‹ Échos de QuébecChapitre 11 sur 32 · JE TOUS L'AVAIS BIEN DIT · texte numérisé non relu

JE TOUS L'AVAIS BIEN DIT

Je veux vous parler un peu de prophètes ; non pas de ces personnages vénérables et inspirés qui, aux temps bibliques, prédisaient l'avenir, mais des prophètes de nos jours qui annoncent toujours le passé et le présent, plus rarement les choses futures.

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Il y en a de plusieurs espèces, toutesr plus ou moins désagréables les unes que les autres. La plus détestable, à mon sens, est celle qui, dans toutes les circonstances de la vie, après une joie, et surtout après une douleur, vous aborde et vous dit d'un ton doctoral :

— Ah! il vous est arrivé telle chose; cela ne me surprend pas, je vous Pavais bien dit!

Je vous l'avais bien dit ! Cette prophétie après coup qui gâte un succès, qui rend une défaite plus amère, il se trouve toujours des gens pour vous la souffler à l'oreille ou vous la jeter à la figure. Ainsi, ce que vous avez pu faire de bien, le petit succès que vous avez eu, ce n'est pas à cause de vos humbles efforts, ce n'est pas par votre travail eu votre intelligence que vous y êtes arrivé ; non, c'est parce que vous avez suivi mes conseils, que

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mon idée vous a soutenu. Je vous l'avais bien dit ! C'est pour cela seul que vous avez réussi.

•Vous est -il arrivé quelque chose de fâcheux? Â-vez-vous succombé dans une entreprise ou essuyé quelque revers inattendu ?

— Je vous J'avais bien dit, prononce solennelle- -ment le prophète officieux, je vous l'avais dit ; aussi pourquoi ne m 'avoir pas écouté !

Ces gens-là, avec leur éternel cliché, vous

prennent tout ce que vous faites et même tout ce

qu'on vous fait; vous volent vos idées et s'en

parent comme d'un vêtement à eux ; vous arrachent

vos sentiments et vos sensations et les dégustent

sans scrupule devant vous. Ils ne vous laissent

pas même l'amère possession de votre douleur.

Ils se jetteni dessus et vous la disputent en la trou-

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blant et en l'irritant, comme ces mouches qui viennent promener leur suçoir empoisonné sur les chairs d'une plaie vive.

Je vous l'avais bien dit ! C'est le mot et l'idée de ceux qui n'ont ni idée ni mot. C'est la mesquine vengeance de ceux qui n'ont pas eu le courage d'entreprendre et qui sont vexés de voir que d'autres ont entrepris. C'est une quintessence de sourde envie hypocritement recouverte d'une couche de bon vouloir, comme la pilule dorée des pharmaciens. Qui est-ce qui, dans sa vie, ne l'a pas avalée, celle effroyable pilule? Enfants, jeunes filles, gens mariés et célibataires, jeunes et vieux vieillards, — car tous les vieillards ne sont pas vieux, — rappelez vos souvenirs d'hier ou d'avanthier et vous verrez si je me trompe.

— Comment, la sauterelle a mangé vos blés!

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Ce n'est, pas élonnant ; je vous l'avais bien dit. Une autre fois, il faudra les plâtrer.

— Vous avez là un beau champ de mil ; cela vous fera une récolte superbe ; vous avez suivi mes conseils ; je vous avaié bien dit que vous ne vous en repentiriez pas !

— Yous êtes malade? — Je vous l'avais bien dit.

— Yous vous portez bien! — Qu'est-ce que je vous avais dit ?

— 11 pleut, il fait beau. Ne vous l'avais-je pas dit?

Mais il y a une seconde espèce qui tient de la première et qui est presque aussi insupportable.

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C'est celle que je pourrais appeler l'espèce des pronostiqueurs.

Il y a toujours des gens qui se chargent de vous annoncer ce qui vous arrivera, surtout si ce doit être quelque chose de fâcheux.

— Ah ! vous allez vous promener par là ? disentils : prenez bien garde, le chemin est affreux, il y a un mauvais pas dont on se tire difficilement, et votre cheval est ombrageux ; tenez-vous pour averti !

Tout cela n'existe pas ; vous êtes certain de votre affaire, vous connaissez parfaitement le chemin, et vous savez que la bêle est docile. Néanmoins, ces quelques paroles vous ont inquiété et mis mal à l'aise. Vous ne jouissez pas de votre promenade comme vous l'eussiez fait si l'on vous eût laissé tranquille.

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Ou bien, ils ont des anecdotes toutes prêtes pour gâter le plaisir que vous vous promettez.

Si vous allez vous baigner à tel endroit de la rivière, ils ne manqueront pas de vous dire que, Tan dernier, à pareille époque, un de leurs amis s'est noyé juste à la même place. Si vous partez pour chasser dans un fourré, leur conscience les force de vous dire qu'un terrible accident y est arrivé il n'y a pas une semaine. Un chasseur y a été à demi étranglé par les loups, et on a blessé mortellement son camarade.

— Tiens, vous disent-ils, c'est dans cette chaloupe que vous partez pour la pêche. Nous ne voulons pas vous effrayer, mais l'embarcation n'est pastrès-sùre ; elle a chaviré aux dernières grandes mers, et trois hommes ont été engloutis. Ce n'est pas moi qui voudrais mettre le pied là-dedans !

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— Ni moi non plus, dit un autre.

— Yoiis feriez mieux de ne pas partir aujourd'hui, vous disent-ils dans une autre circonstance. Il y a gros à parier qu'il fera mauvais ; vous allez être trempé. Et puis, nous sommes au vendredi, cela porte malheur ; on sait ce qu'on sait.

Ce que je sais, c'est que tout cela ne veut rien dire au fond ; mais trouvez-moi l'homme qui ne se sentent pas un peu ému de ces sinistres prédictions. Nous avons le cœur ainsi fait que nous croyons beaucoup plus volontiers au mal qu'au bien, à un accident qu'à une réussite. Et quand même nous n'ajouterions pas foi aux paroles des pronostiqueurs, nous ne pouvons pas nous empêcher d'en ressentir un léger malaise, et, si petit qu'il soit, ce malaise nous empêche de jouir pleinement du plaisir que nous nous étions promis.

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Je veux bien croire que nous habitons une vallée de larmes ; mais pourquoi voiler ainsi les quelques rayons de soleil qui viennent parfois nous éclairer le cœur?

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