SCÈNE m Les Mêmes, ÉCHO
ÉCHO
Quelle subtile escrime et quel assaut d'esprits Se livrent entre eux deux ces amants incompris !
SILVIUS Quoi, tu nous écoutais, maligne Echo?
ÉCHO
Sans doute !
Pour pouvoir répéter, faut-il pas que j'écoute?
SILVIUS Et tu ne rougis pas de faire un tel aveu?
ÉCHO Rire des sots fait tant de bien, coûte si peu.
SILVIUS C'est moi certainement que vise la réplique !
ÉCHO Elle doit convenir certe à qui se l'applique.
SERENUS
Sois prudente. On m'a dit qu'au fond de ces forêts Ton oreille a surpris de célestes secrets
Et qu'Apollon s'est plaint de ta langue bavarde.
Ah! chère Écho, les dieux se vengent, prends-y garde.
SILVIUS
Prends garde, car le vieux Saturne avec sa faux Dont sans cesse sur nous il aiguise la lame, Moissonne nos vertus, épargne nos défauts Qui grandissent jusqu'à nous remplir toute l'âme. Et pareils à ces guis, parasites gourmands, Qui, décorant le chêne, en épuisent la sève, Ces défauts, si jolis d'abord et si charmants, Dans le cœur desséché font mourir jusqu'au rêve.
ÉCHO
Peut-être as-tu raison, Silvius. En vérité Le rêve n'est pas mort en moi, mais la gaîté.
SERENUS Silvius à ton égard me semble trop sévère.
Puisqu'il a commencé, mieux vaut qu'il persévère.
Il me donne le droit de parler librement.
Et puisque sur lui-même il veut mon sentiment,
Puisqu'il veut entre vous que mon cœur se prononce,
Je ne lui ferai pas attendre ma réponse.
Mais ton cas, Serenus, touche de près au sien.
Si j'aime l'un, que fera l'autre? Oh! je sais bien
Qu'aucun de vous ne croit possible d'être l'autre.
Imaginez pourtant qu'un tel sort soit le vôtre :
Tout arrive et l'Amour, qui manque d'équité.
Récompense souvent qui l'a moins mérité.
Je vous sais, d'autre part, gens de bel équilibre.
Si le cœur est touché, la raison reste libre.
Je sais que vous m'aimez tous deux, je vous le rends
Comme à de vieux amis, comme à de bons parents
Qui, même si leur coeur sous la peine se creuse,
Sauront se réjouir de me savoir heureuse.
Après tout, il faut bien se contenter de peu
En ce monde où chacun souffre et sent comme il peut.
SERENUS
Eh bien! la chose est-elle assez élucidée, Silvius? Es-tu content? Vraiment, a-t-on idée D'accommoder l'Amour de semblable façon, Comme un pédant qui vient donner une leçon? Le pis est que tu m'as entraîné dans ta chute.
ÉCHO Le sort qui vous épargne une tout autre lutte Vous laisse assez d'esprit pour y pouvoir puiser Cent motifs de sourire et de vous apaiser. Du moins, en souvenir de votre rêve en fuite. Tant de beaux sentiments n'auront-ils point de suite ? Et si la pauvre Echo réclame votre appui, L'abandonnerez-vous sans conseil aujourd'hui?
SILVIUS
Ainsi, tout étourdi du coup que tu m'assènes, Sans même dételer, tu me remets les rênes. Amoureux évincés, nous passons confidents, Et chassé de ton cœur, tu m'y pousses dedans Et m'y fais rentrer par l'escalier de service ! Commande, et de nos cœurs dispose à ton caprice.
ÉCHO Je crois que tous les deux vous connaissez Narcisse.
SERENUS
Oui, comme on peut connaître un fauve enfant des bois, Qui ne parle à personne et qu'on a vu deux fois.
ÉCHO
A-t-on appris du moins quelle est son origine ? On dit qu'il est issu d'une race divine.
SILVIUS
Sa mère Liriope est née en ce pays.
C'est la fille de cet ivrogne de Batys.
Si d'autres dons il n'a qu'une faible réserve,
En revanche, le vieux ne manque pas de verve,
Et comme compagnon, il est fort amusant.
Mais comme père, il est plutôt insuffisant.
Sa fille disparut : il courut, à l'époque.
Sur ce brusque départ plus d'un bruit équivoque.
Peu à peu cependant, le silence se fit;
Elle revint, voici deux ans, avec ce fils
Qu'elle dit en effet avoir eu du Céphise,
Qui dans ses flots impétueux l'aurait surprise.
Le dieu n'a témoigné pour sa paternité
Qu'une sollicitude abstinente et légère
Jusqu'ici; toutefois, il n'a pas protesté
Contre l'assertion du fils et de la mère.
Quant à ceux-ci, terrés, la nuit, dans les taillis.
Ils errèrent longtemps mendiants et sauvages.
Un peu plus tard, je sais qu'ils furent recueillis Par le vieux Tirésias, alors dans ces parages. Aveugle, le devin se servait de leurs yeux Pour les signes écrits sur la carte des cieux Ou le vol suggestif des oiseaux. Liriope Voulut que de son fils il traçât l'horoscope. Or, le livre stellaire avec soin consulté Répondit que l'enfant mourrait de sa beauté. Aussi, dès qu'il fut grand, veilla-t-elle jalouse A détourner son cœur de choisir une épouse. Et loin de toute femme âprement l'éleva, De peur qu'en ayant vu quelqu'une, il n'en rêvât. Car à se faire aimer la plus simple est experte Et quiconque s'y fie y peut trouver sa perte. Mais contre le destin, notre regard est court Et souvent en pensant l'éviter, on y court.
ÉCHO
Dieux, écartez de lui ce funeste présage!
C'est votre oeuvre, après tout, que ce charmant visage.
SILVIUS
Je n'aime pas beaucoup ces beaux adolescents Qui mêlent, par un trouble où se trahit leur âme, Une grâce virile aux traits fins de la femme Et passent, à la fois hautains et languissants, Sans qu'on puisse savoir si les ardentes ombres Dont s'emplit leur regard profond Sont celles que leurs longs cils font Ou ne remontent pas plutôt de leurs cœurs sombres.
De tels êtres ainsi déviés me font peur. Ce sont monstres, chez qui le regard est trompeur. Mais au fait, cher Echo, tu parais le connaître, II t'a vue et déjà vous vous aimez peut-être !
ÉCHO
C'était ici, c'était le matin, je chantais. Tout à coup j'entendis remuer le feuillage. Dans un flot de lumière apparut son visage.
II me demanda qui j'étais,
Me dit qu'il me trouvait jolie.
Ses grands yeux exprimaient le plus timide émoi. Je lui fis signe : il vint s'asseoir auprès de moi. Il me dit qu'il portait avec mélancolie. Dans le cœur d'un mortel, tous les désirs d'un dieu Et que sa vie, hélas ! contrariée et brève.
En lui passerait comme un rêve, Comme un brillant nuage aux pentes du ciel bleu. Je l'écoutais, ensemble attendrie et charmée, Songeant qu'il serait doux d'aimer et d'être aimée De ce jeune homme triste et confidentiel. En qui je croyais voir un exilé du ciel. Mes yeux répondaient seuls, cependant que, ravie, Je l'entendais conter l'histoire de sa vie Tout entière écoulée errante au fond des bois. Voyant ses pleurs, je veux le consoler; ma voix L'étonné, il me regarde; un grand doute l'effleure. Reconnaissant la voix qui chantait tout à l'heure, Il ne réussit pas à s'expliquer comment Elle pouvait planei alors sur l'avenue Vive, ailée et sur son propre vol soutenue.
Dans l'air qu'elle fendait harmonieusement.
a Tout à l'heure, ton chant passait au haut des branches
Plus sonore et plus doux que le chant des oiseaux.
Maintenant, je te vois assise au bord des eaux.
Qu'as-tu fait, me dit-il, de tes deux ailes blanches?... w
Lorsque, enfin, il comprend toute la vérité,
Et que je ne suis point l'oiseau-femme qu'il pense.
Qui, fluide, dans l'air en chantant se balance,
Il incline la tête et paraît attristé :
« Les choses sont toujours tellement dépassées,
Gémit-il, par l'attente où montent mes pensées! »
Et moi qui le trouvais d'autant plus noble et beau
Qu'un mal prématuré le menait au tombeau,
De son charme mortel je ne pus me défendre.
Je l'aimai : j'eus le tort de le lui faire entendre.
Son sort me paraissait si digne de pitié !
Et l'Amour, en ce temps, pour moi n'était encore
Qu'un nom plus doux entre les noms de l'amitié.
Eut-il la vision du destin? Je l'ignore.
Il s'éloigna. Depuis, je le cherche, il me fuit.
Je ne puis deviner ce qui se passe en lui.
C'est en vain que, dans mon délire, je l'appelle,
n m'abandonne seule à ma peine cruelle.
Ses dédains affectés m'ôtent jusqu'à l'espoir,
Hélas! d'en être aimée et même de le voir.
SILVIUS
Tiens, le voici là-bas. Il s'avance, il recule. Il s'approche, il s'arrête, il revient sur ses pas. Un grand désir emplit ses yeux de somnambule, Il regarde sans voir et ne nous entend pas.
ÉCHO
Tu dis vrai. C'est Narcisse. Il parle seul, il rêve. A sa vue, un grand trouble en mon âme s'élève. Je sens battre mon cœur et fléchir mes genoux. Dans l'état si peu calme où je suis, je préfère, Invisible, observer de loin ce qu'il va faire. Ne le réveillons pas, de grâce. Eloignons-nous.
(Ils s^ éloignent. Narcisse se croit seul.)