FRANÇOIS-JOSEPH LE CHŒUR
l'officier l'homme
LE SERBE
FRANÇOIS-JOSEPH
Viennois, oui, c'est moi, votre vieil empereur, Dressant, comme autrefois, en ce siècle d'erreur. Et pleine de la foi rigide d'un autre âge, Sa tête de chasseur sauvage.
Contre François-Joseph, kaiser des Autrichiens, Le malheur a lancé la meute de ses chiens, Eparpillant autour de moi dans Jes mémoires Les Légendes aux ailes noires !
Mon frère que je vois, mort à Queretaro, Abandonné, les yeux bandés par le bourreau, Mes filles et mes brus, polluant aux idoles
Leurs cœurs trop chauds de vierges folles !
Ma femme, impératrice aux yeux las de pleurer, Traînant par les chemins son cœur désemparé, Jusqu'à ce que le fer brutal d'un régicide L'eût brisé comme une urne vide !
Mes deux fils disparus par un coup clandestin Et successivement saisis par le Destin Qui, sous leurs pieds hardis ouvrant ses chausse-trapes. Les écrasa comme des grappes !
Enfin, ce fier neveu, qui devait réparer Mes fautes, tout remettre en ordre et restaurer, Et qui fut reconduit, surpris par une bombe, En automobile à sa tombe!
Bref, partout la Démence accouplée au Malheur Et de son compagnon, pour cacher la pâleur, Celle-ci, d'une main nerveuse et puérile, Lui mettant son masque imbécile!
Jamais je n'ai souffert pourtant qu'en mon orgueil; J'ai conduit fièrement les cortèges du deuil, Aimant à voir briller, entre les hommes d'armes, Les cierges brûlants et les larmes !
Mais les hontes sans nom dont le sort m'abreuva, Mais le coup de filet sanglant de Sadowa Et l'affront de céder à des gens qu'on méprise, La Lombardie avec Venise !
C'est cela, c'est cela qui m'a trop fait souffrir. Aussi je ne veux pas m'en aller ni mourir, Sans avoir arraché du sol la mauvaise herbe, L'insolence du petit Serbe!
Le scandale qu'il donne a trop longtemps duré; Pour la première fois, peut-être, j'ai pleuré, Quand j'ai vu que les siens, étant un contre quatre, Il s'était permis de nous battre!
Déjà vaincre le Turc contre ma volonté, C'était, à mon égard, agir en révolté; Aussi bien comptant sur l'assistance divine, J'ai commandé qu'on l'extermine!
Que grâce en soit rendue au brave Potiorek, Belgrade a succombé; bientôt le petit Grec, Pour la gloire de Dieu, qui hait le schismatique. Devra me céder Salonique !
LE CHŒUR Et les Russes, Kaiser, les comptes-tu pour rien?
FRANÇOIS-JOSEPH
Des plateaux de la Perse au steppe Sibérien,
Enlisée au passé, lente, confuse, énorme,
La Russie est un monde en retard qui se forme.
Un de ces monstrueux Etats jamais finis,
Tels que ces animaux fossiles, morts aux nids,
Pourvus d'yeux, les laissant encor dans les ténèbres,
Alourdis du chaos d'où sortaient leurs vertèbres,
Formidables d'aspect et pourtant languissants,
Décrépits même avant que d'être adolescents!
La Russie a son rôle utile. Elle défriche
Des terres pour le roi de Prusse et pour l'Autriche.
Elle est là pour changer les déserts en guérets,
Que nous irons lui prendre alors qu'ils seront prêts.
Elle est le fourrier de l'Europe allemande
Et c'est là, croyez-moi, tout ce qu'on lui demande.
Pays de marche, elle en a le rôle et le sort.
Ce qui se passe ailleurs n'est pas de son ressort.
L'Europe s'est formée autour de l'Allemagne
Et le sceptre de Charlemagne Groupe, quoi qu'on en ait, tout le monde chrétien, Que son attraction éternelle retient.
La France, l'Angleterre et la Scandinavie, L'Italie et l'Espagne en sont les bastions Et l'Europe ne peut réaliser sa vie Sans que l'ordre allemand s impose aux nations.
En retarder l'heure est un crime !
Ceux qui n'ont pas voulu pour cela des Habsbourg Dont ils savaient pourtant le pouvoir magnanime, Vont gémir sous le joug autrement dur et lourd
Qu'un Hohenzollern va leur mettre.