couler l’eau salée sur Île front avec un linge (et on n’y allait pas goutte à goute, l’eau ruisselait), je sentis tout à coup comme des griffes de chat qui m'eussent labouré les deux yeux. L'eau salée faisait son effet. Les autres continuaient toujours avec la meilleure intention du monde, j'avais les yeux en feu, et je ne pouvais témoigner que l’on me fît mal. Je pris donc le parti de rester parfaitement tranquille, afin de les faire cesser. Ils continuèrent pourtant quelque temps encore et les yeux me cuisaient atrocement. Il me fallait bien - accepter mon mal en patience, sous peine de me trahir, et je résolus de m’y; prendre autrement la prochaine fois.

A la fin, je contrefis un grand épuisement, on vit la raideur des membres m’abandonner,

Le =

et je n’eus rien de plus pressé que de me frotter un peu les yeux en faisant semblant de revenir à moi. J'avais trouvé le temps long, les yeux ainsi pleins d’eau salée. |

Je restai ure bonne heure parfaitement tranquille, comme si je reprenais peu à peu mes forces, mais afin de ruminer en moimême ce que j'all:is faire comme premier acte de folie.

Tous à “op, je me levai, me promenai majestueusement de Ilcng en large; puis poussant un rugissement affreux, je criai de touts ma force: ‘ Rangez-vous, voilà le gouverneur | ”’et je partis au pas de charge. Je culbutai brutalement ceux qui ne se rangèrent pas assez vite, et j’arrivai ainsi à l’extrémité de la chapelle. Arrivé là, je donnai de terribles coups dans la porte, puis je me

retournai et recommençsi ma promenade en

poussant le même cri. ‘seulement, cette fois, comme tout le monde s'était rangé contre les murs, je dus, pour atteindre quelqu'un, aller en zig-zag, et je criais toujours: ‘“ Rangezvous, *” du ton le plus furieux possible. Ceux qui ne firent pas place avec assez d’empressement, furent culbutés sans tiséricorde. Je

les chargeais avec frénésie, et la surprise, ou l’opinion que j'étais réellement pris de folie, les empêchant de résister autant qu’ils l’auraient pu, je ne les en culbutais que mieux,

Tous les prisonniers me regardaiïent les yeux écarquillés, et ne comprenaïient rien à ce qu'ils voyaient.

Je fis cinq ou six fois la longueur du corridor, attaquant indistinctement tout le monde, si bien que les prisonniers ne savaient où se fourrer. Je fis des contorsions, des gambades, je parcourus plusieurs fois au temps de galop l’appartement dans toute sa longueur, cn lennissant comme un poulain: puis, je me mis à la poursuite de quelques prisonniers, et j’en saisis un que je terrassai sous moi d’un croc-en-jambe. Poussant alors un rugissement de sauvage, je fis mine dp l’étrangler. Il se mit à crier au secours comme un diable. La peur, cette fois, s’empara des autres prisonniers, et ils crurent vraiment que j'allais le tuer. Plusieurs s’élancèrent sur moi, et voyant six ou sept hommes me saisir, je me laissai faire, lâchai mon homme, et sans faire la moindre résistance, je me laissai conduire jusqu’à l’autre bout de la chapelle,

DNS ri “Aa

Re Re De D Qu ou GT em vu À ee PE FT ere ne

ar

Voyant que je ne rés'stais pas, ils lâchèrent prise peu à peu, et me serrèrent moins. Alors, au moment où ils y pensaient le moins, j'écartai violemment les deux bras, et cela si brusquement et avec tant de force, que j’en étendis trois par terre. La surprise les fit, comme de raison, me lâcher tous, et avant qu’ils eussent eu le temps de me saisir de nouveau, je fis un bond en arrière et me mis en garde. Deux voulurent me ressaisir, je les fis rouler de deux coups de poing, et voyant les autres hésiter, je me jetai sur eux à corps perdu, et ils se sauvèrent à droite et à gauche. Resté maître du terrain, je fis défense à qui que ce fût de me regarder, parce que “le gouverneur allait faire sa toilette; ” et je me reposai en marchant tranquillement, faisant semblant de croire que personne ne me regardait.

Sur ces entrefaites, un des tourne-clefs entre dans la chapelle. Je me précipite sur lui en criant: “Au voleur !” je l’'empoigne et le fais pirouetter en tous sens. Il voulut se défendre, mais je l’envoyai rouler à dix pieds, d’un coup de poing sur l’épaule. Il se relève tout abasourdi et se jette sur moi, autant par

\ à |; DE :

LÉ

colère que par devoir, maïs je le saisis par le milieu du corps, le soulève et le lance dans la porte. [1 en gémit! Si c’eût été une porte ordinaire de maison, il eût certainement passé au travers ; mais les portes de prison sont solides, et le pauvre diable hurla un aïe! aïe! des plus sincères. J’entendis alors quelques prisonniers dire: ‘ Il va le tuer, c’est sûr.” L'autre leur ordonna de l'aider à me lier; mais ils lui dirent que je venais d’être attaqué de folie furieuse, que j’en avais déjà écharpé plusieurs d’entre eux, que je pouvais battre dix hommes, tant la folie me donnait de force; qu’il fallait plutôt me calmer que m'irriter..… enfin, ils firent si bien que le tourne-clefse calma en disant : ‘Maudit fou, j'ai cru être à ma dernière heure. On ne peut pas garder un pareil animal ici.” Je donnai alors ordre aux prisonniers de mettre 1e voleur à la porte. Comme ils hésitaient, naturellement, je leur jetai un rugissement sur la tête, et l’un deux dit au tourne-clef: “ Vous voyez bien que c’est un fou, laissez-vous faire, car il va nous abîmer encore.” Le tourne-clef se décida donc à se laisser pousser hors dela porte et, quand elle fut fermée, je dis aux

prisonniers que je les récompenserais généreusement pour avoir chassé ce voleur. Je me mis alors à parler tranquillement, mais en tenant des propos si ridicules que mes compagnons de captivité en avaient le fou rire.

Midi arrivant sur ces entrefaites, Béchard.

vint m'offrir de dîner avec lui. J’acceptai avec empressement, lui pris le bras et, lui montrant la plus grande cordialité, j’allai manger avec lui. Je me tins tranquille jusqu’à quatre heures. Alors je me donnai une nouvelle attaque d’épilepsie, et fis des contorsions terribles. On voulut encore avoir recours à l’eau salée, mais je me rappelais trop la cuisson que j’avais ressentie le matin dans les yeux pour leur permettre de continuer ce jeu-là. Aussitôt que je vis la tasse s’approcher, je lui donnai un coup de revers de main qui l’envoya sauter à vingt pieds, et je continuai mes soubresauts et mes coups de tête sur le plancher au point que les assistants en frissonnaiïent d'horreur. Cinq ou six s'approchèrent pour me tenir, mais je les envoyai rouler à droite et à gauche, soit avec les bras, scit avec les pieds, avec une force à laquelle ils ne comprenaient rien. Quelqu'un

revint alors avec l’eau salée, maïs j'étais déterminé à n’en pas laisser tomber une goutte sur ma figure. On n’approcha pas la tasse cette fois, maïs un linge bien imbibé.

L'individu s’approchant de moi sans précaution, je lui envoyai son linge en piein sur la

figure. Il eut de la saumure dans les yeux à

son tour, ce qui lui fit sortir un très énergique juron. Tout le monde se mit à rire, et je ne pus m’en empêcher moi aussi, mais je changeai assez vite mon rire en grimace permanente pour qu’on ne s’aperçût de rien.

Néanmoins, comme on était resté sous l’impression que l’eau salée m’avait fait du bien, 'e matin, on en demanda encore, maïs celui qui avait voulu me rendre ce bon office passa la tasse et le linge à un autre, en disant:

‘ Allez-y, vous autres, moi j’ai fini.”

Un prisonnier vint avec précaution en se mettant à ma tête, pour m’arroser la figure. Quand il fut à bonne distance, et au moment où son linge m'arrivait sur la figure, je lui envoyai, à titre de convulsion, mon poing si juste sur le nez, qu’il en vit vingt-cinq chandelles. Il s’en alla saigner plus loïn. Comme je me démenais toujours, on décida encore

« A ps hr y à , PNEU Là 7 À OR

PE Re ee en PQ TRE ETES AT - re =

Page 1