‹ Échos de QuébecChapitre 17 sur 32 · HAUTEURS ET BAS-FONDS · texte numérisé non relu

HAUTEURS ET BAS-FONDS

Je n'ai jamais vu une semaine aussi dépourvue de nouvelles.

Il y a des semaines grasses et des semaines maigres. Les gens indépendants choisissent celles qui sont bien dodues, pendant que leurs compagnons moins favorisés sont sur les dents.

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Le port est pourtant bien garni de navires. Il y a toute une forêt de mâts en face de la ville. C'est généralement avec eux que, chaque printemps, arrivent la sève et la vie.

Cette année, les vaisseaux nous ont bien apporté quelques coups de couteau, plusieurs contusions, un certain nombre de crânes fêlés, une raisonnable quantité d'yeux pochés, mais rien de plus.

La ville est tranquille ; le port est en repos. J'en profite pour parler d'autre chose.

Le monde est singulièrement construit.

Je ne suis ni philosophe ni profond observateur, mais j'ai remarqué une chose : le monde physique et le monde moral se reflètent réciproquement et se copient l'un l'autre.

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Il y a dans chacun des hauteurs et des basfonds, des rudesses et des douceurs. 11 existe, sur la terre, des endroits qui ne voient jamais le soleil, d'autres qui en sont constamment inondés ; de même que, parmi les hommes, les uns jouissent constamment des sourires de la fortune, pendant que d'autres, la majeure partie, sont sans cesse assujettis à ses plus durs revers.

n y a des gens qui paraissent nés pour le travail ; d'autres qui semblent expressément bâtis pour ne rien faire.

Vous voyez souvent, sur une route dure, constamment foulée par de pesants convois, de pauvres touffes d'herbe végétant sous une couleur qui n'a plus qu'un souvenir de verdure. Chaque pied, chaque roue, en passant^ courbe, écrase la pauvre plante qui se relève chaque fois avec un nouvel

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effort et un peu moins vivante, jusqu'à ce qu'enfin lin dernier coup la renverse tout-à-fait et la brise sur le sol. Cette herbe était pourtant bonne, et, au besoin, pouvait empêcher une bête de mourir de faim.

Un peu plus loin, un chardon ou une plante vénéneuse pousse orgueilleusement ses tiges en dehors de toute atteinte. Ses racines fussentelles sur la pierre sèche, le vent apportera tout exprès la poignée de poussière et la goutte d'eau qui doit les alimenter. Si un gamin passe qui a un coup de canne à donner, comme tout gamin en a d'ailleurs, il respectera le chardon, et, de sa badine, coupera la têle de la bonne herbe.

Si le sabot d'un cheval détache et lance une lourde pierre, vous savez bien qu'elle n'ira pas retomber sur le chardon.

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Regardez parmi les hommes.

Il y en a qui valent quelque chose, d'autres qui sont chardons ; un grand nombre, poison, Croyez- Yous que ce sont toujours les bons qui réussissent? C'est l'exception ; un sur cent.

Généralement, pour arriver, il faut être grand génie ou grand coquin. Pour toucher à ce sommet où la fortune cache ses faveurs, il faut y voler d'un seul coup d'aile comme un aigle ou y ramper comme un serpent.

Il y a très-peu d'aigles et beaucoup do serpents.

La bonne herbe, l'honnête homme qui §i du talent et qui n'est pas un génie, arrive rarement. Ce n'est pas qu'il n'en prenne pas les moyens ;

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mais il se trouve toujours des roues ou des pieds pour l'éclabousser en passant.

Si vous êtes éveillé, dans la nuit, par les lueurs d'un incendie, c'est sa maison qui brûle. Si un marchand fait une banqueroute, cet honnête homme doit lui avoir prêté son nom sur plusieurs billets. Si un vaisseau fait naufrage, il est à bord, perd sa garde-robe et gagne un rhumatisme s'il a la bonne fortune de ne pas se noyer.

Son voisin, qui a l'avantage d'être chardon, 's'échappe à la nage et sauve la vie d'un monsieur qui, en reconnaissance, lui donne sa fille en mariage avec une dot d'un demi-million. Il n'avait jamais rien fait et voilà sa récompense qui arrive. L'autre se morfond et rien ne lui réussit.

En présence de ces faits, on trouve encore des

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gens qui soutiennent que la matière est tout, que la fin de l'existence terrestre est l'extrême limite el que l'immortalité de l'âme est un grand préjugé, un épouvantail, disons le mot, une bêtise.

Cela ne m'étonne pourtant pas trop. L'intérêt est le mobile des hommes, et il y a tant de gens qui ont intérêt à ne vivre que de ce côlé-ci ! Ceux qui font de mauvaises affaires professent une foi inébranlable dans la loi de banqueroute. C'est la mortalité de l'âme transformée en la mortalité de la dette. Méthode aussi simple qu'expéditive d'arranger ses petites affaires, au spirituel comme au temporel.

Cela peut, cependant, ménager, pour plus tard, de terribles surprises.

Il y a encore les plantes grimpantes qui ont bien aussi leurs imitateurs parmi nous.

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Un jeune arbre s'élève droit, vigoureux, plein de sève et portant un feuillage luxuriant. Quelque temps après arrive une petite tige bien humble qui demande la permission de pousser à ses pieds. Petit à petit, elle monte, l'entoure, l'élreint insensiblement. L'arbre fatigue, s'atîaiblit, soufïre. La plante caresse et monte toujours, protestant de ses intentions pacifiques ; tant et si bien, qu'à la fin elle couvre et dévore le feuillage ; l'arbre sèche et meurt.

Il est inutile de noter les originaux de celte allégorie ; on les rencontre partout. On appelle cela un homme intrigant, un homme d'énergie, un homme «ofpluck,» comme dit l'Anglais. «Celuilà fera son ciiemin, » dit-on.

L'honneur, la reconnaissance, l'amitié, toutes ces choses ne sont plus qu'une considération

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secondaire ; l'essentiel est de parvenir, même en faisaut tomber celui sur lequel on s'appuie.

La grande voie est ouverte à celui qui sait s'insinuer ; qui peut, sans un sou vaillant, mais avec une apparence et des airs de grand seigneur, aller s'ouvrir un compte fabuleux chez l'épicier ou le tailleur le plus en renom ; qui, avec cet habit et ces gants qu'il doit et ces provisions et liqueurs fines qu'il ne paiera point, va rendre visite aux grands personnages, et reçoit chez lui la crème des aristocrates. Les marchands sollicitent ses commandes, les cochers se battent pour le mener à crédit ; c'est à qui voudra lui otîrir ses services.

Un mois après, ce grand seigneur disparaît, ne laissant après lui qu'un essaim de créanciers floués et confondus. On apprend qu'il est passé aux

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Etats-Unis, ou qu'il voyage pour sa santé sur des bords inconnus.

La chose recommencera dans quelques mois. Les mêmes gens se feront filouter de la même manière.

C'est ainsi que nous allons ; le monde est une course où les uns mènent et les autres se font mener.

Ceux qui mènent et ceux qui se font mener ne sont pas plus à l'aise les uns que les autres.

Les plus heureux sont ceux qui peuvent regarder faire sans s'en mêler.

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