LE CHŒUR
Régner sur un troupeau que la terreur contient, Est-ce donc l'idéal d'un empereur chrétien ?
FRANÇOIS-JOSEPH
C'est entendu. Le Christ a prêché le contraire ! Mais veut-on là-dessus mon avis très sincère? Vous savez si je suis bon catholique, eh bien!
Quel que soit le respect que j'ai pour l'Évangile,
Je trouve à sa morale une base fragile.
Un seul être m'y plaît : c'est le Pharisien.
Consciencieux, payant exactement la dîme,
Pratiquant ses devoirs très ostensiblement,
En règle avec le ciel et le gouvernement,
Personne plus que lui ne mérite l'estime
Et c'est lui que Jésus a l'air de condamner!
Il n'est pas malaisé de voir qu'à chaque ligne
A la suspicion du peuple il nous désigne !
Avec de tels esprits allez donc gouverner!
L'Evangile n'est pas un livre à faire lire,
Plein de principes qui sapent l'autorité,
Je veux bien qu'il contienne au fond la vérité,
Mais toute vérité n'est pas très bonne à dire ;
Et c'est là ce qu'en Prusse on a si bien compris.
Leur Luther, qui semblait d'abord un trouble esprits
Par un adroit détour les ramenait à l'ordre.
Sentant bien que le fond des Germains est de mordre
En attaquant par bande à la façon des loups :
« Heureux les violents, dit-il, malheur aux doux!
Que chacun en soi cherche et découvre sa règle.
La loi du rossignol n'est pas celle de l'aigle !
Ce que Dieu veut de nous, l'objet de nos destins.
Il l'écrivit lisiblement dans nos instincts.
Des désirs violents, voilà ce qu'il réclame,
Et c'est prostituer aux idoles son âme
Que d'accepter des lois faites pour l'étranger.
Aussi, quand le moment est venu d'égorger,
Dans le sang ennemi plongez vos mains sans crainte,
Car c'est là le vrai sens de l'Écriture sainte.
Par les commentateurs trop longtemps obscurci. »
Evidemment, Luther, qu'il faut entendre ainsi,
Peur son peuple à jamais reste un très grand prophète.
Tout Allemand, devant l'âme qu'il nous a faite,
Ne peut lui refuser son admiration.
Pourtant, respectueux d'une tradition
Dont le sens, par instants, peut-être nous échappe,
Je reste partisan qu'on maintienne le Pape!
(Entre un officier.)
Chut! Portrait de son chef au cerveau capricant, Du brave Potiorek voici l'aide de camp. Sachons quelle nouvelle heureuse il nous apporte.
l'officier
Sire, la Serbie est mourante, sinon morte.
Ses derniers défenseurs dans la montagne ont fui
Et toute la contrée est à nous aujourd'hui.
Les chars de nos guerriers y roulent sans obstacle,
La rapidité des marches tient du miracle.
Je n'ai pas eu le temps de retenir les noms
Des villes et des bourgs broyés par nos canons,
Tant la destruction en était foudroyante !
FRANÇOIS-JOSEPH
Tout ce que tu m'apprends m'emplit d'aise et m'enchante Donc l'armée ennemie a disparu vraiment?
L'OFFICIER Sire, on en a perdu la trace entièrement.
FRANÇOIS-JOSEPH Est-ce que Potiorek l'aurait enfin détruite?