LE PRINTEMPS ET LES DÉMÉNAGEMENTS
Tout le monde a déménagé : c'est le temps, ou jamais, de glisser ma chronique.
Le printemps rend timide. Tout change, tout s'eml)elli(, tout se ragaillardit. Le brin d'herbe vert lève sa petite tête et regarde hardiment la neige qui s'enfuit toute honteuse ; les arbres ris-
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quent un bout de feuille ; les maisons s'arment de leurs jalousies vertes ; les jardins et les champs font leur toilette. Il n'y a pas jusqu'à votre chien et votre chat qui ne changent de poil. L'homme seul, dans sa fixité désespérante, passe au milieu de tout cela, voit tout cela avec les mêmes yeux, ou le même œil, s'il n'en a qu'un. Il se promène partout sur les mêmes jambes, mouchant le môme nez, tenant le tuyau de sa pipe avec les mêmes dents ou les mêmes gencives. Yoilà pourquoi, à mon avis, le printemps rend timide.
Vous voyez-vous d'ici, assistant à une fête où tous les gens sont habillés de neuf, étincelants, miroitants? Vous seul supportez la honte d'un chapeau mal étrillé, d'un pantalon trop court et d'un paletot qui a la débâcle dans les coudes. C'est exactemeut la même sensation.
Si nous pouvions, comme les arbres, nous faire
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quelques légères améliorations à chaque printemps. Tel se ferait pousser des jambes neuves et droites pour les jambes faibles et croches qui l'affligent. Tel autre, qui est d'un naturel batailleur, se donnerait le luxe d'un bras capable de faire avantageusement le coup de poing avec tout le monde. Celui-ci voudrait avoir un nez plus modeste et moins provoquant. Celui-là, qui vise au muscadin, ferait reprendre à la nature ce qu'elle a mis de trop sur ses pieds. Tout le monde voudrait un râtelier neuf.
Hélas ! ce n'est pas tout-à-fail cela. Il y a tant de pauvres diables qui, avec le printemps, ne peuvent pas même changer d'habit et portent leur casque de fourrures en juillet.
Nous avons toutefois la perspective d'une année fertile en grandes choses ; cela nous dédommagera^
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Exemple :
Dorénavant (ainsi du moins le porte la rumeur), il ne sera plus de bon goût d'inviter une dame pour un concert, un. tour de voiture, ou pour prendre une glace. Tout est bouleversé.
Commp les jeunes gens à fortune mince vont être heureux !
La chose est palpable.
* Vous rencontrez une dame dans la rue, ou chez
elle. On parle d'un concert qui s'organise.
Tout-à-coup votre oreille est agréablement chatouillée par les paroles :
— Est-ce que j'aurai le plaisir, monsieur, de vous conduire au concert, mardi soir?
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Mais madame.
— Allons, allons, c'est entendu : ma voiture ira vous prendre à huit heures.
Le mardi arrive, vous vous laissez conduire tout benoîtement. Pour que les mauvaises langues ne parlent pas, votre père, que madame a eu l'obligeance d'inviter, vous accompagne. En arrivant à la salle de concert, votre compagne se met en quatre pour vous trouver un siège pendant que voufe lorgnez votre voisine qui vous offre un programme. Enfin, le siège trouvé, vous vous y installez commodément, oubliant peut-être de remercier, et votre amie se tient galamment debout, tout auprès, deux mortelles heures durant ; trop heureuse si, sous prétexte qu'elle vous cache la scène, vous ne la forcez pas à céder sa place à une autre qui a l'avantage d'un physique un peu plus court !
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Dans l'entr'acte, elle vous offre une glace et un cigare.
Ce n'est pas tout.
Le concert terminé, pendant que votre galante amie court voir si la voiture est arrivée, Clémence, vous voyant seul, s'approche de vous et deojande poliment si elle n'aura pas l'honneur de vous reconduire.
Les absents ont toujours tort. Vous oubliez Lise qui s'enrhume à la porte et vous acceptez l'offre de Clémence qui possède un manteau d'un écarlate plus brillant. Lise revient dans la salle : des officieux se hâtent de lui annoncer que vous venez de partir avec Clémence.
C'est très-joli.
Tout le monde déménage.
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Savez-vous ce que c'est qu'un déménagement. ? C'est une maladie à laquelle résistent certaines constitutions robustes, mais sous laquelle succombent infailliblement les trois-quarts de toute ville un peu remuante.
La fièvre commence le premier février de chaque année.
Ce jour -là toutes les personnes que vous rencontrez dans la rue portent l'œil et le nez haut, cherchant les affiches.
Enfin le bienheureux écriteau trouvé, le mari va visiter la maison et fait rapport à sa femme, le soir, en arrivant. Au bout d'un quart d'heure, il est complètement embrouillé dans les questions de détails que tout le monde lui pose. Madame veut savoir de quelles couleurs sont les tapisseries, de
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quelle grandeur les cliambr es : faudra-l-il un lapis neuf au salon? Mademoiselle s'inlorine s'il y a des volets à sa chambre; bébé, si la oour est pavée: la servante introduit déiicalement la question de la cuisine ; est elle en haut ou en bas? Y a-t-il un marteau ou une sonnelie?
Le mari, qui n'est pas préparé, balbutie; la femme gronde et décide que demain elle ira ellemême. Le lendemain soir, même scéue.
Bref, toute la famille va, chacun à son tour, scruter chaque coin du nouveau logement, lequel, décidément et en tiu de compte, ne convient pas.
Il y en a ainsi pour deux, bons mois.
Kntin le précieux bijou est trouvé, mais il faut l^yer dix louis de plus. Le mari refuse net. La
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femme plaide, il devient songeur. La jeune fille fait son petit discours : il consent.
Grand émoi dans Fintérieur. Le quinze avril, le bouleversement commence. On ne change pas de maison comme de chapeau.
Il faut lever les tapis, décrocher les cadres, enlever les rideaux ; puis un jour que le soleil luit un peu plus chaud, les poêles et les tuyaux se démontent et se nettoient.
Le lendemain, hélas ! il gèle : bébé prend le rhume : les poêles se remettent un à un.
Enfin, le grand jour arrive.
Dès cinq heures du matin, les charrettes font blocus dans la rue. Tous les petits mystères de la famille sont mis au jour. Deux yeux profanes
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viennent sonder tout cela. Des hommes affreux crachent partout, fument, boivent votre vin dans vos verres pendant que vous êtes en bas : les enfants ont froid et pleurent.
Yous êtes obligé de suivre chaque charrette, comme un roulier ; voir à ce qu'on ne brise pas ceci, qu'on ne gâte pas cela.
Ici, pendant que vous sortez, vos successeurs entrent. Là-bas, pendant que les autres sortent, vous entrez. C'est un amas de meubles, une confusion de faïence à n'y plus rien comprendre.
Les voisins et voisines sont là qui font leurs petites remarques.
— Tiens, je pensais qu'ils étaient mieux meublés.
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— Yoilà une chaise dépareillée.
— Ces tapis ont fait leur temps. Hum! leurs lits ne paraissent pas mous : je m'explique maintenant pourquoi ils se levaient si matin. Çà n'est pas du duvet I
Yous entendez tout cela, et vous ne pouvez pas faire fouetter le cheval ; il faut aller au petit pas • tout se briserait.
Enfin vous êtes installé.
Les charretiers sont disparus ; vous redevenez seul possesseur de vos meubles, de vos choses. Il y a là un petit moment de bonheur indescriptible.
Cependant, au bout de cinq ou six jours, nouvel embari'as. Les ouvriers, menuisiers, peintres et tapissiers montent à l'assaut. On vous pourchasse
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de chambre en chambre ; vous déjeunez au grenier et vous soupez à la cave. Ensuite, il faut des tapis neufs ; vous avez une chambre de plus il faut la meubler ; les comptes arrivent ; un tas d'embêtements, vous en avez pour trois mois, et vous arrivez à jouir de votre tranquillité juste au moment où il faut se mettre à poser les poêles pour l'automne et l'hiver.
L'an prochain, vous recommencerez ; et ainsi de suite jusqu'au moment où il n'y aura plus de maisons à louer, ce qui sera proche de la On des temps.