‹ Echo et NarcisseChapitre 9 sur 16 · I.'OFFICIER Sinon détruite, il l'a sûrement mise en fuite · texte numérisé non relu

I.'OFFICIER Sinon détruite, il l'a sûrement mise en fuite

FRANÇOIS-JOSEPH

Mais cette étrange armée, évaporée ainsi, N'est pas sans me laisser encor quelque souci.

L'OFFICIER Potiorek a son plan, Sire; Potiorek veille !

FRANÇOIS-JOSEPH

C'est juste. Potiorek a toujours fait merveille. Je fus bien inspiré, certe, en le choisissant; Il est instruit, il a du nerf, il a du sang.

L'OFFICIER

Sire, je le connais. Nul doute ne Tassiège.

II marche devant lui toujours. C'est un stratège!

FRANÇOIS-JOSEPH

Un stratège ! C'est bien ainsi que je pensais.

Vieux marcheur, vieux bourreau, bref, un homme à succès

Maintenant rassuré sur le sort de ce brave,

Si nous abordions quelque sujet moins grave!

Conte-moi quelque belle histoire de viol,

Capiteuse, et qui sente un peu le vitriol.

Nos soldats, enivrés par le feu des batailles,

En matière sadique ont parfois des trouvailles.

Sur ce point je veux être indulgent, car tu sais, Je ne puis concevoir le zèle sans excès.

l'officier Votre Majesté peut imaginer le pire.

FRANÇOIS-JOSEPH

Le pire, je te crois. Mais encor, qu'est-ce à dire?

L'OFFICIER

Ce que nous vîmes fut, dans la plupart des cas, Un objet de dégoût pour les plus délicats.

FRANÇOIS-JOSEPH

Bah!

L'OFFICIER Mainte aïeule en fut la victime.

FRANÇOIS-JOSEPH

Ah! jeunesse!

L'OFFICIER

Oui, jeunesse oii parfois il semble que renaisse L'âme du lansquenet et du reître allemand.

FRANÇOIS-JOSEPH

Allons! nous n'avons pas dégénéré vraiment! On a dû, n'est-ce pas, mettre à mal quelques nonnes? Prendre quelque moutier d'assaut? Non? Tum'étonnes. Le scrupule ne doit pas vous tenir souvent.

L'OFFICIER Sire, c'est qu'en Serbie il n'est pas de couvent.

FRANÇOIS-JOSEPH

IPas de couvent I O race exécrable et maussade! Mais alors cette guerre est vraiment la Croisade! Avec ces mécréants il est temps d'en finir. Et le Saint-Père a refusé de nous bénir!

l'officier

Nous avons commis là plus d'horreurs qu'en Belgique. On embrochait les nouveau-nés.

FRANÇOIS-JOSEPH

Sujet tragique!

L'OFFICIER

On éventrait la femme enceinte.

FRANÇOIS-JOSEPH

C'était mieux Que de lui laisser mettre au jour des malheureux!

L'OFFICIER

Tout cela, sous les yeux de l'époux et du père Dont la douleur charmait les soldats,

FRANÇOIS-JOSEPH

C'est la guerre!

Ces gens avaient besoin d'être remis au pas.

l'officier Et l'on émasculait l'enfant!

FRANÇOIS-JOSEPH

Ne faut-il pas Préserver son terrain de la mauvaise graine ?

l'officier Le tout, pour s'amuser, sans colère et sans haine!

FRANÇOIS-JOSEPH

Parbleu !

l'officier

Quant aux bourgeois, on leur crevait les yeux Pour se faire livrer leur or.

FRANÇOIS-JOSEPH Ingénieux !

l'officier On brûlait les vieillards dans leurs huttes de pailles.

FRANÇOIS-JOSEPH

Bien!

l'officier Des Tchèques pourtant ont protesté.

FRANÇOIS-JOSEPH

Canailles !

L'OFFICIER On les a fusillés.

FRANÇOIS-JOSEPH

Et l'on a très bien fait !

Ils démoralisaient notre armée, en effet!

C'est égal. Si Guillaume avait conquis Belgrade,

Quelle superbe entrée et quelle cavalcade

Longfue d'une semaine il eût su faire là!

A la façon des rois Mèdes et d'Attila,

Avec des chevaux blancs, traînant des femmes nues

Et mille inventions plus ou moins inconnues,

Lui qui n'a jamais pu même entrer à Calais.

C'est un artiste, un grand artiste, s'il vous plaît,

Mais qui dut jusqu'ici laisser au vestiaire

Ses costumes et ses talents de bestiaire.

Quoi qu'il en soit nos noms seront très grands tous deux

LE CHŒUR Si l'on peut dire grand ce qui reste hideux ! De quel crime sans nom ton cœur est-il le père? Qu'est-ce que le Dieu juste a donc en toi trouvé Pour te choisir comme le réprouvé Qui devait déchaîner la guerre?

FRANÇOIS-JOSEPH

Tais-toi, chouette, oiseau sinistre et sans raison! Cher Ami, la démence habite ma maison.

Celle-là, qui, menant le choeur, prend la parole, Ce fut ma belle-sœur, c'est Charlotte la folle. Qui, depuis cinquante ans, sans s'émouvoir de rien. Attendait le retour de Maximilien.

LE CHŒUR Il reviendra, n'en doute pas, suivi des spectres De tes parents, de ta femme et de tes fils morts, Parmi les hurlements de toutes tes Électres Et le cri de tous tes remords.

Ils t'appelleront leur mauvais génie.

Du signe de Caïn ils marqueront ton front, De tes titres de honte ils te dérouleront La diabolique litanie.

Mais pour ceux qui, d'un cœur plein de simplicité,

Ont suivi le sentier royal de la Justice,

Je ne crains pas que leur gloire s'anéantisse

Ni que le monde oublie un seul jour leur beauté.

Je sais une petite Reine, Deux myosotis forment ses yeux.

Les Elfes, espiègles joyeux.

Pour la distraire de sa peine, Ont mis un brin de marjolaine En son cœur doux et sérieux Qui bat sous sa robe de laine.

L'Amour est venu la chercher Aux châteaux des ducs de Bavière, Et si bien il a su toucher Son âme délicate et fiera Qu'oubliant son ciel et sa terre, Elle a suivi le jeune Archer.

Près de la mer Cimmérienne

Dont gronde au loin, portant l'effroi.

Le flot mystérieux et froid,

Elle erre seul avec le Roi,

Un beau roi de légende ancienne,

Dont la haute ombre aérienne

Vient se mêler avec la sienne.

Sur le vélin d'aucun missel Ne revit par d'enluminure Plus haute et plus noble figure Que ce roi de grande aventure Qui chemine entre terre et ciel, En cet air imprégné de sel.

Ils s'en vont, silhouette brune, Vers Notre-Dame de la Dune, Qui leur sourit au clair de lune !

O roi sans royaume, à présent, O reine au sourire apaisant, Votre simple histoire si grande A des tons lointains de légende.

Sur les flancs de l'Hymalya, Aux bords mystérieux du Gange, Le Brahmane à la tête étrange En oublie, à votre louange.

Les enchantements de Maya.

Le chamelier aux airs bibliques.

Au bruit de vos noms héroïques,

Croit voir soudain Renaître quelque paladin Et les merveilleuses syllabes Font rêver les émirs arabes Du temps du sultan Saladin Et du bon roi Loys, votre ancêtre.

Comme devant vos fiers regards, Passent, mal assurés, hagards.

Les furieux porte-étendards Du Prince du Monde et du Maître De la terre, qui s'est heurté Au mur de votre loyauté !

Oyez, sire, au bruit des fanfares, Se ruant par vaux et par monts, Damnés conduits par des démons, Les hordes des hideux Barbares.

Lucifer, en Wilhelm Néron, Le manchot au sinistre rire, Jappe; dans ses yeux en délire Nagent le poulpe et le vampire; Thor, monstrueux forgeron, Sur un char oii sonne Obéron, Conduit au combat de la Marne Le kronprinz au col de héron Dans lequel Bélial s'incarne, Laissant passer un pied de bouc Dont il taquire Von Kluck.

Toi qui salis ce que tu touches Et qui vis dans les excréments, Baal Zeboud, prince des mouches.

Accours, voici les Allemands Dont les lubricités mystiques, A déconcerter Astaroth, Vont, s 'accompagnant de cantiques, De refrains de métaphysiques A la gloire de Sabaoth.

Exhalant des relents d'églogues Et puant le meurtre et le vin, Esprits immondes, scatologues.

Où traînent de vieux catalogues, Pour eux l'horrible est le divin.

C'est le puits de l'Apocalypse Que l'Ange, un instant, a rouvert.

Mais voici la fin de l'éclipsé.

On voit fuir, au souffle de l'air Toutes ces vapeurs de l'Enfer Et devant la jeune Aube blanche, S'engouffrer, comme une avalanche, Avec leur étendard qui penche Dans la nuit, sous le vent plus fort.

Les derniers hussards de la Mort, Et dans la verrière de flamme Que forme un ciel purifié.

On voit paraître Notre-Dame Broyant le dragon sous son pied.

FRANÇOIS-JOSEPH

Quoi! que se passe-t-il? Tiens, tiens! Elle s'est tue. Étrange effet des bruits auxquels on s'habitue. Je crois que je m'étais à sa voix endormi. Son silence en sursaut m'éveille. Dis, Ami, Ne m'as-tu pas parlé victoire tout à l'heure? Ou ne serait-ce encor qu'un rêve qui me leurre?

UN HOMME, qui vient d^ entrer.

C'était un rêve, un rêve, ô Roi, sois-en certain! Il vient, il est en marche, il accourt, le Destin. Ecoute-le qui heurte à grands coups à ta porte : Le Serbe est à Belgrade et ton armée est morte !

Pleure, pleure, Kaiser, trois cent mille soldats, Ton espoir, ta fierté, la fleur de tes Etats! Prisonniers, fugitifs ou couchés morts sur l'herbe.

FRANÇOIS-JOSEPH

Qui me parle?

l'homme

Un de tes vainqueurs, un soldat serbe Un de ces éleveurs de porcs si méprisés Par lesquels tes orgueils viennent d'être brisés, Et qui, pour t'annoncer ton désastre plus vite, Hardiment a grimpé sur tes fourgons en fuite.

FRANÇOIS-JOSEPH

Potiorek?...

LE SERBE

Il se cache au fond de quelque trou, De la bave à la bouche et complètement fou .

l'officier

Nous prenions ses fureurs, Sire, pour du génie, Mais nulle crête autour de lui n'était garnie. Cependant qu'il courait par la plaine en hurlant. Sans doute que, de là, l'ennemi dévalant Aura dans le ravin écrasé notre armée Et réduit d'un seul coup notre gloire en fumée. Nous fûmes par l'orgueil, hélas! aveuglés tous, Car ceux que Jupiter veut perdre, il les rend fous.

LE SERBE

N'importe! La Serbie eut des heures bien dures. Tes soldats occupaient cinq de nos préfectures.

Ils étaient si nombreux, ils avançaient toujours!

Tout fuyait devant eux. Des cris confus et sourds

Annonçaient que leur foule en marche grossissante

Roulait jusques à Nisch son fleuve d'épouvante,

Car où va l'Allemand, la vie expire. C'est

La colère de Dieu qui passe. On se disait :

« Que faire? Quel abri chercher dans la tempête ?

Uskub? Mais près d'Uskub le Bulgare nous guette.

Mieux vaut, nous exilant des lieux que nous aimons,

Nous en aller plus loin vers Ipek, dans les monts

De l'inhospitalière et sauvage Albanie,

Plus loin, jusqu'à Cettigne, où, vaincue et bannie,

Une première fois, notre race, jadis,

Trouva déjà refuge, en d'autres jours maudits.

Alors que, sous les coups du Turc jeune et superbe,

Près de Kumanovo sombra l'Empire Serbe! »

Cependant, pour ne pas s'en déshabituer.

Nos gens continuaient à se faire tuer

Sans espoir qui soutînt cette lutte dernière !

Tout paraissait perdu, quand voici l'oncle Pierre,

Notre vieux roi, malade et de fièvre pâli,

Qui, par la volonté de Dieu sort de son lit

Et sur ses faibles reins se redresse et se cambre.

Il a fait appeler ses deux fils dans sa chambre,

Et là ne leur a dit que ce seul mot : Allons !

Tous deux valaient le père et ce fut assez long.

Au camp, lorsque le vieux et ses fils arrivèrent,

Les soldats, à leur vue étonnés, admirèrent.

Le discours que leur tint le roi fut très bref, mais

Ceux qui l'ont entendu ne l'oublieront jamais.

Il dit : « Je suis venu, dans ces jours d'agonie.

Ainsi que mes deux fils, mourir pour la Serbie !

Vous êtes, je le sais, tous de fiers combattants,

Mais vraiment la campagne a duré trop longtemps,

Vidé trop de foyers et créé trop de veuves.

Quand on a, comme vous, tant de fois fait ses preuves,

On a droit d'être las et d'en faire l'aveu.

Je vous rends donc à tous la liberté. Qui veut

S'en retourner le peut sans crainte ni scandale!

Je vous en donne ici ma parole royale.

S'il croit devoir user de cette liberté,

Il ne sera par moi jamais inquiété,

Je ne souffrirai pas qu'on le traite de lâche,

Mais que celui qui veut rester ici, le sache!

Sans nous compter, sur l'ennemi nous foncerons

Et nous l'écraserons ou bien nous périrons,

Car il ne s'agit plus de moi, de ma couronne,

Le sang qu'on verse, c'est au pays qu'on le donne!

C'est la Serbie, enfants, qui doit vivre et non nous ! »

Il se tut. A leur poste ils demeurèrent tous.

Et leurs yeux rallumés brillaient comme des phares.

Pierre commande alors de sonner les fanfares.

Fait partir le canon pour annoncer l'assaut

Et puis dans la tranchée il se jette d'un saut,

Il ramasse un fusil, se mêle aux hommes, tire.

L'armée, à cette vue, est prise de délire,

Mais, tout en se battant en démons, les soldats

Pleuraient, quand ils pensaient à ce vieux, qui, là-bas,

Au fond de la tranchée humide et sous la pluie,

Voulait avec ses fils mourir pour la Serbie!...

Ainsi, nous vous avons vaincus et terrassés

Et de notre pays nous vous avons chassés.

Nous avons bien vengé nos morts, car sous Belgrade

Combien sont enterrés de tout rang, de tout grade.

De tes guerriers à plus d'honneurs habitués,

Ceux qui nous résistaient, nous les avons tués.

Et quant aux autres, quant aux prisonniers de guerre.

Nous vous en avons pris à ne savoir qu'en faire.

De même des canons, des chars, des cuirs, des peaux,

Des casques, des obus, des sabres, des drapeaux,

Et des fours et des ustensiles de cuisine.

Et du beurre et du vin, du sel, de la farine,

Bref, de tout tu nous as largement procuré !

Pour sa fête, le roi dans Belgrade est rentré.

Tous pleuraient et jetaient des fîeurs sur son passage,

Mais lui, faible, accablé par la joie et par l'âge.

Il a dit aux soldats qu'il était content d'eux

Et content d'être Serbe et puis, le pauvre vieux

Est retourné se mettre au lit. Sainte Serbie,

Partout dans l'Univers on te croyait finie.

Tous nous plaignaient et nous sommes victorieux

Et nous t'avons sauvée, ô terre des aïeux!

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