‹ Échos de QuébecChapitre 16 sur 32 · CHOSES ET AUTRES · texte numérisé non relu

CHOSES ET AUTRES

Si vous croyez qu'il est facile, aujourd'hui, d'écrire une chronique, vous vous trompez.

Ce n'est plus comme autrefois.

Les chroniqueurs étaient rares et se comptaient. Une chronique était tout un événement. On la

Choses et autres 177

saluait comme un météore, ou comme la succession d'un oncle d'Amérique. Le grand'père en laissait tomber sa pipe ; la mère laissait son thé refroidir, et la jeune fille s'endormait le soir en répétant le nom de l'heureux chroniqueur. On l'aimait, on le respectait, on le craignait même: c'était tout un personnage. Le journal qui était assez heureux pour l'imprimer, voyait en une semaine doubler le nombre de ses lecteurs^ de ses lectrices surtout : il était au moins certain d'être lu par des gens d'esprit.

Hélas ! cet heureux temps n'est plus. Aujourd'hui, les chroniqueurs sont légion. Ils surgissent partout ; ils sont le grand nombre. Or, comme il est de fait que dans ce monde, ainsi que dans toute grande réunion d'ailleurs, les gens d'esprit n'ont pas la majorité, il s'ensuit que le sel a abandonné la chroniquô, laquelle est devenue grosse,

178 Choses et autres

épaisse et lourde, d'élégante, fine et gracieuse qu'elle était jadis.

Il y a bien encore, par-ci par-là, quelqu'un qui s'oublie jusqu'à faire une chronique spirituelle ; mais ces choses-là deviennent de plus en plus rares, et disparaîtront bientôt.

Au reste, que voulez-vous ; si tout le monde adopte la même spécialité il est bien clair que cette spécialité doit sauter.

Supposons que tous les citoyens de Québec se fassent notaires : la profession coule.

Il en est de même pour la chronique. Tout le monde s'y jette ; bien peu y réussissent.

Vous amassez une masse de jolis faits, inédits, curieux, enlevants. Vous les travaillez dans votre

Choses et autres i 79

imagination et vous en faites un petit bijou de bon ton littéraire, présentable en bonne compagnie. Au moment de l'expédier, vous êtes interrompu par l'arrivée d'un petit journal quelconque, hebdomadaire la plupart du temps.

Les bras vous tombent.

Une sueur froide vous envahit.

Horreur!

Votre bijou, si péniblement travaillé, est li.> ; sans couleur, fade, stupide, il est vrai ; mais enfin, il y est ; cela suffit.

Yous ne pouvez plus être imprimé: l'effet est perdu. Il vous faut biffer peut-être deux pages et inventer un remplissage.

C'est à dégoûter du métier.

i 80 Choses et autres

Une chose me console, toutefois. La neige est complètement disparue et le soleil arrive. C'est toujours une compensation. On endure beaucoup plus facilement par le beau temps que par la pluie.

Le monde est ainsi fait d'ailleurs ; des joies pour toutes les douleurs et des douleurs pour toutes les joies.

Il y a une masse de nouvelles à l'horizon ; mais, comme de juste, tout est déjà raconté, j'arrive trop tard.

Les seules émotions qui, pour n'être pas nouvelles, ont encore une certaine fraîcheur, sont celles que nous fournissent les troubles de la Rivière-Uouge et les embarras des membres de la nouvelle corporation.

Choses et autres 131

Il y a une odeur de poudre d'un bout à l'autre du pays.

Le canon de la citadelle, matin, midi et soir, semble plein de menaces. Il y a des gens qui, à chaque nouveau coup^ mettent leurs bottes, visitent la capsule de leur fusil et embrassent leur femme et leurs enfants.

. D'autres ne mangent plus sans un revolver chargé près de leur assiette, et couchent dans un accoutrement de guerre complet.

Dans une maison que je connais, la servante a été dressée à crier «qui vive» et à exiger le mot d'ordre de tous ceux qui se présentent après six heures du soir.

Il y a des jeunes filles qui pleurent le départ

182 Choses et autres

futur d'un jeune capitaine ; des mamans qui se lamentent et voient toutes sortes de dangers pour un colonel ou un major qui n'a jamais monté à cheval, et qui, comme de raison, s'est procuré la bête la plus fringanle qu'il a pu trouver et les éperons les plus piquants possible.

A chaque instant il circule un nouveau bruit, une nouvelle rumeur se répand; «Les volontaires partent pour la frontière ! » On se dépêche, on se remue, on se bouscule. L'un va vite mettre ordre aux affaires de sa conscience ; l'autre, plus matérialiste, fait le tour de ses débiteurs, — oubliant à dessein d'entrer chez ses créanciers — afin de laisser quelqu'argent à sa femme. Un troisième devient subitement boiteux ; un quatrième ravive une plaie qu'il entretient depuis plusieurs jours et court chercher une exemption du médecin. Tous sans exception font leur testament. Les notaires

Choses et autres 183

ont encore plus de besogne que le sergent recruteur : ils perdent un embonpoint qui passe à leur coffre-fort.

Une heure après, contre ordre ; les troupes sont déjà revenues.

L'avocat-capitaine qui avait laissé le tribunal en toute hâte pour courir aux armes, vient reprendre sa cause pendant que le greffier-colonel fait gémir le banc sous la piqûre de ses éperons.

La même chose se répète pendant quinze jours, quand, tout à coup, arrive un ordre de licenciement général. Les yeux se sèchent et les malades reviennent subitement à la santé.

Il y a un petit plaisir qui nous advient régulière-

i84 Choses et autres

ment tous les ans et dont personne ne se fatigue j c'est l'arrivée et le départ des vapeurs de Montréal.

Le départ, surtout, possède un attrait piquant qu'il est difticile de trouver ailleurs.

A trois heures et demie, le quai commence à se remplir d'une foule unique dans sa composition. De la soie fine et de la grosse toile du pays ; des chapeaux qui ont trop de couleur et d'aulres qui n'en ont plus; des mains peut-être saies, mais gantées; d'autres certainement sales, mais pas gantées. Tout cela curieux, grouillant, affairé, plein de malles et de paquets, causant à tue-tête pour couvrir le bruit de la vapeur.

A chaque moment, un monsieur se précipite sur la passerelle, la montre à la main, et s'informe au

Choses et autres 183

capitaine s'il a le temps d'aller à bord dire un dernier petit bonjour. Sur un signe affirmatif, il s'élance comme une bombe, renverse tous les passants et revient de la même manière, cinq secondes après, pour y retourner encore.

Généralement, au dernier coup de sifflet et après le premier tour de roues, quand le bateau a déjà quitté le quai, un monsieur arrive, à Tair effaré, suivi de porteurs et d'une légion de malles. Il faut qu'il soit demain sans faute à Montréal. Il s'élance par-dessus la galerie ; quand un autre monsieur qui s'est un peu trop amusé à bord, s'élance de son côté et en sens contraire, pour sauter sur le quai ; au milieu du parcours, ils se rencontrent dans un choc épouvantable et se renvoient réciproquement à leur point de départ, furieux l'un conti e l'autre ; pendant que le vapeur s'éloigne majestueusement.

186 Choses et autres

C'esl alors que les faiblesses de cœur se révèlent. Du quai au steamer et du steamer au quai, il s'établit une chaîne non interrompue de mouchoirs, de larmes et de soupirs.

Il y a des gens qui partent pour Batiscan et qui éprouvent les mêmes émotions que s'ils partaient pour le Japon.

Enfin le steamer s'éloigne tout à fait, la silhouette du capitaine s'efface dans le lointain et toute cette foule se disperse pour revenir demain savourer les mêmes émotions.

AU MARCÏÏÉ

On parle souvent des marchés européens et des marchés américains, c'est-à-dire des débouchés qui s'offrent au grand commerce des différents pays ; mais je ne vois pas que les journaux de la finance aient encore parlé du marché de Québec, qui, pourtant, vaut bien la peine qu'on en dise un mot.

188 Au marché

Quelle est la ménagère, quel est le chef de famile qui ne connaisse pas sur le bout de son doigt cette petite plaine pierreuse bornée à l'est par la cathédrale, à l'ouest par le vieux collège des Jésuites, et, de chacun des deux autres côlés, par une rangée de boutiques plus ou moins achalandées? C'est là que s'est réfugié et que subsiste encore, dans toute son antique originalité, le vieux Québec que M. Marmette décrit dans l'Intendant Bigot.

Il y aurait lieu de faire une intéressante étude archéologique sur cet endroit consacré par vingt épisodes saisissants de notre histoire; mais tel n'est pas aujourd'hui le but que je me propose. Je veux toulbonnement vous donner, aussi fidèlement que possible, la physionomie de notre marché telle qu'elle est actuellement et telle qu'elle sera encore, probablement, dans cinquante ans, les jours de sa toilette officielle, c'est-à-dire tous les

Au marché 189

samedis. Car, il faut le dire sans nous en vanter, Québec possède à un degré remarquable ces deux qualités queues deux sexes se refusent réciproquement depuis un temps immémorial, la constance et la fidélité. Ce n'est pas à nous qu'on pourra jamais reprocher de marcher trop vite et d'abandonner les vieilles traflitions :

Ruât cœlum,

Impavidum ferlent ruinas I

Voici comment, chez nous, on peut entendre ces vers du vieil Horace :

«Les maisons nous tombent sur le dos, mais nous respectons trop leurs glorieux débris pour songer à insulter cette poussière vénérable par une construction nouvelle. »

Le latin peut braver rhonnêtelé, mais, en attendant, il dit la vérité.

190 Aumarché

Nous voici donc au samedi. Dès cinq heures du malin, la place du marché commence à se remplir de voitures qui débouchent invariablement par la rue de la Fabrique. Cela vient de Beauport, de Charlesbourg, des deux Loretles et de plus loin encore.

Les cochers sont presque toutes des femmes : admirable calcul pour exploiter la galanterie de l'acheteur ! Les charrettes se rangent sur trois ou quatre files de chaque côté des trottoirs, que notre corps civique a fait construire dans un de ces mouvements de munificence dont il n'abuse pas.

C'est l'heure que choisissent les ménagères raalineuses, celles qui ne sont pas parfaitement sûres que l'argent et les bons marchés viennent en dormant. Elles s'approchent, l'air grave et le panier

Au marché 191

au bras. Elles connaissent leur affaire, et bien fin qui pourra les attraper! Elles latent les membres des vieilles volailles auxquelles on a rompu les os pour leur donner, aux yeux des naïfs, une apparence de souple jeunesse. Elles plantent hardiment la sonde dans le seau de beurre pour s'assurer si le milieu ne contient pas une pierre ou un morceau de glace. Elles mettent de côté, sans merci, le gigot de veau ou de mouton que le rusé vendeur a soufflé, pour le faire paraître plus gras. Elles ne prendront jamais des œufs gâtés pour des œufs frais, et sauront choisir dans vingt voitures différentes les patates qui fleurissent.

Mais, hélas ! tout le monde n'a pas le même flair et le même coup d'œil infaillible ; et quand nous arrivons, nous autres, les naïfs, nous payons cher pour aller nous jeter tout droit dans la gueule du loup. Et cette gueule du loup est plus réelle

192 Au marché

et plus ttiFi ible qu'un vain peuple ne serait tenté de le croire.

On chante tous les jours la douceur des mœurs, la patriarcale honnêteté des habitants de nos campagnes. On n'a pas tort ; mais je serais d'avis, en certaines circonstances, de mettre quelques bémols à la clef, ce qui indique une certaine retenue dans l'éloge, et forme un mode moins joyeux. Au reste, c'est peut-être l'air vicié des villes qui change en un vil plomb cet or pur des séjours champêtres. Dès que le campagnard franchit nos barrières avec sa charge de denrées, l'agneau devient loup, la colombe se grime en vaulour. Elle serait longue, l'histoire de tous les méfaits qui se pratiquent envers et contre nous, de tous les petits brigandages que l'on exerce à notre endroit, en donnant pour raison que ce n'est pas un péché de blaguer les bourgeois qui sont plus riches que le pauvre monde.

.4u marché 193

Il n'y a pas de manœuvres ni de trucs auïqnel> on n'ait recours poar donner au yieuî l'apparence di] jeune, an dur la soople^e du tendre, an naoséâbood une odeur qui ne soit pas trop indiscrète.

Au premier soleil de mars, tout le vieux sucre d'érable, refondu et habillé d'un bouleau immaculé, se vend hardiment pour du sucre de la saison nouvelle ! Ou bien, en y ajoutant de l'eau de neige, ce qui ne coûte pas cher, on en fabrique un sirop auq jel hs gens crédules trouvent une saveur toute printanière. Une bouteille de ce réduit se vend comme primeur, et le commerce rapporte gros. Sur cinquante acheteurs, il y en a deux qui découvrent le truc ; les quarante-huit autres payent sans discuter et dégustent en famille la précieuse nouveauté.

Puis vient le temps du beurre frais. On lave

194 Au marché

du beurre salé, on le met dans de jolis moules et le tour est fait. Au reste, comme l'imagination joue un grand rôle dans les éléments constitutifs de notre bonheur, ceux qui se laissent ainsi tromper ne sont peut-être pas, à tout prendre, les moins habiles et les moins heureux.

Tel qui marque d'une croix néfaste les jours où, par la négligence de sa cuisinière, il a pris du thé à son déjeuner, au lieu de humer longuement sa tasse de moka, serait probablement bien malheureux s'il savait que, d'un bout à l'autre de l'année, il ne boit qu'une chicorée tout-à-fait roturière.

Ce n'est pas seulement sur la qualité des objets que l'on trompe l'acheteur, c'est dans les prix. Il y a des prix pour les connaisseurs et des prix pour ceux qui n'y entendent rien: des prix pour ceux qui marchandent et des prix pour ceux qui achètent les yeux fermés.

Au marché 193

Voici un particulier qui s'approche d'une charrette ; il est suivi par un gamin qui porte dans un panier un gigot de mouton dont l'extrémité saignante menace, avec le courage aveugle de l'insensible, l'habit blanc du prochain qui ne s'esquive pas à temps. Il avise une tresse d'oignons.

— Combien ces oignons ?

— Une piastre.

Il paie sans mot dire et jette la tresse à son petit esclave.

Après lui passe une femme qui porte elle-même son panier. Celle-là s'y connaît ; elle s'adresse à la même charrette :

— Combien les oignons ?

— Une piastre.

196 Au marché

— Yous plaisantez ! Je vous en donne un écu.

— Impossible, je viens de les vendre une piastre à ce monsieur.

— Merci, c'est trop cher.

La femme fait semblant de s'éloigner. La propriétaire des tresses la rappelle :

— Combien pour vous, madame ?

— Un écu, pas davantage.

— Yoyons, mettez trois trente-sous.

— Pas un sou de plus.

— Eh ! bien, prenez-là.

Cela arrive ainsi tous les jours et plusieurs fois par jour. Si ce n'est pas un vol, ce n'est toujours pas un acte de vertu.

Au marché 197

Et que dire de la mesure et du poids ? Les livres n'ont pas tout-à-fait quinze onces ; le gallon rapetisse constamment, et le minot de patates n'a guère plus que trois-quarts de la mesure. Le bois de deux pieds et demi porte à peine vingt-six pouces, et la corde, sous prétexte qu'elle est anglaise, descend aux proportions du cordon.

Et tout cela est toujours garanti de première qualité.

Je pourrais vous parler des ingrédients étranges qui entrent dans la composition de la saucisse, du boudin et des pralines. Mais vous ne me croiriez pas, ou bien vous en perdriez l'appétit : deux résultats que je ne cherche pas à obtenir.

Quoi qu'il en soit, il y a là un mal plus sérieux que ne le pensent ceux qui le pratiquent.

198 Au marché

On envoie en prison un homme qui vole un morceau de pain, et l'on entoure de considération Vhonnête et riche industriel qui vous vend des pierres et de la glace pour du sucre ou du beurre ; qui vous donne quinze demiards pour un gallon, et qui mêle la viande de son chat au saucisson que vous mangez à votre déjeuner.

Il serait peut-être temps pour tout le monde de réfléchir un peu sur ce sujet. Chacun y gagnerait, les uns la probité, les autres une bonne digestion ; on serait content des deux côtés : cela peut bien valoir la peine qu'on y pense.

Page 1