‹ Échos de QuébecChapitre 13 sur 32 · LA CROIX DE BERNY · texte numérisé non relu

LA CROIX DE BERNY

Je viens de lire, non pas tout dune haleine, mais à petites doses, La Croix de Berny.

Je sais bien que je vais paraître naïf et peu connaisseur, que les gens du métier vont hausser les épaules ou me foudroyer de leur mépris ; mais je dois avouer, en toute sincérité, que je n'ai pas

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trouvé ce livre aussi beau qu'on le dit. Conjme ces gravures de modes dont la régularité raalhématliique et la perfection désespérante accusent le métier plutôl que l'art, La Croix de Berny est un récit trop endimanché pour être naturel.

Je sais bien qu'il faut de l'audace, presque de la témérité pour tenter de critiquer ce qui sort de la plume de M"* de Girardin, de Théophile Gauthier, de Jules Sandeau et de Méry. C'est un attentat contre le talent, un crime de lèse-célébrilé. Mais, que voulez-vous? Je suis fait comme cela ; j'aime à juger par moi-même et à ne pas toujours trouver une chose belle sur le simple dire d'aulrui.

C'est ainsi qu'il m'est impossible de me pâmer d'admiration en écoutant les récitatifs de la Création d'ilaiiduli OH certains passages algébriques de

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Beethoven et Mendelsshon. Je comprends que la science vienne au secours de l'art, mais elle ne doit pas l'effacer. Les choses tirées au cordeau me déplaisent, et un tronc d'arbre raboté et cannelé par la main des hommes pourra avoir son mérite comme fîit de colonne, mais, en tant qu'arbre, il ne sera jamais, à mes yeux, qu'une indécente violation de la beauté naturelle.

Le récit délayé dans le titre injustifiable : La Croix de Berny, est donné sous forme de lettres.

C'est un premier tort, à mes yeux. J'ai toujours eu une horreur marquée pour ces histoires enfermées sous d'interminables épîtres dans lesquelles la date et le lieu sont mystérieusement remplacés par une lettre majuscule et une moitié de chiffre garnies de points de suspension. • •»

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De Marie à Joseph ; d' Albert à Marguerite ; De la même au même; Du même à la même; c'est plus fort que moi, je ne puis pas supporter ces choses fades, fussent-elles de la plume d'Homère ou de Virgile même. Pourquoi tous ces ziz-zags factices, quand on peut si facilement aller droit au but. J'admire le touriste qui, au lieu de suivre la route ordinaire, grimpera audacieusement sur quelque roc escarpé et côtoyera un précipice afin de trouver un beau point de vue, ou de goûter un peu au vertige des abîmes ; mais je me moque justement de celui qui, dédaignant le sable des mes, escalade les maisons et marche d'un pied fier sur la ligne des gouttières. Le grand et le, beau sont les proches voisins du ridicule ; et si l'on ne tient pas compte des lieux et des circonstances on risque, en cherchant à atteindre les premiers, de faire une pitoyable chute du côté du second.

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La lettre est une chose admirable qui, comme la conversation, peut admettre tous les genres, à l'exception d'un seul : le genre ciselé. A mon sens, une lettre écrite à la postérité, comme la phipartde celles de Cicéron et presque toutes celles de M""* de Sévigné, n'est pas une lettre. Cela peut être très-joli comme narration châtiée, comme harangue ou comme traité de philosophie, mais comme lettre c'est manqué. On a beau dire, le naturel, dans la lettre- comme dans la conversation, doit être la première et la principale qualité. Autrement, cela me fait toujours penser à ma domestique qui me dirait :

lie soleil est très-beau, le ciel est sacs nxtage ; Désirez-vous, Monsieur, maintenant, déjeûner?

Pendant que je répondrais aussi poétiquement

Pas encore, merci ; je vais me promener. Et jouir de l'éclat de ce beau paysage.

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Voyons, esl-ce que je ne serais pas le première me moquer de moi ? Et si vous vous mettiez de la partie aurais-je raison de me plaindre?

Au fait, je respecte beaucoup M""* de Girardin el j'ai pour son talent une admiration que je ne cache pas ; mais il m'est impossible de trouver si belles qu'on le dit les lettres qu'elle a signées Irène de Châteaudun. C'est étudié, c'est guindé, c'est poli à l'émeri comme une gravure de mode, mais ce n'est pas naturel. Les lettres de Méry, de Jules Sandeau, de Théophile Gauthier, ont exactement le même défaut; c'est trop correct pour être beau.

Une fois dans ma vie j'ai fait un dessin: c'était un moulin avec des arbres et une charrette. J'y avais travaillé pendant longtemps, avec le compas et la règle graduée. La chose aurait dû être par-

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faite. Elle l'était, en effet, comme architecture ou levé de plans ; comme dessin, elle était simplement horrible. Dans trois ou quatre coups de crayon, un connaisseur à qui j'avais montré mon œuvre, me fit le même sujet et ne se servit ni du compas ni de la règle. Je vous assure que son moulin et sa charrette avaient une meilleure tournure que les miens ; j'avais fait de la science ; il avait fait de l'art.

Voilà en somme ce qui me reste de La Croix de Berny. Je sais bien que je commets là une action téméraire. Mais, enfin, il y a tant de gens qui, tout bas, vouent Handel aux gémonies, et tout haut le trouvent admirable !

Je dis tout haut, ce que beaucoup de personnes pensent tout bas.

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