‹ Echos de Québec [microforme]Chapitre 10 sur 25 · L’ENCAN · texte numérisé non relu

L’ENCAN

C'était une belle matinée du mois de mai—ceh peut paraître incroyable à quiconque voudrait juge tous les mois de mai par celui de cette année;

mais, enfin, c’est de l’histoire, et l’on dit que l’his

toire ne ment pas, bien qu'elle ne soit pas toujou vraisemblable,

L'encan 71

L'air était chaud, le soleil brillant, et il y avait quelque chose d’extraordinaire sur le calendrier, puisque, au lieu d’être enfermé dans le bureau, je ne trouvais dehors à dix heures du matin. Ce s'était pourtant pas un dimanche ni un jour férié, ni un jour de fête légale; du reste, cela importe peu.

Je suivais donc tranquillement la principale rue de l'un de nos faubourgs, lorsqu'un chiffon rouge ilira mon attention. Ce c/fon que, par respect pur tout ce qui touche à la justice de mon pays, jappellerai du nom de pavillon, essayait de flotter au bout d’un bâton qui projetait hors de la fenêtre ouverte d’un entresol de pauvre apparence. Sur k trottoir, en face de la porte, sept ou huit personnes çcausaient d'un air ennuyé. Ceux qui avaient des montres les consultaient de temps à

Maire, puis se regardaient d’un œilintrigué, comme

on fait au théâtre lorsque le lever du rideau est

72 L’encan

retardé plus que de raison, c'est-à-dire plus d’une demi-heure après l'heure de l'affiche.

La situation menaçait même de devenir grave:

car, en m'approchant, poussé par la curiosité, j'entendis des murmures, d’abord contenus et discrets, puis hauts et provocateurs, qui trouvaient des échos d'approbation dans cette petite foule, Heureusement, un homme s’approcha de la croisée ouverte, se pencha en dehors d’un air important, et fit tinter une sonnette qu'il tenait à la main.

Les sept ou huit personnes du trottoir se préci-

pitèrent à l’intérieur, et je les suivis.

Si vous avez vécu quelque peu, vous avez déjà compris qu’il s'agissait d’une vente par autorité de justice.

L'appartement se composait de quatre pièces,

tendues de vieux journaux sur lesquels l'humidité s'était chargée de faire des dessins les plus bizarres.

Le m propt

coule

L'h hble « électer

L'encan

; d'une Le mobilier était vieux et maigre, mais luisant de propreté. Au fait, ce n’est ni le nombre ni la

couleur des fauteuils qui fait le bonheur.

grave; ariosité, L'huissicr, avec des bottes sales, monta sur une

. « è Ï s et dis- À hble et s’adressa à nous comme un candidat à ses ouvaient À électeurs :

te foule. !

ni — Messieurs, la vente va commencer tout de la croisée ji des

quite : les conditions sont: cash, pas de crédit ;

nporlant,

it dépêchez-vous de me donner des bids, car j'ai

main. ir, deux autres engagements c'te matinée! Le pre-

se préc Snier article que nous allons offrir, messieurs, est ie huche, presque toute neuve. À combien la

luche ?

avez déjà

utoritéd@ RE Le mobilier était distribué dans les deux

hambres de devant ; la troisième était vide ; quant

re pièces, D la quatrième, la mise à l'enchère du premier bjet me permit de voir ce qu'elle contenait ; car

ux dernières paroles de l’huissier, la porte s’en-

74 L'encan

nn,

trebailla doucement, et la tête pâle d'un enfant de

cinq ou six ans se montra par l'ouverture.

D'abord, je ne vis que cela, car celte chambre était un cabinet noir; mais peu à peu, la porte s'ouvrit davantage ct je pus distinguer tout l’inté. rieur.

Je puis vous raconter cela aujourd’hui, car douze mois se sont déjà passés depuis lors; et, dans douze mois, les larmes se sèchent et les sentiments s'émoussent. Mais je vous assure que, ce jour-là, j'aurais mieux aimé ne pas avoir vu.

Dans un coin du cabinet, sur un grabat, était étendu un homme jeune encore, mais brisé par l maladie et les privations. Près de lui, sa femme était assise sur une chaise de bois, et tenait un petit enfant sur ses genoux. Deux autres enfants, un peu plus âgés, dont l’un avait ouvert la porte, se tenaient près du lit, les yeux rouges. Tout ce

L'encan 79

fant de monde avait pleuré et pleurait encore; mais ce

s'est pourtant pas cela qui me fit le plus de peine.

hembre Ce qui était le plus navrant, c'était de voir le petit la porte s'amuser et rire en cherchant à prendre les larmes ut l'inté- qui coulaient lentement sur les joues de sa mère. is

(e rire du bébé, au milieu de l’affliction de toute

œtte famille, avait quelque chose de poignant.

car dou D Pauvre chéri, au moins, il ne comprenait pas ce

et, AS D it faisait et jusqu'à quel point son rire était

sentiments Duel. Hélas! combien de personnes raison-

nbles affichent aussi une joie inconvenante en

présence d’une douleur qui aurait droit à plus de

abat, était sympathie ! Combien de dames riches vont, en rande toilette, et couvertes de bijoux, porter leur obole au pauvre qui meurt de faim dans sa man-

sarde !

La huche fut adjugée, pour une somme insigni-

rt la porte, Tout €

fante, à un homme qui n’en avaît aucun besoin, et

qui ne l’achetait, disait-il, que pour rendre service.

76 | L'encan

C'était un premier déchirement dans la famille : car cette humble huche, qui sait quels souven:: elle renfermait? Comme ses possesseurs, elle

venait, sans doute, de quelque campagne voisine :

elle avait été la première pièce du ménage; com- #

bien de bouches ses flancs généreux n’avaient-ils |

pas nourries, jusqu’au jour où, comme tout le reste, la famine l'avait atteinte? De quels petits drames intimes n’avait-elle pas été témoin ? Quels pleurs n’avait-elle pas vu couler ?—Pleurs de joie ou de tristesse, car c’est dans les larmes que tous

nos sentiments viennent se fondre et se mêler,

On mit successivement à l'enchère la table autour de laquelle la petite famille s'était si souvent réunie, après une journée laborieuse, pour le repas du soir ; les chaises de bois qui avaient guidé tour à tour les pas encore, mal assurés de chacun des enfants ; les chaises, ces objets qui peuvent faire

tant de choses, qui servent de tables, de maisons,

de v rélifs

On deux et l'a:

renfer précie avaien

les un

Puis

fanes e

objets «

intérie

disséqu

Violon, des enf:

père le riées, q

amille ; uven." rs, elle voisine :

e; Comyaient-ils | à tout le els petits n? Quels s de joie S que (ous

mêler.

table ausi souvent r le repas ouidé tour hacun desl vent faire

h maisons,

L'encan 71

mer

de voitures et même de coursiers fringants ou rétifs !

On vendit encore une petite armoire vitrée à deux compartiments, dont l’un contenait le linge et l’autre la vaisselle ébréchée ; le tiroir du milieu renfermait un contrat de mariage et deux lettres précieusement conservées, feuilles légères qui avaient surnagé sur le gouffre où s'étaient englou-

lies une à une les illusions d'autrefois.

Puis, passèrent tour à tour, sous les yeux profanes et indifférents de ce petit publie, vingt autres objets dont chacun était lié intimement à cette vie intérieure que la main de la justice venait ainsi disséquer toute palpitante encore: un pauvre violon, criard, affreux, mais admirable aux oreillles des enfants qui avaient confiance en lui quand le

père le faisait grincer ; un livre à gravures colo-

riées, qui ne s’ouvrait que dans les grandes occa-

78 L'encan

sions; la pendule qui avait marqué toutes les être alle phases de cette vie, courant rapidement sur les chambre minutes joyeuses et lentement sur les heures Æ dité vena tristes ; silencieuse maintenant, car elle ne son me Ca nait plus depuis que la maladie et l’insomnie étaient À justice d;

venues s'asseoir au chevet du lit. D ment, la

Enfin, la voix de l'huissier s'arrêta ; tout ce que la loi peut saisir avait été vendu, et, au chiffre quel j'avais noté, le produit ne dut pas couvrir plus de la moitié des frais. Une voiture, qui stationnaili la porte, transporta les meubles les plus lourds:

quant au reste, chacun emporta sous son bras ca

qu'il avait acheté,

Une demi-heure après, il ne restait plus, dan cette maison naguère souriante et chaude, qu

l'horreur et le froid des murs et des plancher

dégarnis et souillés. Je me trompe, il rest

encore la maladie et le désespoir, qui sont peu

e que

'e quel lus de nnaili purs !

Dras Ce

, dan

e, QU

anche

resta { peul

L'encan 79

être allés, le lendemain, élire domicile dans la chambre somptueuse du propriétaire dont la cupidité venait, aujourd’hui, de commettre cette infamie. (Car, il ne faut pas s'y tromper, après la justice des hommes, il y a encore, et heureusement, la justice de Dieu.

augm

pas la Il fa Cela

Le p ar, dai Jus cou Fest dor

LES PAUVRES EN HABIT NOIR lronter duverts lent das

vent à

elle alt krche

Venir Ju

Le travail a manqué partout ; les foyers son

éteints et le garde-manger est vide. Les enfants

pleurent durant la nuit ; ils ont froid, ils ont faim

et les parents tâchent de les calmer en leur faisan@@i rien,

partager un espoir qu’ils n’ont pas. Cela dure de, aire

puis bien des jours et bien desnuits; la souffrance

de comr

Les pauvres en habit noir 81

agmente et devient insupportable : on ne peut

ps laisser mourir toute celte famille.

Il faut aller tendre la main.

Cela est dur, mais inévitable,

Le plus souvent, c’est la mère qui se sacrifie ;

ar, dans toutes ces circonstarces, la femme est

ls courageuse que l’homme. La pauvre femme

est donc mise en route, bien mal vêlue pour

fronter le froid terrible qui glace mêmeles mieux

verts. Ses doigts se bleuissent, ses dents cla-

tent dans sa bouche, ses pieds s’engourdissent et

uvent à peine la soutenir ; n'importe, il faut

oyers conti elle attende, en dehors du seuil pendant qu'on es enfanttrche s'il y a quelque chose à donner, pour

1 ont fainenir lui dire, la plupart du temps, qu'il ne reste Jour faisanl srien.

la dure dl journée est longue, dure, cruelle. Mais, en

À souffrant Je compte, la femme, le soir, n'arrive pas chez F

82 Les pauvres en habii noir

elle les mains vides. Elle peut apaiser la faim de ses enfants et acheter, sinon du bois, du moins

tr

une bougie où l’on se réchauffe les mains, et qui À ‘à enlève à la misère ce que les ténèbres lui ajoutent À dés d'horreur. gna Le lendemain, s'il n’y a pas de travail, eh vide,

bien! elle recommencera. C’est une chose affreuse À retor et triste ; mais il y a toujours cette consolation : À déses on sait que personne ne laisse mourir de faim le Æ$ de re

pauvre qui demande, et la force morale reçoit de insiste

cette idée un grand appui. redout Presse

très-]o

Mais il y a une autre misère bien plus effrayante, une souffrance bien plus terrible encore que celle-k

qu'on t dants q

que s’il

là: c’est la souffrance, c’est la misère du pauvre

qui ne demande pas. Celui-là, vous le coudoye

tous les jours dans la rue ; il est mis comme vous

vous le saluez, vous lui parlez. Il sourit rarement lui offri

il rira plutôt aux éclats et de ce rire nerveux quini"est un

procède pas des sources ordinaires. Pour so

im de moins et qui

joutent

vail, eh affreuse 4 sotation :

e faim le reçoit de

effrayante, > que celledu pauvré e coudoyel mme VOUS raremenl

veux quii

Les pauvres en habit noir 83

Il est parti de chez lui depuis le matin; voilà trois jours qu'on n’a pas mangé et qu’on est sans feu dans la maison. Il erre par les rues, plein du désir de rentrer pour avoir des nouvelles, et craignant, d'un autre côté, de reparaître les mains vides devant les siens. Il marche; il va, vient et retourne, un peu sans savoir ce qu’il fait, espérant, désespérant, puis reprenant l'espoir. Il a cherché de l'emploi, il s’est adressé partout ; sans trop insister, cependant, car on est toujours porté à redouter un peu les gens que la nécessité a l’air de presser ; et il est rare qu’on ne fasse pas attendre très-longtemps ceux qui ont besoin de suite, tandis qu'on tient à satisfaire sur-le-champ les indépendants qui paraissent pouvoir attendre. Il sait bien que s’il allait tout d’un coup exposer sa misère, on hi offrirait une pièce d'argent ou du pain. Mais c'est un acte qui aurait une conséquence terrible hour son avenir et celui de sa famille. Il est en-

+12 bts

84 Les pauvres en habit noir

tendu que les personnes d’une certaine position ne peuvent pas demander, et doivent mourir plutôt que de s'adresser à la charité publique.

Etrange contradiction des préjugés humains!

Le pauvre vole et il est déshonoré ; il demande et reçoit, c'est tout naturel, et personne ne songe, pour cela, à l’humilier. Le riche filoute, escroque ; s’il est assez habile pour ne pas se brouiller avec la justice, on le considère, on l’honore. Mais que, dans un moment de détresse, à bout de tous moyens, il demande un morceau de pain pour empècher sa famille de mourir, il est, pour ainsi dire, déshonoré, et cet acte, si simple en lui-même, restera contre lui pendant toute sa vie.

C'est un préjugé; tout le monde paraît s’en moquer, et, cependant, tout le monde est forcé de

le subir. De même, cette pluie fine dont on rit |

et dont on dit: «Ce n’est rien, » finit néanmoins par tremper aussi bien que la plus forte averse.

av dé:

lhe pou mer

les « le so

avec

Da moins réelle grand

n0$ sa

s'ils irc

Curer |

chapeli

Les pauvres en habit noir 85

tion ne

Ce n’est Pas tout.

piutot Le pauvre Ordinaire ira demander du travail avec un habit troué, un Chapeau sale ou des bottes mains ! déchirées, Personne ne s’en élonnera. Mais que ande et l’homme Qui est censé vivre à l'aise se Présente 0h69; Pour offrir ses services, dans un Coslume seule- PIQUE ment un peu râpé, on Y louvera desuite les traces, + se di les conséquences de quelque vice, et on éconduira ais aus le Solliciteur, quelquefois poliment, le plus souvent de tous ‘ec un brusque sans-géne, in pour ur ainsi Dans ce monde, pour une certaine classe, du -même,

Moins, et quoi qu'en dise réellement l'habit qui fait ] ait s'en JE gra

le roverbe, c’est bien P ,

e Moine.

nd nombre de ces météores

forcé de À nos salons et sur les rues, nt on rit EE S'ils iront d'abord emmiell anmoins À curer un Superbe co verse. chapelier

Et, pour un qui brillent dans la question est de savoir

86 Les pauvres en habit noir

commenceront par séduire le bijoutier afin de se faire appuyer par une grosse chaîne d’or, ou un

superbe solitaire auprès de leurs autres victimes.

Généralement, on commence par le costume

complet, qui, à lui seul, en impose plus qu’une épingle en diamant sur une chemise déchirée ou sur une cravate qui ressemble aux vieux drapeaux

suspendus dans les cathédrales.

On dit, d’ailleurs, en vous voyant: Quel costume sévère! ce doit être un homme économe et

rangé !

Le pauvre, lui, subit les conséquences de ces sottes idées; et, pendant que sa famille meurt de faim, il est obligé de s'acheter un chapeau neuf; car c’est peut-être de ce chapeau que va dépendre

l'avenir des siens.

Et ce n’est pas là une des moins poignanles douleurs.

| vend

de qu l'oi pou pas.

les « le n chos De tc

est a

fripie

Si {oute

triste

mois

bien e

bon Cd

de se ou un

üimes.

jstume qu'une irée ou

r'apeaux

juel Cos-

nome et

16 de ces meurt de au neuf,

dépendre

poignantes

Les pauvres en habit noir 87

En attendant, il vend une à une ses hardes de dessous. Il a mis sa montre au mont-de-piété, et, quand on lui demande l'heure, il peste contre l'orfèvre qui, dit-il, l'a depuis huit grands jours pour la réparer. Bien des petits souvenirs ont passé depuis quelque temps. On a commencé par les choses les 'mo:ns utiles et auxquelles on tenait le moins, pour en arriver, successivement, aux choses les plus chères et les plus indispensables. De tout, on n’a conservé que l’extérieur ; le reste est allé entre les mains des brocanteurs et des fripiers.

Si triste que soit cette position, elle n’est pas, toutefois, désespérée. Mais il vient un jour plus

triste encore, c’est celui où il n’y a plus rien à

| vendre. On aura peut-être une ressource pour un

mois au plus, car le boulanger et le laitier iront bien encore jusque-là : ces gens ont généralement

bon cœur. Est ce leur état même qui en est la

Page 1