‹ Echappé de la potence [microforme]Chapitre 5 sur 16 · PA AC NE · texte numérisé non relu

PA AC NE

4 encore. Plusieurs demandaient des prix réel- | lement ridicules, et cette sorte de spéculation sur nos maigres fonds m'exaspérait. Je

(A n’épargnai ni les remontrances, ni même les

(M menaces; mais peu de gens se mirent en “2 route. Ils semblaient deviner instinctivement. ou que je me moquais d’eux, ou que l’on se

D. moquait de moi en me faisant exécuter un

pareil ordre à un pareil moment.

Arrivé à Lacolle, je me convainquis en moins de dix minutes que j'étais joué ainsi que tous mes amis et compatriotes de Na- 54 pierville. Je ne répéterai pas ici l’effroyable EH juron qui m’échappa, quand la lumière jaiilit Le enfin, évidente, irrésistible, dans mon esprit : car on ne prononce un pareil mot qu’une fois dans sa vie, et d’ailleurs, aucune expression ne saurait rendre l’indignation brûlante qui faisait refluer tout mon sang au cerveau.

Et puis, le peu de voitures qui s'étaient mises en mouvement sur mes ordres, commencèrent à arriver. Je ne savais, en quelque sorte, où me fourrer, après avoir donné des ordres si péremptoires, accompagnés de tant ke 1 d’insistance et de menaces, et me trouver là, 4 È devant tous ces pauvres gens qui me uisaient

| en toute franchise et sans se douter de rien: A “Où chargeons- nous?” J'aurais voulu me | voir à cent pieds sous terre.

| Ils devinrent furieux, et avec toute raison, | | quand ils se virent, au plus petit jour, rendus | à Lacolle pour ne rien trouver et revenir à vide. Maïs moi, qui étais encore plus joué | qu'eux, ma position était atroce, car ils ma | prenaient naturellement pour le vrai cou:

| pable de cette mauvaise farce. Ils ne par laient de rien moins que de me mettre ei, | morceaux. Néanmoins, j'étais si furieux moi- | même qu'ils finirent par comprendre que ma 5 | colère était aussi franche que la leur, et après ‘à | des explications interminables avec chacun ns | d’eux, et quelques pièces de monnaie distri- | buées à propos, nous restâmes, je ne dirai . | | pas bons amis, car leur voyage nocturne leur

pesait au cœur, mais au moins dans des

| | ne | termes tels que je pus espérer de ne pas lais- 4 [I ser mes 0s à Lacolle. " | | Mais si je les apaisai, je ne me calmai de |

certes pas moi-même. Le tour était trop infâme. C'était donc vrai, nous avions eu affaire à deux traîtres, à deux misérables assez audacieux pour se moquer de sang-froid, jusqu’à

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ÉCHAPPÉ DE LA POTENCE. 31 la dernière minute, de toute une population.

Cette population se trouvait compromise par eux, compromise de gaieté de cœur, livrée désormais sans défense à la haïne des tories et à la vengeance d'un Colborne. Je m'étais, moi, Félix Poutré, laissé berner pendant deux mois sans avoir eu même un soupçon de la sottise qu’on me faisait faire ! J'avais accepté, . cru, avalé, avec une crédulité d'enfant, mille balivernes plus ridicules, plus ineptes les unes que les autres ! J'avais en un mot naïvement pris pour des vérités, des actes de patriotisme, tous les comptes bleus qu’il avait plu à ces deux émérites compères de me débiter! J'avais tout cru, tout mangé, pour ainsi dire, comme si ces bêtises avaient eu même l’apparence du bon sens! Je me réveillais comme d’un long rêve, et je me demandais si c'était bien à moi qu’une aussi affreuse mésaventure avait pu arriver.

Et puis qu’allait-il advenir de tout cela ?

Qu’allions-nous faire ? Point d’armes ! Et les troupes qui arrivaient ! Pris entre deux feux! Les troupes venant d’un côté, et de l’autre, les volontaires qui avaient clairement dû recevoir l’ordre de se concentrer sur Napier-

ville! Nous étions comme pris au filet!!

Qu'’allaient devenir tous mes pauvres amis, et leurs familles, et leurs propriétés, avec cette propension, nationale chez les Angiaïs, à tout brûleril Combien d’entre nous seraient arrêtés, emprisonnés, fusillés ou pendus!! Toutes ces réflexions se pressaient maintenant dans mon esprit, et je me sentais, de fait, rendu à la raison. de croyais revenir d’un vertige, et la vérité, le vrai côté des choses m'apparaissaient soudainement, se faisaient jour dans mon esprit, que l’absence de ces armes tant de fois promises illuminait enfin d’un jour nouveau.

Mais une chose me préoccupait surtout.

‘Pourquoi, diable, me disais-je, m'avoir envoyé ici, sachant bien que c'était peine perdue?” Enfin l'explication se présenta d'elle-même et mit le comble à l’exaspération où j'étais. Je vis clairement que le seul but de cette mission était de m’éloigner momentanément pour permettre à Nelson et à Côte de s'évader plus facilement. C'étaient toujours deux yeux de moins.

J'eus comme une seconde vue, et il me sembla que je les voyais tous deux filer dis-

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ÉCHAPPÉ DE LA POTENCE. 33 crètement du côté des lignes. On va voir bientôt que mon aveuglement passé avait fait place à l'intelligence complète de la situation. Cette idée de leur fuite, cette espèce de vision qui me traversa subitement l'esprit, m’arracha encore, à l'adresse des deux trattres, une imprécation que je n’entends certes pas justifier, mais qui me paraît honnétement excusable en un pareil moment. Je restais cloué à ma place depuis une demi-heure, en proie à toutes les réflexions que je viens de décrire; mais l’idée de la fuite de Nelson et de Côte me fit en quelque sorte rentrer en moi-même, et je me dis: ‘Allons! peut-être arriverai-je à temps!” Et je repris avec le pas de la rage le chemin de Napierville.

J’eus alors le temps de repasser de sangfroid dans mon esprit les faits des deux derniere mois; de peser avec mon bon sens, et non plus avec mes illusions de patriotisme fourvoyé, mes propres actes et ceux des autres; de réfléchir sur leurs conséquences infaillibles ! J’envisageai sérieusement la position que, par notre étourderie et l’insigne mauvaise foi de deux hommes, nous avions faite au Bas-Canada. Il devenait clair qu’une

seconde insurrection serait réprimée avec plus de rigueur qu la première ; je comprenais que nous avions commencé le mouvement de cette année-là avec moins de chances de succès que celui de 37, puisque le gouvernement était beaucoup mieux préparé; je compris que nous étions sacrifiés, et plus j'y songeais, plus j’acquérais l’intime certitude que les coups et les vengeances seraient pour nous et non pour ceux qui en étaient la vraie cause. |

En 37, il n’y avait pas 4,000 hommes de troupes dans la province; en 58 il y en avait 15,000, et autant de volontaires organisés et parfaitement équipés. Je compris enfin que le bon sens me venait juste deux mois trop tard |

Rendu à la réflexion et à moi-même, en quelque sorte, ma conscience et ma raison reprenaient leur empire. Mes propres actes, mes folies, je pourrais dire, me revenaient à l'esprit. Une voix intérieure me disait ‘ Poutré, qui est responsable des souscriptions que tu as sollicitées, des organisations de comités secrets que tu as dirigés? Qui est responsable des trois mille assermentations

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que, sans mission, sans droit, et en violation de la loi et de toute notion de justice et de bon sens, tu a faites dans ces can pagnes-ci ? Tu as soulevé plusieurs paroisses, tu as monté les gens contre le gouvernement sur l'espoir illusoire d’obtenir des secours et des armes ; où en êtes-vous tous aujourd’hui? S'il y a du sang de répandu, des exécutions faites, n’as-tu pas ta grande part de responsabilité ? N’es-tu pas un des grands coupables de la situation telle que vous l’avez faite par votre ridicule crédulité ? N’y a-t-il pas longtemps que tu aurais dû voir que l’on se moquait de ‘ous et que l’on spéculait sur votre igno- “ance? Combien de familles, peut-être, vont être plongées dans le deuil par ta faute!

Combien de tes amis vont être ruinés, peutêtre pour toujours ! Peux-tu aujourd’hui réparer le tort que tu as fait à tant de monde ? ”

Ces réflexions et bien d’autres assiégeaient mon esprit.

En arrivant à Napierville, vers midi, je ne tardai pas à étre entouré par les groupes nombreux qui remplissaient les rues. Je

n’eus qu’ un mot à leur jeter: “ Pas d'armes, mes amis, pas d'armes! Trompés! sacrifiés!

Où sont-ils que je leur dise en face ce qu'ils sont? ”

— Qui?

— Eh ! Côte et Nelson, donc!

— Ah! Il paraît qu’ils sont partis!

— Malédiction! Je m’en doutais! J'arrive trop tard! Comment donc ai-je pu faire pour ne me douter de rien? Ah! ils ont mis leur peau en sûreté! Si j’avais été ici, misérables, vous ne seriez pas partis comme cela!

— Personne ne les a vus partir! On croit qu’ils ont dû filer avant le jour! On les cherche depuis le matin, maïs puisqu'ils ne sont nulle part, c’est bien clair qu’on ne les reverra pas!

— Qu'est-ce que nous allons faire, Poutré?

Les troupes seront ici demain matin.

— Que voulez-vous qu’on fasse contre 5,000 hommes, avec 400 mauvais fusils! Ah! fis-je avec rage, si nous en avions donc une fois, des fusils, de vrais fusils de soldats. Mais à quoi bon? Tout est fini, c’est bien clair! Débandons-nous et prenons chacun notre côté! Malheur à qui sera pris ici!

Chacun reprit donc tristement et en songeant à l'avenir le chemia de sa concession

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et de sa maison. Je retournai, moi, directement chez mon père.

Les troupes entrèrent dans le village de Napierville vers onze heures le lendemain matin. Plus de deux cents patriotes, presque tous les habitants du village, furent faits prisonniers. Les troupes maltraitèrent indifféremment les patriotes et les loyaux, et ceuxci furent pillés comme les autres. Plusieurs d’entre eux, qui voulurent se sauver, voyant que leur fidélité ne les mettait pas à couvert des brutalités des troupes, reçurent des coups ‘le feu et furent blessés. Un patriote, du nom de François Chouinard, fut tué. Un autre, du nom de Charles Pouliot, autant que je puis me rappeler, qui se sauvait avec un enfant de quatre mois dans ses bras, fut aussi tué et l’enfant grièvement blessé. La femme de Chouinard a reçu quelques secours, mais

l'enfant qu’elle supportait n’a jamais rien eu.

J’arrivai. chez mon père le 9 au soir, tard.

Quand je l'avais laissé, il y avait au plus huit jours, je ne pensais pas y revenir sitôt et sous de pareilles circonstances. À mon départ, je me voyais armé bientôt de pied en cap: épée au côté, pistolets à la ceinture et

bonne carabine au bras; et voilà qu’au bout de huit jours je rentrais, non seulement désenchanté et revenu de mes illusions, mais dans un danger imminent d’être arrêté et.

qui sait? peut-être pendu! car enfin, si je ne lai pas été, ça n’a pas été la faute de eeux qui étaient chargés d'exécuter les vengeances du gouvernement. Je ne leur fais certainement pas d’injustice en disant qu’ils ont eu la plus sincère envie de me voir danser sur autre chose que mes pieds.

Je passai une nuit fort peu tranquille, et le peu de sommeil que je pus prendre fut fréquemment interrompu par des soubresauts que me causait l’idée que quelqu'un mettait la main sur moi pour m’emmener. Je me levai vers deux heures et demie du matin, et descendis en bas, maïs mon père avait encore moins dormi que moi, et fumait silencieuse-

ment près du poêle:

— Eh bien! me dit-il, après le plaisir vient la peine! Qu'est-ce que tu vas faire à présent?

— Je ne serais pas fâché de le savoir!

— Tu vas certainement être arrêté!

— Peut-être vont-ils se tenir tranquilles, Je n’ai pas tant fait, après tout!

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— Comment, tu n’as pas tant fait! Mais y penses-tu ? tu as organisé les comités, tu étais capitaine d’une compagnie, tu t'es battu à Odelltown, tu as couru les campagnes pen-

‘dant six semaines avec une bible pour asser-

menter les patriotes ; et tu dis que tu n’as pas tant fait! Ah bien! je te dis, moi, que tu en as fait bien plus qu’il n’en faut pour... tu comprends... et une larme coula lentement sur la joue pâlie du vieillard ! Mais se reprenant de suite: |

— Allons, allons, bonhomme! se dit-il à lui-même, pas de faiblesse, c’est la part des femmes, cela! plus l’adversité est forte, plus il faut regimber contre... Tiens, Félix, j'ai plus pensé que dormi, cette nuit, dit mon père. Il ne peut rien sortir de bon d’une folie comme celle-là. A de pareils jeux on risque toujours sa tête, et la tienne ne tient pas beaucoup à tes épaules, aujourd’hui! Ca, c’est sûr! Tu sais bien, d’ailleurs, que ce coquin de M... ne t'aime pas. Tu es sur sa liste à présent! La journée ne se passera pas sans qu’on vienne ici voir si tu y es! Si on te trouve, tu es un homme mort. C’est inutile de se flatter, c'est comme ça. Ains1...

À ce moment, nous voyons-entrer précipitamment un de mes amis du village, qui, avant de m’apercevoir, dit à mon père:

— Que Félix ne reste pas ici une minute!

parce qu’il va être arrêté. Puis, m’apercevant derrière mon père :

— Va-t-en, va-t-en tout de suite, me dit-il, M... vient de donner l’ordre de venir te chercher. ;

— Comment diable a-t-il su que j'étais déjà arrivé ?

— S'il ne l’a pas su, il s’en doute. Dans tous les cas, voici ce que je viens de voir et d'entendre. Je suis sorti à deux heures pour aller chercher le docteur pour Marie qui est malade, et en passant devant chez ce vieux misérable de M... j'ai vu sortir D...

— Ah ! le gueux! fit mon père.

— Puis le bonhomme lui a dit en fermant la porte (je l’ai vu avec sa tuque rouge et ses gros yeux de chat-huant, comme je vous vois là): “Tiens ! commence par Félix. S'il est chez son père, le vieux a le nez long et ne le gardera pas longtemps. Vas-y de suite!

Je ne veux pas le manquer celui-là; car il y a un an que je le guette.”

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‘6 J'ai bien compris qu’il s’agissait de toi, et j'ai piqué droit à travers les champs pour venir t’avertir. Si les chemins avaient été beaux, je ne serais peut-être pas arrivé à temps, parce que D... a sa jument blonde; mais par les chemins qu'il fait, il doit encore être à une bonne demi-lieue. C’est donc à peu près vingt minutes qui te restent ; ainsi, profites-en, tu vois que ça presse!

— Quoi! dit mon père, tu n’es pas arrêté chez le docteur; et si Marie est bien malade!

— Et si Félix est pris! Arrêter chez le docteur! C’était assez de retard pour tout perdre, s’il avait dormi un peu dur! Quand Marie saura pourquoi j'ai été si longtemps, elle me pardonnera bien. Allons, bonjour; car je suis pressé moi aussi. Maïs tenez, père Poutré, jai tant couru, et il faut que je coure encore pour m'en retourner, qu’une petite larme ne me ferait pas de mal.

—Ah! pauvre enfant, dit mon père; et moi qui suis assez sot pour n’y pas penser!

C’est bien certain! tu es hors d'état! Tiens vois-tu, mon enfant, il y a des temps où l’on n’a pas la tête à. soi, et je te prie bien de m'excuser, Car ce n’est pas mon habitude de mal recevoir mes meilleurs amis.

— Ah! ce n’est rien, père Poutré; je sais bien que ce n’est pas le cœur qui manque.

Là-dessus, mon père se hâta de verser un bon verre de son vieux rhum à notre ami; nous lui serrâmes tous deux cordialenrent la main pour le service rendu, et il reprit en courant le chemin du viliage.

Il faisait encore pleine nuit, je passai des bottes longues, pris un petit paquet de linge, me munis de ce qu’il me fallait pour faire du feu, et pris la route du bois.

Je n'avais pas fait cent pieds, que j’entendis l: cl:, otement des pieds d’un cheval dans la boue. Il faisait très obscur, le temps était couve:’. je :.: courais donc aucun risque d’être vu. Je revins sur mes pas pour voir ce qui se passerait. J’allai me plater au pignon de la maison, près d’une porte vitrée qui ne servait presque jamais, et d’où je pus apercevoir maître D... avec sa figure de fouine et ses yeux de furet, chercher à percer les cloisons de son regard.

L'entretien était déjà commencé entre mon père et lui quand j’arrivai sur le perron.

.…—Ce sont de bien malheureux temps, père Poutré.

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