‹ Echo et NarcisseChapitre 12 sur 16 · UNE PAYSANNE · texte numérisé non relu

UNE PAYSANNE

Des dieux comme ceux-là, fugitifs, indigents, Devraient être pourtant moins cruels qu'indulgents

PÉLOPS

Il eût fallu prier, mais nos têtes de pierre, Hautes tours, où la Haine aux durs yeux de hibou Fait sa rude couvée au fond de quelque trou, N'ont aucun escalier où monte la Prière. Que fit mon père, alors? Je n'ai pu le savoir. J'étais absent, mais revenant, ce même soir. Je vis, à la lueur d'un immense incendie. Lentement s'éloigner au sommet des coteaux, La blanche silhouette étrangement grandie De la terrible Errante avec ses deux jumeaux. La nuit allait tomber, je courus vers Sipyle, Mais sur l'emplacement, où tout bruit a cessé. Dormait au clair de iune un vaste lac tranquille.

Au fond duquel l'immense ville Achève de dissoudre un immense passé.

UNE PAYSANNE P Quelle dut être alors, ô Pélops, ta détresse!

PÉLOPS

Ma détresse, dit-tu?... Moindre que tu ne crois! C'est à de tels malheurs qu'on reconnaît les rois. Nos cœurs, ayant toujours la crainte pour hôtesse, A tous événements restent constamment prêts; Aussi, sans m'attarder en stériles regrets, Me souvenant qu'aux temps anciens un mien ancêtre, Venu du Nord avec des compagnons hardis, Du pays Lydien s'était rendu le Maître, Je ne regardai plus en arrière et me dis Que le Sort me marquait, en voulant que j'échappe, L'heure de me lever pour la nouvelle étape, Car nous, race des blonds et des froids conquérants, Nous sommes, malgré tout, une race d'errants Et l'avant-garde des Nomades !

BELLÉROPHON

En dehors de Sipyle, il est d'autres bourgades. Qu'habite encore un peuple à Tantale soumis. Manques-tu de soldats, n'as-tu donc plus d'amis? Votre empire pourtant comptait plus d'une ville.

PÉLOPS

Non, toute ma puissance est morte avec Sipyle. De là, comme d'un nid sauvage de vautour, Mon père dominait le pays d'alentour.

La force de la Ville orgueilleuse et brutale,

Antique et redouté repaire de brigands,

Se personnifiait dans le nom de Tantale,

Ame de ce rocher battu des ouragans.

Mais, le rocher tombé, qui songe encore à l'âme?

Je ne me trompe pas. Notre règne est fini.

La foudre a dévoré le vautour et le nid.

La crainte s'est fondue à l'ardeur de sa flamme :

Le peuple de Lydie à peine sait mon nom.

Je lui suis inconnu. M'obéirait-t-il? Non.

BELLÉROPHON

J'avouerai que le nom de Tantale me plonge Dans toute une atmosphère où palpite le Songe, Dont la grande aile met son ombre à ton cimier, Mais je cherche par quel caprice singulier Le Destin a voulu que vos âmes exactes Laissent cette traînée éblouie à vos actes. De moins en moins, Pélops, je m'explique comment Et d'où vient sur vos fronts tout ce rayonnement?

PÉLOPS T'expliques-tu comment une larve qui rampe, Un pauvre ver gluant, froid et point du tout beau. Tire de sa chair nue une petite lampe Merveilleuse, que dis-je? une étoile plutôt Et la pend aux buissons, pour la nuit qu'il projette De passer à rêver chez lui comme un poète?

BELLÉROPHON

C'est vrai, c'est dans la nuit de l'homme intérieur, Lorsque l'ombre pensive aveugle les fenêtres. Qu'il faut, pour les juger, regarder certains êtres

Dans leur réalité profonde et leur lueur, Car la Vie est toujours un peu surnaturelle.

PÉLOPS

Veux-tu savoir ce qui, selon moi, la rend telle, Ce qui lui donne un sens si riche, eh bien! c'est l'or! Oui! l'or, reste gelé de quelque soleil mort, Vieil astre assassiné, puis enfoui sans gloire. Hâtivement, sous un monceau de terre noire. Mais qui laisse du feu tout de même à nos doigts Et qui brûle de loin avec ses rayons froids. Ah! quiconque a touché, beau métal, à ta flamme. Une porte inconnue est ouverte en son âme. D'où montent, diadème au front, sous des manteaux De pourpre, des pensers et des désirs royaux. Aussi je ne crains pas de le dire : Où que j'aille. Sa conquête, à mes yeux, est la seule qui vaille. C'est un but clair, massif et magique à la fois. De l'or amoncelé sortent d'étranges voix; Sous l'excitation de leur secrète force, La vie ardente monte et brise son écorce. Le rêve impétueux prend le monde aux cheveux, L'action qu'il déclenche entraîne aussi les dieux Et, dans le sang qui trempe et féconde la terre. Prend racine et mûrit la fleur d'or du Mystère!

BELLÉROPHON

Voilà votre secret, terribles hommes blonds!

La terre qui gémit sous vos rudes talons,

Séduite, n'a pas vu que vous n'étiez en somme

Que des bêtes de lucre et de sang, aux yeux d'homme.

Sans doute, des démons, comme vous chercheurs d'or, En de brumeux pays épousèrent vos mères, Et vous êtes venus de vos terriers du Nord, Chez nous, proches parents des dieux et des Chimères. Vous marchez, entourés d'un cercle éblouissant Que semblent projeter vos exploits et vos crimes. Dans votre orgueil naïf, vous vous croyez des cimes Et vous ne voyez pas que c'est de notre sang, Où trempèrent les fleurs mystiques des offrandes. Que s'envolent les dieux et les belles légendes.

PÉLOPS

Bah ! sans considérer les choses de si loin. Je t'avouerai que vivre est mon unique soin. Mais vivre, entendons-nous, une vie à ma taille. De conducteur de peuple et de chef de bataille. Sur le monde je veux, de soldats entouré, Le front enveloppé du vol de mes victoires, Me dresser comme un grand personnage doré, Dans la réalité comme dans les mémoires.

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