‹ Echappé de la potence [microforme]Chapitre 8 sur 16 · —— HAE · texte numérisé non relu

—— HAE

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S'il n’y a pas moyens de t'éviter la prison, tu passeras aux Etats-Unis. Je suis si épié qu'il faut que je reste à Ia maison. Quand je reviendrai, tu me reconnaîtras en entendant frapper sur les arbres trois coups à intervalles égaux, répétés de temps en temps. Adieu.

Ces huit jours me parurent huit semaines, quoique j’eusse bûché presque assez de, bois pour l’hivernement d’une famille. Rien ne me dérangeait, ma conversation étant en dedans.

Le huitième jour je me mis à écouter attentivement aussitôt que la brune commença; mais j'eus beau prêter l'oreille, je n’entendis rien. À neuf heures du soir, je rentrai dans ma cabane passablement découragé. Je savais que rien n'empêcherait mon père, s’il ne lui était rien arrivé, de venir à l'heure dite, on au moins d'envoyer à sa place. Ce retard signifiait maladie très grave ou arrestation, il n’y avait pas de milieu. Je ne fermai pas l’œil de la nuit. Le lendemain, je n'eus pas le courage de me remettre au travail; j'avais comme un pressentiment d’un malheur. À midi, personne n’était encore venu; j'étais dévoré d'inquiétude, et je

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réfléchissais si je ne risquerais pas le tout pour le tout, pour m'’assurer s’il s'était passé quelque chose d’insolite à la maison. Vers quatre ou cinq heures, rien encore. Je me dirigeai instinctivement vers la lisière du bois qui correspondait à un coteau d’où l’on découvrait presqu’une lieue de pays. On voyait déjà les étoiles quand j’y arrivai, mais à mon horreur je vis devant moi, à la deuxième concession, trois constructions qui brûlaient, à d’assez grandes distances les unes des autres. Ce ne pouvait donc être de simples accidents. Le gouvernement avait donc commandé de sévir, et ne se contentant

pas de la justice ordinaire, il en créait une :

à la guise des passions et de la colère de nos ennemis.

Cette manière de punir était aussi stupide que méchante. Quand les propriétaires étaient déjà en prison, pour être jugés par des tribunaux exceptionnels, c'était une atroce barbarie Que de priver leurs familles de tout asile. Cela se faisait au moment des rudes hivers du Canada ! Rendre la femme et les enfants responsables de la faute du père, ce n’était plus es punition, mais de lu vengeance

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C'es excès étaient indignes d’un grand peuple. La haine nationale, les rivalités locales de partis, y avaient plus de part, d’ailleurs, que tout autre sentiment. Le pays était alors gouverné par la faction dont le procureur général Ogden était le chef, et cette faction n'avait d'autre but que de tyranniser par tous les moyens possibles, sous prétexte de punition, tout ce qui était canadien.

La répression a été hors de toute proportion avec la faute.

Douze exécutions, et en moins de qua torze mois plus de quatre cents incendies allumés sur divers points du pays, par ordre des autorités, en sus des sentences illégales des cours martiales, en voilà pour faire apprécier à sa juste valeur, l’odieuse flagornerie de gens repus qui ont osé dire à l’Angleterre: ‘ Vous êtes un gouvernement juste |! ”

Les troupes anglaises sont repoussées à St- Denis par l’inconcevable ineptie de leur colonel. Douze jours après elles reviennent, toute résistance a cessé, et on brûle un quart du village ! Sur quelles indications ? Celles des traîtres de l'endroit qui vengeaient leurs injures personnelles en indiquant les propriés

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tés à brûler. Incendier dans la chaleur du combat, cela se conçoit, cela est souvent exigé par les circonstances, permis par les lois de la guerre ; il faut déloger l’ennemi, détruire les positions où. il pourrait s'établir de nouveau. Mais revenir brûler de sang-froid quelques maisons parce que l’on a été battu, cela devient du pur brigandage ; c’est là une lâcheté que la pression seule, probablement, des haïnes provinciales, a pu faire commettre à une armée anglaise. Au reste, je sais que les officiers anglais déploraient souvent les excès qu’on leur faisait commettre ; je sais qu’ils avaient honte d’agir avec les volontaires, à cause de leur jactance et de leur brutalité vis-à-vis des femmes et des enfants, et du soin qu’ils avaient de s’abriter derrière les troupes quand ils le pouvaient. Nombre d’incendies n’ont été dus qu'aux délations de la canaïlle des grands villages, qui voulait piller. Nombre d’innocents ont été punis par suite des rancunes personnelles de toute cette classe de traîtres à laquelle le gouvernement donnait de l'importance, tout en la méprisant, afin d'obtenir le plus de délations possible..

Ces destructions de propriétés étaient si odieuse que dès 1847 on comprit qu’il fallait indemniser les gens que l’on avait ruinés de sang-froid et pour le simple plaisir de faire du mal. Le ministère Draper proposa une mesure d’indemnité, mais comme il exceptait de l'opération de la loi ceux qui avaient été comdamnés par les cours martiales, cours qui avaient été déclarées illégales en Angle: terre même, le parti libéral s’opposa à la passation de la loi de M. Draper, et celui-ci, craignant d’être battu, laissa tomber sa mesure.

En 1849, le parti libéra:, qui était revenu au pouvoir, reprit le projet de M. Draper.

Les élections de 1848 avaient en grande partie roulé sur la mesure de l’indemnité. Le pays la demandait et le parti libéral s’épuisa en reproches contre M. Draper et ses collègues, qui avaient fait des exceptions. À l'avènement de M. Lafontaine tout le pays crut enfin que justice serait faite et les malheureux que l’on avait ruinés espérèrent de meilleurs jours. Mais ils comptaient sans les intrigues ministérielles et les lâchetés de parti.

Après dix mois d'attente, dix mois de sou-

rires et de promesses de la part du gouvernement libéral ; après de nombreuses assemblées publiques dans lesquelles les libéraux avaient blâmé sans merci le ministère Draper des exceptions qu’il avait faites (chose toute naturelle, disait-on, c'était un ministère tory qui ne pouvait avoir aucune sympathie réelle

pour les Canadiens), la session arrive et la

mesure d’idemnité est la première introduite. La bataille s'engage.

M. Blake, alors soliciteur général, fait un magnifique discours de cinq heures au soutien de la mesure: il déploie contre le torysme la plus terrible puissance d’invective; il foudroie sir Allan McNab de son éloquence et l’écrase de ses sarcasmes; il affirme en plein parlement que les vrais rebelles à la loi et à l’autorité ce sont les tories et non les condamnés de 1837... puis, tout à coup, toute cette éloquence n'est plus qu’un boulet perdu, une bombe qui a éclaté en l’air. La faction tory, qui avait épuisé sa rage sur un homme de paille qu’elle avait brûlé dans les rues, finit par faire peur à M. Lafontaine ; M. Boulton fait adopter, par le ministère, ses amendements d’abord rejetés, et le tout se termine

par une mesure moins libérale que celle qui avait été proposée par le ministère Draper.

Le ministère libéral avait augmenté le nombre des exceptions faites par le ministère tory, au lieu de le diminuer! Ces libéraux qui devaient être si sympathiques aux souffrances de leurs compatriotes ruinés sans merci, donnaient moins que M. Draper. Ils avaient forcé celui-ci de retirer sa mesure parce qu’elle ne donnait pas assez, et ils donnaient moins encore! Le parti libéral avait opposé la loi de M. Draper parce qu’elle ganctionnaiïit de fait, au moyen des exceptions qu’elle contenait, les décisions des cours martiales, et la loi votée par le parti libéral faisait exactement la même chose l'et plus encore, puisqu'elle exceptait de l'opération de la loi ceux qui avaient été transportés à la Bermude, ce que la loi de M. Draper ne faisait pas! Ainsi, après tant de belles paroles aux hustings, après tant d’assemblées dans lesquelies on avait si énergiquement dénoncé le ministère Draper, après tant de protestations et de promesses, on octroyait au pays une loi qui lui faisait regretter celle du ministère Draper! Jactance et promesses bril-

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lantes avant d’être ministre ; faiblesse et nullité une fois au port!! Comme tous les ministères libéraux du Canada se sont fidèlement copiés les uns les autres!

Mais la masse des ayants droit à une indemnité allait-elle au moins être indemnisée avec justice? Allaïit-on les payer honnétement? voilà ce que le pays se demandait, voilà ce qu’il était en quelque sorte sûr d’obtenir avec un ministère libéral qui avait tant attaqué le ministère Draper que l’on appelait

vwyl Eh bien, là encore, un désappointement

rue], poignant, attendait les intéressés. Non teulement la loi faisait des distinctions odieures, mais, dans le mode de paiement, elle commettait une infamie à laquelle, nous, intéressés, nous avons refusé de croire jusqu’au dernier moment. Au lieu de statuer que les gens que l’on avait méchamment et sottement ruinés seraient au moins payés intégralement, elle contenait cette disposition si complètement dénuée du plus simple bon sens, les intéressés seraient payés avec des débentures ! :

Quel devait être l’effet de cette inepte disposition ?

On avait pourtant devant les yeux un exemple bien frappant. Les débentures émises alors pour venir au secours des incendiés de Québec étaient à courte échéance, comparativement, et elles étaient à 20 x d’escompte. On avait émané, en 1848, des débentures à un an seulement de date pour les besoins immédiats du gouvernement, et ces débentures étaient de 5 °% d’escompte. Or la loi statuait que l’on paieraiït les victimes des brutalités des volontaires avec des débentures à vingt ans d’échéance, portant 6 % d'intérêt 1! Les libéraux, nos amis, nos protecteurs, n’avaient refusé la mesure Draper que pour nous en donner une bien pire encore !

Aujourd’hui, l’oubli a passé sur tout cela.

Aujourd’hui ceux qui nous ont trahis alcrs remplissent les plus hautes charges du pays, vivent sur un passé qu’ils regardent comme bien glorieux, et que nous, leurs victimes, nous regardons comme bien odieux et bien coupable. Toute cette indemnité, dont on a fait tant de bruit, qui en a profité? Ceux à qui elle était destinée? Pas le moins du monde, au moins pour le plus grand nombre d’entre eux! Ceux qui en ont profité, ce sont

les spéculateurs, les usuriers; ceux qui, quand il y a un sou à arracher à un pauvre, sont toujours là prêts à le prendre, non pas en le volant directement, je l’admets, mais en l’obtenant par des mensonges, de fausses représentations sur sa vraie valeur, en l’arrachant sous de faux prétextes; ceux en un mot que l’on qualifie si justement de mangeurs de chrétiens !

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