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— Oui, bien malheureux en effet, car les pauvres Canadiens vont avoir de mauvais quarts d'heure à passer.
— Pourquoi aussi se révolter contre le gouvernement ? Qu’est-ce qui les y pousse ? Il n’y a pas un pays au monde aussi heureux que celui-ci. N'est-ce pas, père Poutré ?
— Hum...
— Comment, vous ne trouvez pas le Canadien heureux de vivre sous notre bon gouvernement ?
— Ecoute, D... ne me fais pas parler! je sais ce qui en est, moi. Je n’ai pas remuél J'ai cru que c'était une folie! je l’ai même dit aux jeunes gens! malheureusement une fois le branle donné, rien n’a pu arrêter tous ces pauvres enfants-là! Maïs de ce que je dis qu’ils ont fait une folie, à dire que le gouvernement est Von, il y a loin. Je n’ai pas dit... qu’il fût mauvais, je ne dis rien à personne, mais avant de dire qu’il est bon, tu sais, mon cher, j'irai danser sur rien. |
‘ Au reste, il ne s’agit pas de tout cela qu'est-ce qui t’amène ?
— Ainsi, père Poutré, vous pensez. que le gouvernement n’est pas bon ?
Je vis l’œil de mon père s’allumer.
— Je ne dis rien, D... mais je te le répète, ne me fais pas parler, car on pourrait parler d'autre chose que du gouvernement. Dismoi ce que tu viens faire ici.
— Ah! pas grand’chose : histoire de parler en passant. Je m'en vais à Lacadie porter des sommations, et voyant de la lumière ici, cela m'a fait arrêter. Vous avez été bien matinal aujourd’hui, père Poutrél
— Ah! vois-tu, le soleil est paresseux à cette saison-ci, et si nous nous levions aussi tard que lui, le battage ne marcherait guère.
— Avez-vous entendu parler des événements de Napierville? On dit qu’il y a eu bien des malheurs ?
—Je n’en sais rien, dit sèchement mon père.
— Il paraît qu’il y a bien des prisonniers de faits.
—Tant pis!
— Pourquoi donc tant pis, est-ce que ces gens-là ne méritent pas d’être punis pour leur conduite ?
—$i on punissait les vrais coupables au moins!
Ré
ÉCHAPPÉ DE LA POTENCE. 45 — Et qui sont les vrais coupables, père Poutré ?
Mon père se leva brusquement de sa chaise, et je voyais qu’il commençait à ne plus pouvoir se contenir. J'étais fort inquiet, car un homme comme D... tout misérable qu’il était, était une puissance à cette époque. D... le regardait fièrement |
— Les vrais coupables, reprit-il, ce sont ceux qui vendent et livrent leurs compatriotes, leurs frères.
— Mais de qui parlez-vous donc, père Poutré? Qui est-ce qui livre ses frères ? Est-ce à moi que cela s'adresse? Vous avez l'air fâché.…. Je ne dirais certes pas un mot contre un homme comme vous; mais quand il s’agit de toute la canaïille qui est allée se battre contre le gouvernement. il me semble qu’on peut bien lui dire son fait.
Il est probable que si D... avait pu soupçonner que mon père était instruit du motif de sa visite, il n’eût pas été si provoquant dans ses remarques ; mais comment s’imaginer qu’à pareille heure, ce motif avait été surpris et l'alarme donnée ?
Je voyais dans les yeux de mon père et
dans le regard qu’il lançait à D... qu’il était terriblement tenté de le faire pirouetter du côté de la rue, et sans la connaissance qu'il avait de sa mission, il l’eût fait sans aucun doute. Il lui dit donc en s’efforçant de prendre un air calme:
— Il n’est pas juste de traiter de canaille des gens qui n’ont été que trompés; et je trouve cent fois plus méprisables ceux qui...
— Ceux qui les punissent ?
— Non, mais ceux qui les cherchent, dit mon père d’une voix étouffée de colère.
Tiens, D... quand on voit, à pareille heure, un oiseau de mauvais augure comme toi, on sait ce que cela veut dire. Si tu t'imagines me tromper avec tes mines innocentes, tu te fais bien illusion. Je sais ce que tu viens faire aussi bien que toi, et ce qui me fâche, c’est que tu veux me tirer les vers du nez pour pouvoir en emmener deux au lieu d’un.
Je te connais depuis longtemps, D...
— Eh bien, faisons notre devoir alors. Je voudrais bien que ce fût un autre que moi, continua-t-il, en reprenant sa mine hypocrite (car cet homme était l’hypocrisie incarnée), mais comme on m'a choisi, il faut bien que j’agie
— Pas d'hypocrisie, dit mon père, tu viens chercher Félix; eh bien! tu t’en retourneras comme tu es venu; il n’y est pas. Et si tu as peur en retournant, ce qui t’arrive souvent, chante: “ J’ai trouvé le nid du lièvre,” cela t'empêchera peut-être de frissonner au bruit des feuilles. À présent, va-t-en, car je ne suis plus disposé à endurer dans ma maison ta face de valet de volontaires! Ainsi, Félix n’y est pas, va-t-en.
— Père Poutré, voici un warrant qu'il faut que j’exécute ; et comme M. M... est informé que Félix est ici, car il le sait, c’est inutile de le nier, père Poutré, je vais le chercher, car il faut que je le trouve.
— Eh bien,cherche, dit mon père.
— Vous feriez mieux de vous épargner ce désagrément, père Poutré! À quoi bon nier?
Félix est arrivé ici hier. On sait ce qui se passe, allez! Pourquoi me forcer de faire le tour de la maison, et de regarder dans tous les coins?
Mon père prit le bras de D... le serra à le faire pâlir, et lui dit:
— Plus de paroles, entends-tul Quand je te dis que Félix n’y est pas, c’est que c’est
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vrai. Je ne suis pas de ton espèce, moi, pour mentir et me cacher après! Tu sais l’histoire de Charles B... Personne ne sait cela encore. eh bien, moi, je la sais! Ainsi marche droit, fais ton infâme métier, et va-t-en vitel Si j'étais de ton calibre, je te dénoncerais; mais je ne fais pas ce métier-là, moi. Tu finiras bien par tomber où tu envoies les autres, co: quin! Ainsi fais ta recherche!
— Tenez, père Poutré, dit D... en prenanc ga mine la plus douce, je sais que vous êtes incapable de mentir.
— Pas de flagorneries, c’est l’histoire de Charles B... qui me les vaut, et tu veux m'engager à ne rien dire... Ce ne sont ni tes bassesses ni tes hypocrisies qui me feront taire! Si je te ressemblais, tu ne serais pas ici aujourd’hui. Tu as un devoir à remplir, eh bien ! fais-le vite et va-t-en.
—$i vous me donnez votre parole que Félix n’est pas ici, père Poutré, je m’en contenterai.
— Cherche, lâche! et laisse-moi tranquille avec tes avances! Je ne veux pas te devoir même l’apparence d’un ménagement.
D... gagna donc l'escalier pour monter
dans le haut de la maison, et lança un regard venimeux à mon père. Quant à moi, je m’étais un peu laissé emporter par la curiosité, et le jour commençant à poindre, on pouvait distinguer un homme à deux cents pas. Je restai donc blotti près de la porte, en casqu’il me vît des fenêtres d'en haut. Quand il redescendit, je ne fis qu’un bond derrière les bâtiments qui me dérobaient à la vue, et je pris ma course du côté des trente.
J’arrivai au bois sans que personne m'’eût aperçu. J’allai m’établir dans une cabane à rucre. Je me préparai une bonne cachette à quelque distance en faisant plusieurs tas de broussailles, mais je regrettai d’avoir oublié ane hache. Je ramassai néanmoins des bois morts et fis un bon feu dans la cabane, puis je me mis À faire la seule chose que fait d’ordinaire un homme qui est obligé de se cacher: je songeai au passé, au présent, à l’avenir, à mon ancienne vie tranquille, à ma situation présente. combien cela pouvait durer... allais-je passer l’hiver dans cette cabane?.. M’'y découvrirait-on? Si cela arrivait, que ferait-on de moi? Ne ferais-je pas mieux de passer de suite aux Etats-Unis ?..
50 ÉCHAPPÉ be LA POTENCE.
Puis mes désappoiucements, le manque d’ar- .
mes, mon voyage inutile à Lacolle, ia moquerie de Côte, tout cela me repassait dans l'esprit, et je me disais: ‘“ Ah! si je vais aux États, gare à toi, monsieur le général s& ive qui peut! ”
Avec tout cela, le temps ne passait pas vite, et on s'ennuie bientôt en se parlant à soi-même. Puis sur l'après-midi, je commençai à sentir que je mangerais bien q 4lque chose, et je compris que si j'avais emporté quelques vivres, cela eût rendu peut-être mes idées moins noires. Il n’y a pas grand’chose à manger dans le bois au milieu de novembre, et les perdrix et les lièvres ne vous tombent pas tout rôtis! Quand le jour commença à baisser, il me semblait que j'aurais fait entrer une sonde de dix pieds dans mon estomac.
Ah ça, me dis-je à moi-même, il faut toujours bien que je mange, bon gré mal gré. Si rien ne me vient, je vais aller à la maison, car dormir dans une cabane à sucre, c’est-àdire rôtir d’un côté et geler de l’autre, ça n’est pas du luxe; et il n’y a rien, d’ailleurs, qui refroidisse le feu comme de ne pas man-
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ger. Ah! maudit D... si je te tenais, je t’en taillerais une grillade !
Je songeais donc à la manière dont je m'y preudrais pour obtenir des vivres avant la nuit, quand j’entendis un cri lointain m'’arriver à travers les arbres. Je tressaillis et me trouvai sur mes pieds comme si j'avais été poussé par un ressort. Je courus hors de la cabane, mais ne pus rien voir, comme de raison. “ Imbécile, me dis-je à moi-même, +e cri vient d'au moins six ou s2pt arpents, rt tu t’imagines, en plein bois, apercevoir elui qui l’a fait ? ?
Je rentrai donc dans ma cabane, ne sarhant si je devais répondre. Il était probable, sans doute, que l’on me cherchait pour me donner à manger; car mon père avait dû certainement penser au plus nécessaire. D’un autre côté, il n’était pas impossible non plus que ce fût D... ou quelque autre furet de son espèce qui fût à mes trousses ! Si tel était le cas, je ne devais pas rester dans la cabane, où l’on me trouverait infailliblement. Je sortis donc et me cachai derrière le tas de broussailles que j'avais fait le matin. De là je regardai à travers l'épaisseur du bois et je
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