L'ESPRIT D'EMPRUNT
Presque tous les journaux ont reproduit l'entrefilet suivant :
« Un mot charmant attribué à M. Perdre:
«Un de ses employés, poli comme pas un, ne manquait pas, toutes les fois qu'il le rencontrait, de s'arrêter pour le saluer.
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«Cette marque de déférence élait devenue insupportable au financier, qui lui dit un jour : — Voyons, monsieur, passez donc ! Où en serionsnous du temps, si la grande aiguille mettait une minute à saluer la petite aiguille toutes les fois qu'elle la rencontre ! »
Je ne connais pas M. Péreire -, je suis certain cependant qu'il n'est pas l'auteur de cette platitude, mise au jour par quelque petit rédacteur de faits-divers à la quatrième page. Et, cependant, cette répartie, aussi suffisante que saugrenue, a été imprimée et ré-imprimée à des milliers d'exemplaires ; elle a été répétée partout sous le litre de mot charmant.
On l'a lu à la cuisine et dans le salon ; à la lueur du gaz et aux clartés du soleil ; l'humble chandelle de suif même a éclairé ce mot charmant de ses
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rayons tremblants et rougeâlres. Qui sait s'il n'a pas laissé des envieux sur son passage? Partout on l'a trouvé joli, bien venu, coquet, spirituel.
Le mari s'assied à table pour déjiûner, sa femme, au lieu de verser le café, est plongée dans la lecture du journal du malin.
— Vite donc, ma chérie, il est déjà tard et je suis pressé !
— Attends un peu que j'achève de lire un mot charmant de M. Péreire. — Voilà, c'est fini. Quel homme spirituel ! Je ne suis pas surprise qu'il soit devenu riche !
Et moi, je vous le dis, franchement, c'est à cause de la richesse de M. Péreire qu'on lui a imposé la paternité de ce bon mot ; car, dans la
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bouche d'un homme pauvre, la repartie spirituelle eût été, ce qu'elle est en somme, d'une désastreuse pauvreté.
Et voilà pourtant comment se fait l'esprit, c'est-à-djre l'esprit de faux aloi. C'est un objet de commerce, sujet à l'annonce et à la réclame comme tous les autres ; obligé, comme toutes les productions humaines, d'avoir recours à l'argent pour se faire une petite place au soleil. Plus il y a d'argent, plus la place est grande.
On dit que l'argent achète tout, hors l'esprit : ce hors est de trop. L'esprit s'achète comme le reste ; ou du moins, s'il ne s'achète pas suivant la rigoureuse acception du mot, on peut toujours, en y mettant le prix, se procurer un certain facsimile qui donne le change à presque tout le monde.
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Nous sommes dans un siècle d'imitation et de placage. On peut acheter des montres en or à cinquante francs ; et pour le double de cette somme, on a toute une parure en pierres plus ou moins précieuses.
La personne la plus difforme peut, avec de l'argent^ se composer un physique passable. On vend des nez, des jambes, des bras. On vous retouche, on vous retaille, on vous retape un individu d'une façon merveilleuse et dans la perfection.
Je conçois que la vanité entre pour quelque chose dans ces retouches, mais encore cette vanité a-t-elle son excuse dans le désir de ne pas faire horreur à son prochain. Je pardonnerai donc volontiers au manchot qui se fait poser un bras, à l'homme sans nez qui se fait remplacer cet organe
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indispensable ; je pardonne même— tant la bosse de l'indulgence est développée chez moi — ^je pardonne au vieux gacçon qui teint sa barbe et ses cheveux en vert invisible ; j'excuse encore la vieille fille qui, «pour réparer des ans l'irréparable outrage,» a recours, sept fois la semaine, à sa modiste et à son perruquier. En tout cela, le placage peut se tolérer, il vaut peut être mieux, même, qu'il se pratique.
Mais il y a une chose qui ne supporte ni le replâtrage ni le rembourrement, et qui ne doit porter ni fard ni perruque : c'est l'esprit. On ne se met pas l'esprit en tête comme on y pose un œil de verre ; on ne retaille pas son intellect de la même manière qu'on peut charpenter de nouveau un physique mal tourné.
Que de gens cependant exercent ce métier sur
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eux-mêmes ou sur les autres ! Les rues en regorgent, les places publiques en pullulent, les salons en sont encombrés. Ils sont biens vus partout, ils priment, ils régnent. Ils imposent ce respect qu'inspire le nombre, car ils ont la majorité. L'homme intelligent, refoulé vers quelque coin obscur, ose-t-il élever la voix en leur présence, un coup-d'oeil superbe ou une parole mordante, applaudie d'avance, le fait rentrer dans son obscurité. Le médiocre a été charmant, l'autre est un ours : quelle affaire avail-il à sortir de sa tanière ?
Au moyen -âge, les nobles et les chevaliers se glorifiaient de ne pas savoir lire, et de ne pouvoir signer autrement qu'en faisant une marque avec la pointe de leur épée. Elait-ce pour déprécier l'inlelligence et marquer le peu de cas qu'ils en faisaient ? 11 y avait beaucoup de cela, quoi qu'on
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dise au contraire. Mais ces braves chevaliers avaient une autre excuse. Dans ces temps primitifs, la force physique était la force par excellence, et le meilleur raisonnement du monde devenait nécessairement caduc s'il n'était appuyé, au besoin, par un maître coup de lance ou d'épée. D'oiî il suit qu'on devait naturellement soigner mieux l'éducation physique que le développement des facultés intellectuelles, et que la gymnastique et les armes avaient le pas sur l'alphabet et le cahier d'écriture. 11 en est encore un peu de même aujourd'hui dans certaines classes de la société, oîi le coup de poing est l'argument suprême, et où l'athlète le plus vigoureux est toujours censé avoir raison contre un adversaire peut-être plus subtil, mais moins bien charpenté.
Cela, néanmoins, forme l'exception, et l'intelligence victorieuse tend à conquérir une place
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de plus en plus grande dans la direction de Tha* manité. L'instriictinn commence à dominer, et l'esprit ne craint plus d'affirmer ses droits. La force brutale perd de son prestige et se voit tous It's jours reléguée de plus en plus au second plan.
Comme à côté des meilleures cluses, cependant, les abus parviennent toujours à se glisser; ici, il s'en est insinué plusieurs. D'abord, celui que j'ai signalé plus haut: c'est un des pires. Autrefois, tel, qui n'était pas assez fort ou assez brave pour rencontrer son adversaire, louait des sbires qui, moyennant une certaine somme, se chargeaient de le suppléer et de vaincre ou mourir pour lui. On avait toujours le soin d'arranger les choses pour que la seconde allernalive se présentât le moins fréquemment possible.
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Aujourd'hui, on pratique quelque chose d'assez analogue à cet achat de coupe-jarrets. Un homme, favorisé des biens de la fortune, sent-il la somme de ses moyens intellectuels plus faible que celle de ses désirs et de son ambition, il se met en quête des sbires de l'esprit. Ses recherches ne sont pas longues. L'esprit n'est généralement pas cousu d'or, et a besoin de vivre. Au premier signal, il arrive avec son habit râpé, dont une encre trop souvent mêlée d'eau noircit très-imparfaitement les coutures. Il se présente, hélas ! il faut bien le dire, chapeau bas, l'échiné courbée, devant cette puissance qui, pour n'avoir pas semé, n'en recueille pas moins d'abondantes moissons. Le marché est bien vite conclu.
— Je dois prononcer, dans huit jours, un discours à l'inauguration du canal de Suez ; mes affaires ne me permettent pas de m'en occuper ;
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d'ailleurs, j'ai une fort mauvaise écriture ; brochez-moi cela. Je ne regarderai pas au prix.
L'esprit s^incline, se met au travail et, dans une nuit, produit la harangue qu'il apporte le lendemain.
Hum! hum! au fond, ce n'est pas mal, dit le grand homme en se passant la main sur le front; cela représente assez bien les idées que je vous avais données !
Il jette vingt francs et se renferme dans son cabinet pour épeler et apprendre par cœur tout le manuscrit. Il appelle quelque fois sa lille pour se faire expliquer une phrase qu'il ne peut pas lire, tout en prétendant vouloir s'assurer qu'elle n'est pas contre les règles de la grammaire.
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Au bout de huit jours, il débite son chef-d'œuvre, et tous les journaux — payés d'avance — de reproduire ce morceau d'éloquence avec les éloges les plus flatteurs à l'adresse de l'homme éminent qui l'a prononcé.
0 teinture ! ô placage ! !
Il y a encore un autre abus que je choisisentre mille, pour abréger. Celte soif de se faire une réputation de littérateur et d'homme d'esprit conduit à tant de choses 1
Tout le monde maintenant se mêle d'écrire. Ceux qui n'ont pas le moyen de se payer un secrétaire, ou qui ont trop de prétentions pour user de cet expédient commode, saisissent eux-mêmes la plume. Cependant, les idées manquent : c'est
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quand on a une feuille de papier blanc devant les yeux et une plume entre le pouce et l'index que cette vérité devient évidente. Il ne faut pas songer à ressasser du vieux, c'est du dernier commun ; on veut être original et on ne le peut pas : que faire ? On prend un terme moyen — que j'appellerais plutôt médiocre s'il n'était pas désastreux. Ne pouvant faire du nouveau dans les idées, on fait du neuf dans la manière de dire. On enfourche un âne vicieux que l'on prend pour un coursier plein de fougue : on fait jaillir des éclats de boue que l'on s'imagine être des éclairs ; on inonde les gens de gros mots, sous prétexte dappeler les choses par leur nom. C'est ce que l'on appelle, de nos jours, le style vigoureux. Ce style est à la littérature ce que le genre Offenbach est à la musique. C'est le style de ceux qui n'en ont pas. C'est le mot qui remplace l'idée : c'est le bruit qui cherche à se faire passer pour de la musique.
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Hélas !
— II était tout de même gentil, le mot charmant de M. Péreire !