CHAPITRE XIII
Nous avons, dans cette série de conférences, traité différents sujets au point de vue théosophique ; dans quelques cas, nous avons expliqué, au moyen de la Ihéosophie, des choses qui, sans elle^ paraissaient enveloppées d obscurité ; dans d’autres, nous avons vu quel aspect revêtent divers sujets intéressant la religion, quand on les regarde à travers le prisme théosophique, et avec les connaissances nouvelles que la théosophienous procure. Il nous reste maintenant à étudier comment ces mêmes connaissances théosophiques affectent notre vie de tous les jours.
Ainsi que vous l’avez vu dans les conférences précédentes, la théosophie nous offre un point de vue précis duquel toutes choses peuvent être considérées. La théosophie est en effet une théorie de la vie claire et cohérente, un système philosophique qui nous permet d’étudier les différents problèmes qui se présentent à nous avec Pespoir de les résoudre, de comprendre leur sens, et leurs rapports avec notre vie. Il est donc évident qu'elle va nous être d'un grand secours dans l’étude des sujets les plus élevés ; mais en quoi nous servira-t-elle dans la routine un peu terne de l’existence journalière?
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Nous allons voir cependant que la Ihéosophie va apporter ici aussi un grand changement ; elle modifie même de tant de façons notre altitude vis-à-vis du monde, vis-à vis de nos semblables, et vis-à-vis de notre propre évolution, le sujet est tellement vaste enfin, et le changement produit en ceux qui s^imprègnent de ces enseignements est si profond, que je peux seulement vous en indiquer les points principaux, dans une conférence d^une soirée.
Si vous voulez cependant réfléchir sérieusement, vous verrez que, de chacun de ces points, découle une suite de pensées présentant chacune de nombreuses ramifications.
Le sentiment de la proportion.
La difficulté est de savoir par où commencer, et jusqu’où il convient de nous étendre. Je crois cependant que le premier point important est la manière de voir, plus calme et plus large, que cette connaissance nous fait adopter. L’homme qui a vraiment compris les principes fondamentaux de la Ihéosophie, commence à attribuer à toutes choses des proportions différentes, et apprend nécessairement à regarderie monde d’un point de vue beaucoup moins personnel. Adhérer aux croyances théosophiques d’une façon aussi vague qu’on a coutume d’adhérer à la plupart des dogmes théologiques modernes, serait relativement peu utile. Mais si Thorame saisit véritablement la portée de cet enseignement, s’il le sent vivant et bien réel, son attitude en sera nécessairement modifiée. Il s’apercevra qu’il n’est presque rien dans sa
yie qui ne se soit de ce fait profondément transformé et grandement élargi, et que, dans toutes les directions^ les bases mômes de sa pensée et de sa vie, ont été métamorphosées par l’enseignement théosophique.
L’homme ordinaire voit en général les choses d’un point de vae étroit et personnel. Je ne parle pas ici de l’homme franchement égoïste, de celui qui poursuit son but sans scrupule, et recherche son intérêt personnel, sans s’occuper du tort évident qu’il fait à autrui. Mais l’homme ordinaire est aujourd’hui plutôt centré en luimême que positivement égoïste ; c’est-à-dire qu’il considère les choses au point de vue de leurs rapports avec lui, et que, en général, il ne lui est pas naturel ni instinctif de regarder au delà de lui-même, pour voir comment ces choses affectent la collectivité. Lorsque cette idée lui vient, elle ne lui vient qu’en second lieu, et tous les problèmes se présentent à lui d’abord et surtout à un point de vue personnel. Cette attitude ne peut que se modifier chez l’étudiant en théosophie. Celui-ci comprend réellement la fraternité humaine, il voit clairement que nous sommes tous un spirituellement sur les plans supérieurs, et que, par conséquent, même sur ce plan physique,nos véritables intérêts doivent au fond être identiques.
Nous avons déjà vu dans d’autres conférences que le seul gain véritable pour l’homme est celui qu’il peut partager avec tous ses frères, sans que ce partage lui fasse rien perdre ; nous avons vu aussi que le rayonnement de ses pensées et de ses sentiments affecte les pensées et les sentiments de ses semblables. Nous pouvons donc en conclure que si un homme réussit à vaincre un défaut et à développer en lui la vertu opposée,
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il aide nécessairement ceux qui l’entourent à suivre môme sentier. Lorsqu’il se laissait aller à des pensées mauvaises ou à des sentiments mauvais, les vibrations qui émanaient de lui se transformaient constamment en tentations pour les autres, et leur rendaient plus difficile la lutte intérieure contre ces mêmes sentiments. Mais lorsqu’il en a triomphé, les vibrations qu’il rayonne étant maintenant d’une nature opposée, aident Phomme aux prises avec les mômes difficultés, et accroissent les forces qu’il déploie pour essayer de s’en rendre maître. Ce n’est donc pas une simple figure poétique mais une vérité absolue de dire que toute victoire remportée sur soi-même, est un avantage qui profite à tous nos frères. En nous élevant nous élevons les autres, bien peu il est vrai, mais d’une façon perceptible.
L’homme qui a en lui ce sentiment de la fraternité^ qui sait qu’il fait partie d’une collectivité, ne l’oublie jamais plus. Aussi, avant de s’engager dans un ligne de conduite, considère-t-il l’influence qu’elle aura sur ceux qui l’entourent. Il comprend nettement que ses habitudes, ses pensées, ses sentiments, ne sont pas sa propriété exclusive, comme la plupart des gens le croient, mais qu’ils affectent son prochain en bien ou en mal, et il se reconnaît, de ce fait, une responsabilité dont la plupart des gens ne se doutent môme pas. Nous verrons plus tard que cela introduit un facteur nouveau dans sa vie qu'il ne peut plus désormais ne pas juger sérieusement.
Je ne veux pas dire que sa vie en sera assombrie ; au contraire, il sera plus calme, plus serein, plus joyeux. Mais sa sérénité, sa joie ne seront pas entachées de frivolité. 11 sentira nettement que la vie où nous som-
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•aes engagés est uue chose grave, qu’elle contient des possibilités qu’il est en notre pouvoir de réaliser, et 'qu’elle a plusieurs buts bien définis que nous n’avons pas le droit d’ignorer. Nous voyons trop souvent les ^hommes gaspiller leur vie. et se demander ce qu’ils pouraraieat bien faire pour tuer le temps. Demandons-nous .plutôt si nous aurons assez de temps pour faire tout le IravaU qui jeste à faire ; car nous n’avons pas fait noire devoir, tant qu’il y a à notre portée,un seul être qui iûanque de secours et auquel l’aide fait défaut pourproîgresser. Tout autour de nous des occasions de toutes sortes-se présentent; celui qui voit cela, qui comprend «e qu’est réellement la vie, ne peut s’empêcher de la prendre aux sérieux. 11 voit qu’il ne saurait impunément ??aspiller son temps, car il pense constamment, et les pensees auxquelles il donne naissance non seulement J’éagissentsur lui-même, mais influencent sans cesse les autres. Quand l’homme aura compris cela, il sera bien plus heureux que quand il consacrait sa vie à la poursuite du plaisir ; car les choses prendront à ses yeux leurs véritables proportions ; il se sentira plus calme «U milieu de la douleur ou des épreuves, car sa vision plus étendue lui fera comprendre parfaitement que toutes choses sont entre les mains d’un Pouvoir éternel et t)ieûfaisaiai;.
Justice et perspective.
Le point de vue personnel auquel se place l’homme -ordinaire entraîne nécessairement un manque de perspective en ce qui concerne ses difficultés et ses chagrins
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propres. Uns légère épreuve, simplement parce qu’elle le touche de très près, s’agrandit au point d’obscurcir tout l’horizon, de sorte qu’il ne peut plus voir que, malgré le sombre nuage qui s’est abattu sur lui, le soleil de l’Amour divin jette encore sur le monde des flots de lumière. Parce qu’il souffre, tout lui paraît changer, la vie entière prend un aspect lugubre, et il se croit victime d’une calamité particulière, le jouet spécial d’influences mauvaises. En réalité l’épreuve peut être très légère, mais elle le touche de si près qu’elle lui paraît plus pénible que les autres.
Une telle manière de voir n’est plus possible pour celui qui a étudié la théosophie, et se considère comme faisant partie d’un tout. 11 sait que grâce aux lois de la justice divine infaillible, si la souffrance l’atteint, c’est qu’il l’a méritée, qu’elle est nécessaire à son évolution, qu’elle est le résultat des actions qu’il a commises, des paroles qu’il a proférées, des pensées qu’il a entretenues, autrefois et pendant ses existences antérieures. Aussil’idée que la souffrance estinjuste ne lui vient-elle plus jamais à l’esprit.
Ce sentiment d’injustice entre souvent pour beaucoup dans les souffrances des hommes. Beaucoup de gens se comparent instinctivement aux autres, et quand la tristesse ou la souffrance s’abat sur eux,ils sont disposés à se plaindre et à s’écrier: « Pourquoi tous ces malheurs m’arrivent-ils ? Je vois autour de moi des gens qui, je le sais, ne sont pas meilleurs que moi, et qui cependant sont heureux ; ils ne perdent pas leurs amis, ou leur fortune;ils ne sont pas affligés d’une mauvaise santé; ils n’ont aucun des chagrins qui m’accablent.» Ces gens se sentent injustement traités, ils en éprouvent du res-
sontiniont, ôt cc rcsscntiiïiDnt sc reflétant dcins leurs pensées habituelles, ils deviennent mécontents, s’aigrissent et,au lieu de supporter patiemment leurs maux,ils sont constamment irrités, remplis d’amertume, et ne savent pas tirer parti des circonstances. Tous ces sentiments, malheureusement si répandus dans le monde, disparaissent sous rinfluence de l’enseignement théosophique ; car celui qui étudie cet enseignement comprend que si ses amis et connaissances se trouvent dans des circonstances plus favorables, c’est parce qu’ils l’ont mérité, ou parce qu’il n’est ni nécessaire, ni utile à leur évolution actuellequTls subissent immédiatement leschagrins et les épreuves qu’ils se sont eux-mêmes réservés. Il supporte donc ses épreuves avec philosophie, il les estime à leur juste valeur, et prend la résolution de tirer de ces fruits des mauvaises actions d’autrefois,l’occasion de faire le bien aujourd’hui, en les supportant noblement et sans se plaindre, et en développant sous leur influence, le courage, la résolution et l’endurance.
Une sombre maxime^
La théosophie nous présente encore une autre considération qui nous aide à mieux supporter les chagrins. Vous vous rappelez sans doute ce texte étrange qui dit que « le Seigneur châtie ceux qu’il aime ». Il est difticile sans l’explication théosophique, d’accepter ce texte, ou même de lui trouver un sens. On s’efforce en général de l’expliquer en y attachant une vague idée de profit à tirer de la souffrance en elle-même. On dit qu’il est bon de souffrir, et que quand Dieu aime particulière-
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ment une de ses créatures, il lai envoie de grandes douleurs atin qu’elle développe plus rapidement de grandes vertus. Il est évident que le courage et l’endurance peuvent se développer par la souffrance, comme nous l’avons déjà montré; mais il n’est pas vrai que Dieu agisse capricieusement en ces matières, imposant ces souffrances aux uns et pas aux autres, par une sorte de favoritisme. Aucune souffrance ne peut nous atteividre si ce n’est celle que nous nous sommes attirée; mais il y a cependant dans celte singulière maxime, une vérité cachée que je veux essayer de vous expliquer.
Ceux qui ont étudié les Écritures orientales se rappellent que la loi de cause et d’effet y est appelée Karma, Ce mot sanscrit est un substantif verbal qui signifie littéralement agir ; mais, dans la philosophie orientale, il a trois sens différents qu’il importe de bien comprendra si l’on veut se faire une idée nette des enseignements de rOrient.
1° Il signifie tout simplement l’action ; 2'> Il veut dire le résultat de l’action, sa réaction inévitable et fatale sur son auteur, réaction qui se produit tôt ou tard; Il désigne enfin la loi naturelle qui préside à celte réaction, ladoi de cause et d'effet, ou le rétablissement de 1 équilibre qui se produit dans les mondes mental et moral tout comme en mécanique.
On nous dit qu’il y a trois sortes de Karma:
Le Samchiia ou Karma accumulé c’est-à-dire la masse de Karma qui est encore à liquider, le bilan total du doit et avoir de nos existences passées.
2® Le Prarabdha ou Karma commençant ; c’est la quantité de Karma de l’homme au début de chaque existence, et qui constitue pour ainsi dire sa destinée.