SCÈNE V
Les Mêmes, LIRIOPE, BATYS, SILVIUS, SERENUS
LIRIOPE
Echo, que signifie Cette figure en deuil par les larmes bouffie? Pourquoi ce trouble étrange où tous deux je vous vois Et l'altération subite de ta voix?
ÉCHO
Liriope, vous craignez peut-être qu'il ne m'aime? Rassurez-vous, il n'a pour moi que du mépris. De son propre visage, hélas! il s'est épris, Il est éperdument amoureux de lui-même.
LIRIOPE
Que dis-tu?
ÉCHO
Regardez. Il est sur l'eau penché, Il contemple son ombre, il voudrait la toucher. Il lui parle à voix basse, il lui dit qu'il l'adore. Il lui fait les doux yeux, il l'appelle, il l'implore. En vain ai-je voulu lui prouver son erreur. Il ne s'en aime encor qu'avec plus de fureur, Il en mourra, vous dis-je.
LIRIOPE
Ainsi se réalise L'oracle dont mon cœur eut toujours la hantise, Le malheureux enfant mourra de sa beauté !
BATYS
Les femmes, par Bacchus, sont bien toutes les mêmes. Sur un mot, les voilà qui partent aux extrêmes. Moi, son aïeul, je vais savoir la vérité. Narcisse, dans cette eau qu'est-ce qui t'intéresse Et qu'y contemples-tu comme ça?
La déesse.
Ame de la fontaine et sourire de l'eau.
BATYS Une nymphe, en eflfet, ce doit être bien beau!
Ah! grand-père, en l'Olympe il n'est pas d'immortelle Qui soit plus adorable, à coup sûr, ni plus belle, Ni plus digne non plus d'un immortel amour !
BATYS Est-ce que je pourrais l'admirer à mon tour?
NARCISSE Mais sans doute.
BATYS
C'est donc qu'elle n'est point farouche, Elle cause?
Ses yeux m'ont parlé, non sa bouche Où quelques durs secrets ont enchaîné sa voix.
BATYS
Où se tient-elle?
NARCISSE Ici. Tu la vois?
BATYS
Je la vois Parfaitement. Elle a comme moi le nez rouge.
Non!
BATYS Si. L'œil vif et bleu, la paupière qui bouge.
NARCISSE Que dis-tu?
BATYS
Le visage un peu peinturluré !
Je ne sais quoi de prompt, de lin, de déluré.
NARCISSE Ce n'est pas elle.
BATYS
C'est une autre? Tout s'éclaire.
Elle m'a, je comprends, envoyé son grand-père.
LIRIOPE Malheureux! c'est ton ombre.
Encore !
LIRIOPE
Eh oui ! encor.
Ah! je me doutais bien que vous seriez d'accord. A me désespérer votre rage persiste Et vous me torturez le cœur comme à plaisir. Hélas ! ma destinée est si triste !
Si triste !
NARCISSE Faut-il donc comme Echo te haïr?
ÉCHO
Te haïr!
LIRIOPE Quelle horrible pensée, ô Narcisse!
ÉCHO
O Narcisse!
LIRIOPE Envers moi, quelle injustice!
ÉCHO
Quelle injustice!
SERENUS Mais tu pleures aussi, pauvre Echo !
ÉCHO
Pauvre Écho
Son amour aspirait beaucoup trop haut.
ÉCHO
Ho!ho!
SERENUS Echo, d'où vient qu'ainsi tu répètes.
Répète!
SERENUS Rêves-tu?
ÉCHO Rêves-tu?
SERENUS Ton air nous inquiète.
O ma fille, réponds.
ÉCHO Réponds.
SERENUS
Eh bien?
ÉCHO
Eh bien!
SERENUS Dis-nous ce que tu sens?
ÉCHO
Ce que tu sens.
SERENUS
ÉCHO
Moi, rien.
Rien
SERENUS
Bizarre !
ÉCHO
Bizarre!... Oh! tourment incroyable !
0 transport singulier qui me glace d'effroi ! J'ignore, amis, quel mal s'est emparé de moi. Je ne suis capable Que de répéter les mots qu'on me dit.
La honte m'accable.
Poursuivie, hélas ! par l'amour maudit.
Adieu, je m'en vais cacher ma misère Dans la montagne solitaire Et dans quelque antre sous la terre.
Apres monts, sauvages forêts, Confidents de tous mes secrets, Vous abriterez mes regrets.
Solitude et mélancolie L'auront assez vite pâlie, Celle que l'on disait jolie!
La nuit, en proie aux durs travaux Du mal, qui rongera ses os, Elle errera sans nul repos,
Lavée, usée aux vents, aux pluies, Et ses espérances enfuies.
Laissant au cœur d'amères suies;
L'hiver, venant après moisson, La percera d'un grand frisson, Elle ne sera plus qu'un son.
Amis, si le regret vous gagne D'Echo, votre pauvre compagne.
Là-haut perdue en la montagne,
Ne cherchez pas à la revoir.
Que si, cependant, quelque soir 11 vous prend désir de vouloir
Encore vous informer d'elle, Il lui suffira qu'on l'appelle; A l'amitié toujours fidèle.
Elle répondra chaque fois.
Les mots seront peut-être froids,
Mais vous reconnaîtrez sa voix ;
Sa voix où la pitié demeure, Vous la trouverez, à toute heure, Prête à pleurer avec qui pleure,
Et malgré son douloureux sort.
Malgré les soucis qui la hantent, Au souvenir du bonheur mort, Elle aura le courage encor De chanter avec ceux qui chantent.
(Elle s'enfuit.) SILVIUS
Elle part. Ne la suivons pas Car nous irriterions davantage sa peine, Et pour prix de nos pas Peut-être encourrions-nous sa haine.
SERENUS
Pauvre petite Écho, cher et doux rossignol,
Ame légère de fauvette Dont le gazouillement mettait les bois en fête, Aurais-tu pour jamais, loin de nous, pris ton vol ? L'Amour, ayant touché ton cœur avec ses flèches,
Je les vois pâlis
Tes roses, tes lys,
Tes lèvres si fraîches Et tes yeux jolis.
Le cœur se déchire A voir ton sourire S'user aux autans; Reviens, c'est l'Automne, Il fait noir, il tonne; Où vas-tu, Printemps ?
SILVIUS
Hélas! n'oublions pas cette autre infortunée Qui contemple là-bas, muette et consternée, L'unique fils que lui prend l'oracle en vain fui, L'inévitable oracle enfin clair aujourd'hui.
LIRIOPE
Narcisse, mon petit, vois ma douleur amère. Lève vers moi tes yeux, prends pitié de ta mère, La mendiante, qui vécut sans feu ni toit, Des hommes méprisée et si fière de toi ! Arrache-toi, mon fils, au spectre qui t'abuse ! Tu ne veux pas? Tu ne peux pas? Ton cœur refuse?
Et tu suis sans remords L'illusion qui mène à l'infernal rivage ! Eh bien! quittons la terre ensemble et chez les morts
Continuons notre voyage.
Ici, là-bas, défunts, vivants.
Les jours également nous seront décevants. Nous partirons. Le long du Styx aux noires ondes, Nous reprendrons, tous deux, nos courses vagabondes.
Et si nous sommes las, comme autrefois, le soir, Lorsque n'apparaissait au loin nulle chaumière, Où pour l'accueil nocturne éclate une lumière. Derrière les roseaux nous viendrons nous asseoir. Et dans la nef, où rame un être aux yeux de flammes. Ensemble nous verrons sans bruit passer les âmes. Ainsi que paraissaient, aux coteaux bleuissants, Lointaines s'en aller les ombres des passants. Pourvu que je te sente à moi, que je te voie. Les longues nuits d'Hadès seront pleines de joie. Mais, hélas ! tu parais m'écouter à regret. Ma présence t'irrite et tout à ton image. Muet, farouche, sourd, tu t'aimes avec rage. Malheureux, chez les morts où mon cœur te suivrait Je te vois, détournant tes regards de ta mère, Jusque dans l'eau du Styx appeler ta chimère !
NARCISSE Est-ce que, dans l'enfer, on aime encore?
ÉCHO
Encor !
SERENUS
Entendez. C'est Echo dont la voix désolée Semble du noir séjour monter dans la vallée.
Est-ce Echo qui me parle, est-ce le sort?
ÉCHO
Le sort !
Adieu donc, ô vous tous. Sous terre, où mon pied plonge Et prend racine, adieu, je descends lentement. Mon ombre m'y précède avec son cher tourment, Et dans mon cœur tu nais, fleur du songe!
ÉCHO
Du songe I
LES SERBES
PERSONNAGES