‹ Échos de QuébecChapitre 10 sur 32 · EN VILLÉGIATURE · texte numérisé non relu

EN VILLÉGIATURE

« Yoici la saison où l'on part pour la campagne. Les uns aiment l'eau, d'autres la verdure : moi, je préfère les deux.

Ceux qui ne vont pas un peu prendre l'air pendant les mois de juillet et d'août ont une grande ressemblance avec les âmes du purgatoire.

122 En villégiature

Ils circulent dans les rues avec un air en peine. A chaque fois qu'il part un bateau pour le bas du fleuve ou pour les campagnes d'alentour, on les voit sur le quai, les larmes aux yeux, serrant tristement les mains de leurs amis qui partent, regardant d'un œil jaloux toutes ces malles, tous ces colis portant des adresses qui font venir l'eau à la bouche. Tel qui est bon père de famille pourtant, mais qui a treize enfants, se prend à songer que s'il n'en avait que six, que deux, ou même pas du tout, il pourrait, comme ce bienheureux Greluchet, son voisin, se payer un petit voyage aux eaux, et faire, pendant trois semaines, figure de gentleman dans un endroit où il n'est connu que par ses habits. Sa femme pourrait avoir une robe avec des garnitures et des accrochecœurs, des barriolages et des dentelles en quantité, bien supérieurs à ceux qui se coudoient sur la jupe et le corsage de Madame Greluchet.

En villég ialure i 23

M, Charles, lui, n'a pas d'enfants, et il pense :

— Si, comme ce dandin de Joseph, j'avais des enfants, mon fils me remplacerait au comptoir, et je pourrais au moins passer quelques jours à la campagne : ma santé a besoin de repos, hélas !

Il lève les yeux au ciel, et se dit comme toutes les années précédentes:

— Eh bien ! ce sera pour l'année prochaine.

Bref tous ceux qui restent ont, comme cela, chaque jour, leur petite scène qui se termine invariablement le soir par une bonne querelle domestique ou une petite partie fine où l'on perd le souvenir pour le retrouver le lendemain, un peu plus cuisant.

124 En villégiaiure

Hélas ! ceux qui vont à la campagne sont encore plus à plaindre : vous ne saviez peut-être pas cela?

Sous prétexte de se reposer des alTaires, ils se tuent de plaisir ; pour remettre la cervelle, ils se donnent des courbatures.

Madame change de toilette an moins six fois par jour ; monsieur reçoit des gants frais par chaque nouveau steamer.

Les visites se font en grande tenue ; on se rend au bain en cravate blanche et en habit noir ; on organise des pic-niques en grande cérémonie.

Les enfants qui s'attendaient à se rouler sur l'herbe, sont tenus toute la journée sur leurs deux

En villégiature 125

jambes, raides, guindés, ficelés. Comme ils s amusent !

Tous les soirs, bal. Entre chaque danse on se permet un petit tour de jardin, on une promenade sur le trottoir. An c'air de la lune c'est très-joli ; mais avec nos nuits fraîches, c'est aussi très-mortel, si toutefois cet adjectif est susceptible ilun superlatif.

A l'automne, on revient brisé, mais mieux, à ce qu'on croit.

Ceux qui profitent le plus de ces excursions sont les habitants de ces plages heureuses. Deux ou trois mois d'exploifalion pratiquée sur nos bons bourgeois les font vivre les mains dans les poches pour le reste de l'année.

1 26 En viîlég iatiire

Mais la morale y perd : leurs filles prennent des goûts et des allures de grande dame, et, si le père n'a pas le moyen de les soutenir, on sait ce qui arrive

C'est la faute du citadin. »

Page 1