‹ Echo et NarcisseChapitre 5 sur 16 · SCÈNE IV NARCISSE, ÉCHO · texte numérisé non relu

SCÈNE IV NARCISSE, ÉCHO

Cette source m'attire.

Ces bords fleuris, ces bois, ce silence enchanté.

Cet air si pur que l'on respire, M'annoncent le séjour d'une divinité.

J'ai souvent entendu dire qu'au clair de lune

Les Nymphes viennent folâtrer.

Hélas! je n'en pus rencontrer Jamais l'ombre d'une!

Il est vrai que jamais, avant ce clair matin,

Sur les bords d'aucune fontaine.

Je n'ai penché mon front, marqué par le Destin Pour un étrange amour et pour la mort prochaine. Mais je sais que c'est là, c'est là, sous le cristal

De cette eau froide et transparente, Qu'enfin je trouverai l'amour doux et fatal

Dont le pressentiment me hante.

Qu'ils doivent être beaux, tes yeux.

Etre pur et mystérieux.

Qui présides à cette source !

Ne repousse pas le chasseur Altéré de sa course.

Qui te demande à boire, ô douce et chaste sœur!

Quoique mortel, je suis fils du Céphise. Ma mère me conçut autrefois dans les flots

Du fleuve qui l'avait surprise.

Et je vis dans les bois, fier de mes javelots.

(Il se penche comme pour boire.)

O vision, qui semble un rêve, Sous la face de l'eau tout un monde se lève, Tout un monde léger, presque immatériel. Une construction de lumière et de gel, D'autres forêts, d'autres rochers, un autre ciel.

La reine de ce frêle empire,

O prodige, est venue à moi

Et pour écarter mon émoi, A mon sourire elle répond par un sourire. Belle, je la savais, mais non, en vérité, D'une si gracieuse et touchante beauté.

Et pour se faire plus jolie.

Sur son regard elle a jeté

Ce voile de mélancolie.

Dans ses yeux passe un doux souci.

Mais je n'y lis aucun reproche.

A mesure que je m'approche,

Voilà qu'elle s'approche aussi.

D'habits, pareils aux miens, elle s'est revêtue.

Sur son épaule nue Flottent de blonds cheveux qu'agite le zéphir. O déesse, peut-on supporter sans mourir Le charme de ta vue !

Mon cœur, mon pauvre cœur mortel,

Oii l'amour pour jamais s'allume,

Devant toi se consume Comme un flambeau sur un autel.

Mais tu ne réponds pas! Pourquoi donc, ô déesse? Je devine à ton air d'embarras, de tristesse, Que tu subis quelque implacable loi; Si tu ne peux parler, oh ! du moins, permets-moi, A travers ton palais de verre De toucher ta main, ta main seulement.

(Il plonge la main dans Veau qui se trouble.)

Malheureux, que viens-je de faire?

Hélas! fatal aveuglement!

De ce monde idéal et paisible, mon geste, En troublant du cristal la pureté céleste,

A provoqué l'écroulement.

Tout se dissipe en un moment.

Et je n'ai pu toucher l'âme de la fontaine.

ÉCHO, se rapprochant.

Je l'entends mal. Sa voix m'arrive trop lointaine, Au sens des mots qu'il dit je n'ose me fier. Qu'est-ce que tout cela peut bien signifier? Mais que vois-je? Sur l'eau tranquille, Que son œil semble interroger, En quelque vision plongé.

Le beau chasseur est immobile.

A terre est étendu son arc.

La brise autour de lui s'est tue, On le prendrait pour la statue De la source ou le dieu du parc.

Puisque rien de ta voix n'arrive à mon oreille, Puisque m'est interdit l'espoir De t'atteindre, ô chère merveille,

Ne me dérobe pas le plaisir de te voir.

ECHO

Avec qui parle-t-il ? A quelle autre s'adresse Ce discours où palpite un si tremblant émoi? Le froid Narcisse est donc capable de tendresse, Hélas ! et ce n'est pas pour moi !

Auparavant, Echo me semblait belle.

Mais depuis que j'ai vu tes yeux, tes yeux divins. Je n'éprouve plus que dédains Lorsque je me ressouviens d'elle!

ECHO

L'ingrat! comme il s'entend à me faire souffrir! Aux pieds de sa maîtresse il faut qu'il me ravale ! Approchons-nous pourtant et dussé-je en mourir, Voyons quelle est cette rivale.

O miracle ! Pendant que d'elle je parlais. Echo près de moi s'est glissée.

Elle est debout, sous l'onde, où brille ton palais, Par où donc est-elle passée?

Ah! fâcheuse aventure, événement fatal ! C'est la mauvaise destinée Sur mes pas acharnée, Qui, dans ton palais de cristal, A réussi sournoisement à l'introduire.

Contre moi cette Echo travaille sûrement.

Dans ton esprit elle cherche à me nuire. O déesse, ne la crois pas. Elle te ment.

ÉCHO

Que dit-il? Que viens-je d'entendre?

Injuste et cruel amant, D'un amour si tendre Est-ce là le paiement ?

O ciel, vit-on jamais personne Se débattre en tel embarras !

Comment le corps, étant là-bas.

Est-ce ici que la voix résonne?

(Apercevant Echo.)

Comment en deux endroits différents et distants, Puis-je t'apercevoir à la fois? Es- tu double? O dieux, que tout cela m'épouvante et me trouble ! Posséderais-tu donc deux corps en même temps?

ÉCHO

Narcisse!

Echo, je t'en supplie.

Chère Écho de mes yeux, oh ! dis, Écho jolie,

Enseigne-moi comment tu fis pour pénétrer Dans la cristalline demeure, Pour qu'à mon tour j'y puisse entrer,

Pour que je parle à la déesse et que je meure.

ÉCHO

A quoi penses-tu, malheureux?

Ton ignorance est-elle à ce degré profonde Que tu veuilles, sous Tonde, Approcher un reflet, atteindre un spectre creux? Au lieu de l'ombre opaque et noire, Qui le long des murs nous poursuit, L'eau curieuse reproduit Nos traits vivants sous sa moire.

Tu vois mon reflet près du tien.

Mais si je m'éloigne, il n'en reste rien. Mon image, à présent, t'y paraît assombrie, C'est qu'à peine je puis retenir un sanglot. Mais pour la faire rire, il suffit que je rie.

Fantasmaoforie De la lumière et jeu mystérieux de l'eau!

La réalité, sitôt qu'elle y plonge.

S'y transfigure et prend l'apparence du songe.

De me tromper. Echo, tu t'efforces en vain, Je vois clair dans ton artifice.

Tu veux me détourner de mon espoir divin, Tu crains que je ne réussisse.

Eh quoi! ce col pur, ce beau front Et les roses de cette joue Et cette chevelure où la clarté se joue

Et cet œil noir, si doucement profond, Tout cela ne serait qu'une ombre?

ÉCHO

Une ombre, où se reflète un visage très beau. Ton ombre, comme toi belle et comme toi sombre.

A t'en croire, cette eau ne serait que de l'eau. Et dans une fontaine attendre une naïade Ne serait à tes yeux que le fait d'un malade !

ÉCHO

Je ne puis que te dire, une seconde fois. Les choses que je vois et comme je les vois?

Moi, par delà l'aspect des choses, je devine Que se cache une vie enchantée et divine.

ÉCHO

Ceci n'empêche pas qu'il est fort peu courtois Et même un peu malsain, qu'un garçon de ton âge S'attarde à contempler si longtemps son visage. Ce que tu vois n'est pas une nymphe, c'est toi !

Echo, je goûte peu ces façons familières. Fils d'un dieu, mon esprit a reçu des lumières

Dont ton esprit borné ne peut avoir soupçon Et j'estime n'avoir nul besoin de leçon.

Si tes yeux dans mon cœur douloureux pouvaient lire,

Tu verrais que j'ai du chagrin jusqu'au délire,

T'aimant comme je fais, de t'irriter ainsi.

Ahl Narcisse, que j'ai de peine et de souci!

A qui murmurais-tu ces beaux mots de tendresse

Qui me rendaient jalouse?

Eh bien! à la déesse De la source, ne t'en déplaise.

ÉCHO

Illusion I

NARCISSE Dis plutôt souveraine et pure passion.

ÉCHO Aimer une ombre est-il de plus grande folie?

NARCISSE Son visage n'est pas de ceux que l'on oublie.

ÉCHO D'un si bizarre amour que peut-il advenir?

NARCISSE Je vivrai pour cette ombre et dans son souvenir.

ÉCHO

Elle t'entraînera plutôt au noir Cocyte.

Un monde, d'où le rêve est absent, ne mérite Ni le moindre regard, ni le moindre regret.

ÉCHO

Insensé, qui, sans voir mes larmes, s'en irait,'

Furieux et cédant au destin qui l'entraîne,

Dans la nuit du tombeau poursuivre une ombre vaine

Je comprends ton dépit et te plains, pauvre Écho. Que veux-tu? Ton amour a regardé trop haut. Fils d'un fleuve, je suis de trop grande noblesse, Pour que jusques à toi mon regard se rabaisse. Un tel amour pour moi n'est pas assez.

ÉCHO

Assez!

Mais ce que veut mon cœur, je le sais.

ÉCHO

Je le sais.

Elle dit que je cours après une ombre.

ÉCHO

Une ombre!

NARCISSE Qu'aux enfers m'emporte un essor sombre.

Sort sombre !

Déesse, si je meurs, tu sais pourquoi

Pourquoi ?

ECHO

NARCISSE Je suis uniquement épris de toi.

ÉCHO

De toi 1

Qu'as-tu donc à redire ainsi chaque parole? Est-ce par moquerie ou deviendrais-tu folle?

ÉCHO

En t'écoutant, cruel, je reste sans pensers, De tendresse hébétée; Dans ma mémoire dévastée Les mots, comme un troupeau peureux, sont dispersés. Et pour répondre à ta colère.

Mes esprits interdits, Au risque encor de te déplaire, Ne trouvent que les mots méchants que tu me dis. Mais j'aperçois ta mère ! . . .

(Arrivent Lïriope, Batys, Silvius^ Serenus.)

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