BELLÉROPHON PAYSANS PAYSANNES
L'action se passe en Lycie, mi bord d'un petit lac, où des paysans coupent des joncs et des cannes. Sur le fond de la scène, on aperçoit^ sombre et pensifs Bellérophon.
UN PAYSAN chante.
Elle est morte, Hyella, la petite pastoure, Et sur les bords du Styx aux funèbres roseaux, Broute un léger troupeau de chèvres qui l'entoure, Qu'elle garde en filant de l'ombre à ses fuseaux.
Car en l'apercevant si petite, si fine
Et si jolie avec ses yeux effarouchés.
Tous les dieux infernaux, de sa grâce touchés.
Ont comme leur enfant adopté l'orpheline .
Les chiennes de l'Hadès ont, battant les halliers, Réuni ce menu troupeau d'ombres sauvages, Et toute réjouie à leurs bonds familiers, La naïve Hyella fait paître leurs images.
Tandis que de sa voix, qu'il cherche à ménager, Adoucissant l'éclat qui fit trembler Hercule, Avec un sérieux touchant et ridicule.
Cerbère, maintenant, joue au chien de berger.
DEUXIÈME PAYSAN Quel est ce chant séditieux que tu nous chantes?
PREMIER PAYSAN
Des vers qu^on m'apprenait, lorsque j'étais enfant. J'en aime ainsi que l'air les paroles touchantes.
DEUXIÈME PAYSAN
Et ne sais-tu donc pas que la loi les défend? Te crois-tu donc au temps de la pierre polie? Eh! quoi? dans notre époque, en plein âge du fer, On trouve encor des gens assez pleins de folie Pour oser nous chanter des chansons sur l'Enfer?
Nous sommes les coupeurs de cannes, Libres citoyens du marais.
Dans nos cervelles paysannes Brillent les clartés du progrès.
C'est là notre refrain; le tien est ridicule!
PREMIER PAYSAN
Je ne sais si le monde en arrière recule,
Ni ce qu'il faut penser, n'étant pas très subtil,
De ces sujets assez troublants. Toujours est-il
Qu'il se produit des faits fort extraordinaires.
Des marchands cariens m'ont affirmé naguère
Qu'ils avaient rencontré, s'en allant sur les flots
Comme un navire, l'île antique de Délos;
Et cette île portait à son bord une femme
Très gracieuse et très douloureuse : la lame
Venait avec amour caresser ses pieds nus.
Il flottait, dans les airs, des parfums inconnus,
Et le croissant de lune, éclairant son visage, Suivait visiblement cette nef au sillage. La mer était paisil^le et le ciel, démonté Comme un grand pavillon qui chancelle emporté, Paraissait déplacer, en même temps que l'île, L*axe du Zodiaque et le pôle immobile.
TROISIÈME PAYSAN
D'autres m'ont raconté la chose : il s'agirait
De deux nouveaux enfants divins et de leur mère
Latone, dont le nom désigne une étrangère.
De ces deux nouveau-nés on dit que l'un prendrait
La place du soleil et l'autre de la lune.
DEUXIÈME PAYSAN
La substitution n'est pas très opportune,
Je doute, après cela, qu'on y verrait plus clair.
QUATRIÈME PAYSAN
On sent, à dire vrai, quelque chose dans l'air, Voilà ce que l'on est contraint de reconnaître.
DEUXIÈME PAYSAN Je flaire, là-dessous, quelque intrigue de prêtre, Il se prépare un coup dans l'ombre assurément.
TROISIÈME PAYSAN
Dans tous les cas, la caste est en grand mouvement. Il ne se passe pas de jour, qu'on ne se bute, Sur la route, à de grands phrygiens mal vêtus, Plus riches de vermine encor que de vertus, Qui, battant du tambour et jouant de la flûte,
En gestes cadencés exhibent au passant
Leurs membres mutilés et leurs bras pleins de sang,
Répugnante action que le dégoût condamne,
Puis, dans une carriole, au trot d'un petit âne,
Trimballent, cahotant et criant des essieux,
Un caillou, qui serait la grand'mère des dieux !
SIXIÈME PAYSAN
Assurément, il va se passer quelque chose. Quoi? Je l'ignore, mais je pense maintenant, D'après ce que je vois et ce que l'on m'expose, Que l'histoire du Monde approche d'un tournant.
CINQUIÈME PAYSAN
Si tout le monde était comme moi, je vous jure Que les prêtres iraient ailleurs chercher pâture, Car le surnaturel n'est pas mon élément.
QUATRIÈME PAYSAN
Qu'est-ce qu'on veut? Gagner son pain honnêtement Et le manger, sans en rien devoir à personne.
TROISIÈME PAYSAN
La vie est ce qu'elle est, certes! Mauvaise ou bonne. On s'en contente, quitte à faire comme on peut.
Si l'on a peu, l'on mange peu.
Mais on veut être libre en son petit domaine Et pouvoir à son gré vivre sa vie humaine, Sa pauvre vie, où tient à peine le réel, Où la creuse apparence et l'immatériel.
Nous régalant d'ombres au lieu de proies, A chaque instant du jour, donnent de fausses joies.
deuxième: paysan
Que maudits soient tous ceux , qui, boudant leurs instincts,
Aspirent en silence à de plus hauts destins.
Car j'en sais parmi nous, qui n'hésiteraient guères,
S'ils n'étaient surveillés, à renier leurs frères.
Et que flatte un secret désir de s'évaler
De cette boue, où nous prétendons les garder
Dans une égalité dont leur délicatesse
Ne s'accommode point et peut-être se blesse.
A ceux-là, parce qu'ils ont des besoins pieux
Et parce qu'ils se croient une âme, il faut des dieux.
Des dieux ! entendez-vous? Et pourquoi pas la peste?
Si l'on nous rend les dieux, qu'on i?ous rende le reste
Du beau régime auquel longtemps on nous soumit.
Mordieu! ne faisons point les choses à demi.
Je réclame la peste et les fièvres malignes!
PREMIER PAYSAN
Ceux qu'annoncent pourtant ainsi de nombreux signes Ce ne sont point des dieux laurés et triomphants. C'est une jeune mère, allaitant ses enfants. Le Mystère, pieds nus, avec elle chemine, Et pourtant une grande espérance illumine, A l'approche de la mendiante qu'elle est Et des enfants auxquels elle donne son lait, La ligne des coteaux oii son pas la dirige. Vagabonde, qu'entoure et que suit le prodige!
DEUXIÈME PAYSAN Il nous suffit, pour les haïr, qu'ils soient des dieux.
SIXIÈME PAYSAN Ceux-ci sont plus riants.
DEUXIÈME PAYSAN
Alors vivent les vieux!
PREMIER PAYSAN
Ils portent une loi plus douce et plus humaine.
lÈME PAYSAN
Pour nous en consoler, nous avons mieux : la haine!
TROISIÈME PAYSAN
Enfin, l'événement se passant loin d'ici.
Je nous trouve bien bons d'en avoir du souci.
SIXIÈME PAYSAN
Non, pas si loin! N'entends-iu pas que le ciel tonne
Nous annonçant ainsi la marche de Latone ?
A son appel déjà le malheur est tombé
Sur la fille du roi Tantale, Niobé,
Qui pleure ses enfants, changés comme elle en pierre.
TROISIÈME PAYSAN Pourvu que tout cela n'amène pas la guerre?
DEUXIÈME PAYSAN
La guerre? Il ne faut pas en douter, on l'aura. Tantale n'est pas homme à laisser sans vengeance De tels crimes, commis par une telle engeance, Et je plains les pays qu'elle traversera.
TROISIÈMK PAYSAN
On a beau, je l'avoue, être exempt de système, Etre bien disposé pour la religion, Quand on voit mettre en feu toute une région, On se dit : ils en font un peu trop tout de même.
AUTRE PAYSAN accouru .
Citoyens, en hâte j'accours.
L'heure n'est plus aux longs discours,
Celle qu'on annonçait arrive,
Elle remonte le coteau.
Qui lui cache encor cette rive,
Mais vous allez la voir bientôt.
DEUXIÈME PAYSAN
[Trop vite on s'est flatté d'étouffer le mystère, 'e monde empoisonné sue encor le divin, )n rejette les dieux dans le ciel, c^est en vain,
Car voici qu'il en sort de terre !
Et qui pis est, des dieux nouveaux!
lH ! nous ne sommes pas au bout de nos travaux ! )t j'appréhende fort, si l'on n'y met obstacle, >e nous voir embourbés en plein dans le miracle !
TROISIÈME PAYSAN
Il faut s'en défendre, à tout prix, L'honneur de la raison l'exige, C'est une offense à nos esprits Que la vision d'un prodige !
DEUXIÈME PAYSAN
Et pour clore d'un mot d'inutiles débats, La majorité n'en veut pas!
QUATRIÈME PAYSAN Soit, mais alors qu'allons-nous faire?
TROISIÈME PAYSAN
Si l'on interrogeait l'homme au penser profond, L'homme aux yeux étoiles, le fier Bellérophon, Dont un rire hautain plisse la lèvre amère? Il en sait long. C'est lui qui tua la Chimère!
QUATRIÈME PAYSAN
Il passe pour athée, en effet. Cependant
Je redoute le feu de son regard ardent
Où se révèle une âme à demi consumée.
Qu'on sent pleine d'éclairs, de soufre et de fumée.
Pour daigner nous répondre, il a le front trop haut,
DEUXIÈME PAYSAN
Il faut décider quelque chose.
Savez-vous ce que je propose?
On devrait mettre un écriteau,
Rappelant, en forme explicite, Que la mendicité chez nous est interdite , Et puis poster à la croisière des chemins Quelques solides gars de mâle et ferme allure.
Avec des cannes dans leurs mains Propres à rehausser l'effet de leur figure,
Afin d'éloigner de chez nous,
Par force ou bien par artifices,
Tous les dangereux maléfices Dont la religion recouvre les dessous.
Que ceux de mon avis (l'absence de ripostes
Montre que tous vous m'approuvez) Veuillent bien avec moi venir former les postes!
{Tous les paysans partent, à r exception de deux outrois.)
l'un de ceux qui restent
Ils partent résolus. Seront-ils arrivés
A temps pour arrêter la marche menaçante?
(Arrive le cavalier Pélops.)
PÉLOPS
Lyciens, en est-il parmi vous qui consente
A suivre par delà les mers, sous l'Aquilon,
Le conducteur de chars, Pélops, le prince blond?
Il vous enrichira, car tous ceux de sa race.
Portant autour du coeur une triple cuirasse
D'audace, de bonheur, d'insensibilité.
Ont toujours eu la chance ou la sagacité,
Dans le sang dont ils ont parfois jusqu'aux chevilles.
De ramasser, avec des cœurs de jeunes filles.
Quelque sceptre rendu vacant, grâces au soin
Diligent qu'ils ont eu de couper au besoin
La main où reposait le précieux insigne,
Pour se l'attribuer enfin comme au plus digne.
BELLEROPHON
J'entends Pélops ou bien l'un de ses ennemis?
Jamais un serviteur ne se serait permis
De tenir sur son prince un langage semblable.
PÉLOPS
Oui, c'est bien moi, Pélops, et le nom formidable De Tantale est celui de mon père. Tu vois Que je ne m'enfle point, en élevant la voix.
BELLEROPHON
Et ton père par quelque horrible fantaisie Te force encor sans doute à t'enfuir de l'Asie?
PÉLOPS
Le malheur qui me chasse est plus inattendu : La ville aux dômes d'or, Sipyle, a disparu. Un lac silencieux recouvre ses pilastres.
Seul le reflet tremblant des astres Allume quelques feux aux murs de la Cité.
C'est là que pour l'Eternité, En un palais lacustre orné d'algues marines. Mon père vit peut-être, au milieu des ruines.
Et sous les eaux, Une vie à la fois humaine et poissonneuse, Narguant, avec la même ironie orgueilleuse, Ses convives les dieux, devenus ses bourreaux. Ou plutôt n'est-ce pas sur les hauteurs du Songe,
Au carrefour du Souvenir, Qu'il a bâti pour les temps à venir.
Dans le bronze idéal et le marbre, que ronge, En les dorant, le pur lichen de nos pensers. Son immémoriale Sipyle?
BELLÉROPHON
A quel moment eut lieu la chute de ta ville?
PÉLOPS Quand l'Errante et ses deux jumeaux furent passés.
BELLÉROPHON
De qui veux-tu parler?
PÉLOPS
Et de qui parlerais -je?
Sinon de Celle-là, qui vient, au front de neige, Pauvre et sans apparence autre que sa beauté. Relevant de tristesse un grand air de fierté. Mendiante qui dort, la nuit, dans les étables. Et dont on craint au loin les pieds inévitables.
BELLÉROPHON
Et comment le malheur sur vous est-il tombé?
PÉLOPS Par suite des propos de ma sœur Niobé,
BELLÉROPHON
Quel en fut le motif?
PÉLOPS
Une de ces querelles Comme en ont parfois les jeunes mères entre elles,
Quand il s'agit de leurs enfants trop admirés. La cause et les détails m'en restent ignorés.
BELLÉROPHON
Je devine aisément que le sang de Tantale Dut la rendre à l'excès insultante et brutale.
PÉLOPS
Cependant, sous les traits d'un invisible archer, Ma sœur vit ses enfants tomber l'un après l'autre, Jusqu'à ce que l'effroi l'eût changée en rocher, Où survit son visage au pays qui fut nôtre.