LES TRAVERS DE LA SOCIÉTÉ
Je pourrais écrire passablement en vers, mais la prose m'est encore plus facile.
Mon style est d'ailleurs un brave bourgeois, pas trop corsé, pas li-op guindé, qui se soucie peu des roses cueillies au péril de ses jours sur les sommets de rilélicon, et préfère glaner dans la plaine
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quelques fleurs champêtres et sans prétentions. C'est un bon berger qui donnerait toute l'ambroisie des poètes, pour une tranche de pain et une livre de fromage. Sans être amateur passionné du chardon (ce qui ne serait pas à son avantage), il aime bien à en répandre quelques branches par ci par là dans ses petits bouquets, histoire de faire une légère piqûre.
Vous n'avez peut-être pas réflf'chi à tout ce qu'une petite pointe appliquée à propos peut opérer de bien.
Vous avez sur la joue une tumeur qui vous défigure : cela vous aigrit, vous empêche de manger et de dormir, et vous tient la tête et le cou raides. Si l'on vous dit une amabililé, vous répondez sur le ton incisif et cassant d'un froid de trente-six degrés et avec la prestance d'un monsieur qui a
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avalé le parapluie de son propriétaire. Une légère piqûre appliquée sur le champ vous fait retrouver votre faim et votre souplesse premières.
Si, au lieu d'être sur la joue, la tumeur est au moral, il faut une main plus exercée pour la toucher.
Il y a des gens qui se laissent couper un membre sans sourciller et qui se pâment dès que l'on veut leur aniputer la plus petite excroissance sur le caractère.
Vous êtes dans un salon. On prie un monsieur de chanter. Après avoir forcé la maîtresse de la maison à se mettre presque à ses genoux, il finit par consentir ; mais il a oublié sa musique et ne sait pas l'accompagnement par cœur. Vous avez l'obligeance de lui offrir de jouer pour lui
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et vous lui demandez: «Dans quel ton, s'il vous plaît ? »
— Oh ! dit-il, avec un petit air suffisant, je suis ténor, et je chante eelte romance en fa.
— Je m'en serais douté, monsieur, au ton de vos paroles, et quoique le bémol ne soit pas dans mes bonnes grâces, allons I
Votre prétendu ténor commence. A la cinquième mesure, la maîtresse se met à trembler pour ses glaces et les carreaux de ses fenêtres ; vous craignez la rupture de quelque vaisseau sanguin : de plus, le monsieur chante horriblement faux. Comme de raison ce doit être l'accompagnateur qui se trompe et votre ténor vous regarde avec des yeux furibonds.
— Monsieur, dites- vous, en vous insinuant avec
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les précautions d'un général qui veut cerner une
place, monsieur, s'il m'était permis je n'oserais
vraiment mais enfin peut-être pourrais-je
vous faire remarquer que vous ne chantez pas tout-à-fait juste ; ce morceau est écrit en majeur, et vous faites la tierce mineure
— Monsieur, vous répond le ténor, avec une dignité blessée au vil, vous êtes un jaloux ; c'est votre instrument qui me fait détonner. Puis se tournant vers la dame de la maison : — Désolé, madame, de ne pouvoir continuer, mais monsieur n'est pas de force à jouer cet accompagnement.
Et le ténor va prendre un verre de vin.
Après, c'est votre tour; on vous demande un morceau. D'un caractère naturellement doux, vous vous exécutez. Vous n'en êtes pas encore au
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deuxième tiers du premier couplet que vous ne vous entendez déjà plus ; un sourd bourdonnement vous monte aux oreilles : vous suez à grosses gouttes et d'un œil suppliant vous prenez le ciel à témoin de votre martyre. Le bourdonnement augmente, jusqu'à ce qu'enfin, essoufflé, haletant, éperdu, vous tournez vers un couple qui cause en face de vous, appuyé sur le piano, avec un bruit de treize clarinettes.
— Mademoiselle, dites-vous, je craindrais vraiment d'être indiscret en continuant ma romance, je vous gêne sans doute, j'iittendrai que vous ayez fini.
La demoiselle, furieuse, vous tourne le dos. Si elle est jeune, elle se console en parlant plus fort ; si elle est vieille, elle ne retrouve sa sérénité qu'après la troisième prise de tabac et la dixième
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répétition de son éternel refrain sur un ton flûte : «La galanterie n'est plus de nos jours. »
Cependant elle donnerait son chat et jusqu'à son faux râtelier pour avoir le droit d'être encore de nos jours, au lieu d'être des jours passés.
Respectons les ruines et leurs échancrures.
Puisque nous sommes dans le monde, pourquoi ne pas tenter de suite une innocente petite croisade contre un de ses microscopiques travers les plus embêtants.
Vous êtes au bal. Un monsieur vous arrive qui, d'un air souriant et en vous nommant par votre nom, vous demande si vous ne prendriez pas un petit verre de vin ou une petite tasse^ de café.
— Comment donc, monsieur, mais certainement, bien obligé.
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— 11 fait bien froid.
— Mais ,pas trop chaud.
— 11 fait bien mauvais.
— Le temps n'est certes pas beau.
— Nous n'avons pas de lune.
— Il fait noir comme dans un four.
— La ville ne pèche pas par trop d'éclairage.
— On s'y rompt le cou.
Après quelques minutes d'interruption, le feu s'engage de nouveau. '
— Vous êtes venu à pied?
— Mais oui, je ne demeure pas très-loin.
— Monsieur veut-il que je lui ôle ses claques?
A ce mot, le jour se fait dans votre esprit et vous pâlissez ; vous venez de causer un quart d'heure
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avec le imiter ou garçon, et vous avez failli prendre un verre de vin avec lui.
Le lendemain, dans un autre bal, vous avisez un individu à la figure plate et empesée. — Une tasse de café ! lui criez-vous d'un air impératif, et pour vous venger de voire gaucherie de la veille. Le monsieur à la figure plate vous regarde d'un air étonné, offre son bras à votre cousine qui l'accepte, et s'en va prendre place pour danser une mazurka : il paraît que c'est un mylord occupant un haut grade dans l'armée de Sa Majesté.
D'où viennent ces méprises et quel est l'abus dont je voulais parler?
La méprise vient de l'habit ; l'abus est encore dans l'habit.
Votre domestique a un pantalon noir, parfait ;
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un habit noir, souvent meilleur que celui de l'invité ; un gilet irréprochable ; une chemise, un col et une cravate qui vous font envie ; des gants aussi frais que les vôtres. Que voulez-vous?' Entre lui et l'invité, on ne remarque de différence qu'après avoir vu l'un boire dans un verre et l'autre le rincer. Pas le plus petit bouton doré, ou argenté, pas le plus mince cordon rouge ou blanc sur la manche ou sur le gilet. C'est un monsieur comme tout le monde.
A l'avenir, en entrant dans un bal, si quelqu'un vient vous offrir ses services, habillé comme susdit, inclinez-vous devant lui et dites:
— Monsieur, est-ce à un invité ou au laquais que j'ai l'honneur de parler.
De cette manière vous serez certain de ne pas faire de méprise.