‹ Échos de QuébecChapitre 14 sur 32 · LA MODE · texte numérisé non relu

LA MODE

Les chapeaux de femmes ont encore changé de forme cette année: au heu d'être relevés sur le côté, ils sont repliés sur le devant, ce qui donne un petit air crâne qui n'est pas sans charme, pourvu toujours, comme on dit dans les bills de la Chambre, que la coiffure soit portée par une jolie personne.

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Au reste, la forme changera encore l'an prochain ; les modes passent et reviennent comme les ministres ; celles et ceux qui sont au pouvoir ayant toujours raison.

Il y a longtemps que, sur ce chapitre, on fait une guerre à coups d'épingles à la plus belle partie du genre humain. Hélas ! j'ai moi-même été quelque peu caporal dans celte milice, — inoffensive d'ailleurs comme toutes les milices, mais assez nombreuse pour inquiéter l'ennemi et l'empêcher de dormir des deux yeux à la fois.

Ai-je eu raison? Je n'en suis pas sûr; et quant à discuter sur le sujet, j'aime mieux prendre à moi seul le pour et le contre, ménageant, de cette façon, la chèvre et le chou.

Et d'abord, nous sommes peut-être un peu dans

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l'erreur lorsque nous accusons les femmes de faire, de défaire et de changer les modes si souvent. Avons-nous bien réfléchi sur les origines de cette souveraine sans cesse renaissante ? Pour moi. j'y ai songé profondément et, comme disent les discours académiques, avec toute l'attention que comporte la gravité du sujet. Ce travail nouveau m'a conduit tout droit à la conclusion que les femmes n'ont rien du tout à faire avec la mode, et qu'elles sont complètement innocentes de ses changements aussi fréquents qu'inattendus.

Je m'aperçois que je me fais des amies et des alliées.

Or, la mode, c'est nous, le sexe laid et barbu, qui la faisons, qui la choyons, qui la perpétuons. Je m'explique, car cela demande explication.

Le commei'ce fait vivre la moitié du genre hu-

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main, sans compter ceux qu'il fait vivoter. Dans ralimenlation de celte machine qui s'appelle le négoce, les objets qui servent à nous vêlir et à nous orner entrent pour une part considéi able. Je vous demande un peu, entre nous, ce que deviendraient le mercier, le gantier, le chapelier et le bottier, sj la mode ne changeait pas? La robe, le gant, le chapeau et la bottine ayant toujours la même coupe et la même forme, ces objets seraient d'une durée désastreuse pour le fournisseur. La même coilTure se porterait pendant trois étés de suite, et la simple jupe de l'an dernier n'appellerait pas, l'an prochain, les agréments de la double jupe et du grecian hend. Ce serait à fermer boutique.

Les boutiquiers ont plus d'esprit que cela ; ils le savent, et je viens de m'en apercevoir. Un jour, le gant s'attache par une simple boutonnière. Trois mois après, il aura deux boulons ; encore

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un peu (le temps, le troisième bouton sajoule aux deux premiers. Une femme élégante peut-elle décemment porter un gant à deux boulons quand toutes les vitrines en étalent de magnifiques qui s'attachent par trois boutons ou par un seuî^bouton ? Vous voyez bien que la chose n'a pas le set«s commun. D'ailleurs, la différence des prix est presque insignifiante, et Ton s'est aperçu que les gants d'il y a trois semaines ont une vilaine tache, aposlée tout exprès pour tenter les regards indiscrets et les langues plus indiscrètes encore. Le rusé marchand avait compté là-dessus : son calcul n'était-il pas fondé sur le plus solide des raisonnements!

L'été dernier, le bord du chapeau était pincé au-dessus de l'oreille gauche ; ou aurait bien pu, cette année, le pincer sur ToreMIe droite. Mais, voyez ce qui serait arrivé. Des femmes économes

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— la race n'en est pas encore toiit-à-fait éteinte — auraient manqué de savoir-vivre jusqu'au point de changer bout pour bout le chapeau de l'été précédent, ce qui aurait en même temps réalisé un bénéfice pour la famille, et satisfait aux exigences de la mode en découvrant l'oreille droite. Mais le chapelier ne l'entend vraiment pas de cette oreillelà. Que fait-il, le misérable exploiteur? 11 a plus d'une corde à son arc, c'est-à-dire plus d'une forme à sa disposition. Il relève le chapeau sur le devant et donne au fond une forme telle que la transformation, sans lui, devient impossible. Qui est-ce qui sera bien attrapé? Ce n'est toujours pas lui. El vous aurez maintenant le courage de censurer la pauvre femme qui éprouve le désir bien naturel de suspendre au grenier le feutre mal relevé pour en acheter un plus conforme aux tendances du jour? Vraiment, je vous croyais le cœur mieux placé.

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Du reste, le chapelier a cent fois raison. Le front n'est-il pas la plus noble partie de la figure, celle où les tempêtes s'amoncèlent, où la joie fait rayonner ses souveuirs, où la douleur vient répandre ses ombres ? Qu'est-ce que l'oreille droite ou l'oreille gauche auprès de ce miroir qui rend toutes les nuances, de cette surface qui photographie tous les sentiments? Qu'il se lève celui qui prétend ôter à une femme estimable le droit de marcher le front haut et découvert !

J'avoue que la bottine ne semble pas comporter, à première vue du moins, les mêmes raisons de changements, de modifications. Mais croyez-vous que le bottier soit moins rusé que son confrère le chapelier ?

— Je ferai remarquera Madame, dit-il avec son sourire le plus engageant, que cette année, le talon

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est exhaussé de deux lignes et demie ; le bout de la semelle a une coupe spéciale et la bottine se lace beaucoup plus haut. Mon correspondant, qui a l'honneur de chausser Madame la marquise de Lorne, m'a fait tenir les derniers patrons de Paris. Pas une dame ne voudrait maintenant sortir avec une chaussure d'un autre style.

Hum ! puisqu'il est question de la marquise de Lorne, il ne s'agit pas de plaisanter: au rebut les antiquailles ! on n'a qu'une parole ; et la bottine du mois passé prend tristement le chemin du grenier, où les rats seuls seront les témoins de sa profonde infortune et boiront silencieusement ses pleurs amers.

Vous voyez bien que, dans tout ceci, la femme n'est qu'un sujet qui subit son tyran, d'une manière assez philosoqliique, il faut se l'avouer.

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Si nous avons à porter la guerre, portons la donc dans l'arrière boutique où la mode tient ses comités et rend ses arrêts que le commis du comptoir se charge de promulguer entre trois saluts et une demi-douzaine de sourires sur sa bouche en coeur. Prenons-nous-en à la pluie et ne bousculons pas les gens qui sont inondés. Extirpons la maladie, mais n'étoutfons pas le malade qui ne peut pas se défendre.

Du reste, si nous faisions un léger retour sur nous-mêmes, nous trouverions peut-être dans notre for intérieur des motifs d'indulgence envers notre prochain. Avouons-le ; nous avons bien, nous aussi, nos petites faiblesses à cet endroit ; elles sont moins remarquées, voilà toute la différence.

C'est peut être, après tout, parce que nous sommes moins remarquables.

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Au fond, sommes-nous complètement insensibles aux variations de la mode? Nos chapeaux sont-ils bien toujours les mêmes? Et sans parler du pantalon, de la redingote et du gilet, le simple choix d'une cravate ou d'un soulier n'exige-t-il pas souvent un travail d'imagination dans lequel nous nous complaisons sans avoir l'honnêteté d'en convenir ? Il n'y a pas jusqu'à la barbe qui ne subisse les courants et les contre-courants de la façon. Je pourrais aller plus loin ; mais on ne peut pas exiger que je m'immole du coup pour la perte de mes semblables.

Si l'on veut m'en croire, faisons la paix, une paix honorable. Ne taquinons plus les femmes au sujet de la mode. Il pourrait arriver qu'on usât de représailles ; et, dans ce siècle oij les femmes sont de force à endosser la toge et à manier le scalpel, nous pourrions^ à la fin, n'avoir pas le beau rôle !

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Je ne crains rien tant que le ridicule, et je ne serais pas surpris si, quelque jour, nous y tombions tout vifs. Nous y sommes déjà peut-être un peu.

Après cela, que celui qui n'est pas convaincu essaye de traverser la période de la culotte collante avec un pantalon boulfant, ou d'aller au bal avec la cravate et la perruque de nos pères.

Il m'en dira des nouvelles.

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