LE VRAI ET LE FAUX
Les uns disent : faites donc des portraits, vous les touchez bien. Les autres: écrivez donc des choses tendres, qui vont au cœur; beaucoup de femmes vous lisent, vous leur devez des égards. D'autres, racontez-nous des anecdotes. D'autres, enfin : écrivez des énigmes ou des charades au bas de vos chroniques.
Le vrai et le faux
Je ferais bien des portraits; mais ciiacun s'y reconnait, le prend pour soi et s'en fâche.
Je dirais bien des choses tendres, mais franchement, cela devient fade.
Des anecdotes, mes amis me disent que je les raconte mal.
Des énigmes et des charades: ah ! par exemple, je puis vous en faire à l'année, surtout dans ce temps-ci, où la poésie et les vers sont à bien bon marché et se servent à toutes les sauces.
Les vers et la flatterie sont à l'ordre du jour.
Il n'y a de chose si extraordinaire qu'une personne ne puisse faire croire à une autre pourvu qu'elle sache finement l'envelopper dans un joli compliment.
On croit généralement que les femmes sont plus que les hommes accessibles à la flatterie. C'est
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une erreur. Les femmes, quoique plus rusées que les hommes, savent moins déguiser leur vanité. Voilà tout.
Les compliments que l'on fait aux femmes s'adressent généralement à leur figure ou à leur toilette. Ceux que l'on fait aux hommes concernent l'esprit naturel ou les connaissances acquises.
Vous dites à une femme qu'elle est belle: naturellement et nécessairement sa ligure sourit. De là vous concluez qu'elle est vaine, — Vous dites à un homme qu'il a du génie ; son âme s'épanouit dans un sourire orgueilleux ; sa figure semble repousser votre assertion, il baisse modestement les yeux. Vous concluez qu'il a autant de modestie que de savoir.
Dans les deux cas, vous vous êtes fourvoyé.
Cette femme n'était pas vaine : son sourire est
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un acte physique. Cet homme n'est pas modeste : mais sa figure est un masque qui n'a pas laissé voir la satisfaction de son âme orgueilleuse.
Méfiez-vous d'un homme qui ne vous regarde pas en face quand vous lui parlez. Cet hommelà est coupable ou sur le point de l'êlre. Ou bien, ce qui est pis encore, il est profondément hypocrite. Quand le cœur est haut et droit, le regard l'est aussi.
Je n'aime pas cet œil qui se dirige sous ses cils abaissés cinq ou six pouces plus bas que le vôtre et un peu de côté. Encore une fois, l'âme honnête regarde sans effronterie, mais en face.
Il y a des personnes dont le rire aigu blesse les oreilles et le cœur comme la pointe d'une lame empoisonnée. Un gros rire est le signe d'un petit esprit. Mais un bon rire, franc, honnête, annonce un cœur droit. Ne craignez rien de celui-ci :
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mais gardez-vous de traiter avec l'homme au rire aigu.
Il est triste de songer combien peu souvent l'expression de la figure est en rapport avec l'état du cœur.
La dissimulation est aujourd'hui une vertu.
La langue est aussi fausse que le visage.
On tourne un mensonge sur sa figure, ou bien on l'habille dans une phrase béate, et la conscience est à l'aise.
— Pierre, dit le professeur à l'un de ses élèves, vous avez volé des prunes hier dans le jardin.
— Ah ! monsieur, répond Pierre avec un accent de sainte indignation, et en baissant les yeux, comment pouvez-vous croire une semblable chose ?
— Cependant, vous êtes allé au jardin à sept heures
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— A sept heures, monsieur? je suis allé faire une visite.
Voyez, le vilain ! il n'a pas nié sa faute : donc il n'a pas menti. Seulement il n'a pas dit que c'est justement en allant à sa visite qu'il a pris les prunes. Et le misérable ira faire encore une visite demain, avec un mensonge sur la conscience d'autant plus corrompu qu'il ressemble plus à la vérité, et qu'il est basé sur ce qui s'appelle généralement la restriction mentale, autre horreur qui est une prostitution de la vérité.
Vous voyez un monsieur dans la rue. Il est d'un certain âge, grassouillet, un peu ventru et généralement porte des lunettes. Il est enveloppé de fourrures, possède une canne à pomme d'or et une tabatière du même métal. Tous ceux qui le rencontrent portent révérencieusement la main à leur chapeau : il leur jette un petit sourire protecteur.
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Ce gros monsieur appartient à toutes les sociétés bienfaisantes.
Aujourd'hui vous lisez sur le journal qu'il a fait distribuer cinquante pains aux pauvres; dennain il fait don d'un terrain à une œuvre populaire. Son nom retentit partout, dans un concert d'admiration et de louanges. On n'a jamais vu aussi grand cœur.
Savez-vous seulement ce que c'est que cet homme?
Un jour, il a eu la direction d'une banque, d'une caisse quelconque. La banque ou la caisse a failli. D'honnêtes commerçants y ont trouvé la ruine; les pauvres, l'engloutissement de leurs petites épargnes. — Que de froid, l'hiver suivant, dans la maison mal close ! Des pleurs qui gMcnt sur les joues ridées de la mère : de petits chérubins en haillons, engourdis par la bise glacée.
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n'ayant plus même la force de dire leur faim. Lui, qui est si riche de l'amas de leurs dépouilles, il leur refuse brutalement un sou !
Leurs maisons lui appartiennent : si le loyer n'est pas payé, il les fait déguerpir, par le ministère de son huissier.
Cet homme a pris des dépôts considérables : il était trop honnête pour donner des reçus. Cependant, quand les gens sont venus redemander leur argent: je ne vous connais pas, leur a-t-il dit.
■ Mais, mon bon Monsieur!,
— Pas de mais! Si j'étais dépositaire de
votre bien, vous auriez un reçu. A la porte !
Et les pauvres pleurent, volent et se damnent.
Le lendemain, il balance ses livres : il a fait un
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honnête gain de vingt-cinq mille piastres ! Il distribue vingt-cinq louis aux pauvres. Quel cœur ! Quelle âme ! !
Une femme passe ; une de ces femmes qui ont donné leur cœur à Dieu, et leur corps à la souffrance, aux pauvres ; une de ces femmes qui couchent sur la dure, au froid ; qui mangent une nourriture dont la vue seule vous ferait bondir le cœur: afin que les malades aient un peu plus de viande dans leur bouillon, les vieillards, un oreiller de plume pour leurs cheveux blancs, les petits enfants, un bas plus chaud pour leurs pieds d'ange ; une de ces femmes qui passent de longues nuils au chevet des malades, s'exposent à tout, misère, angoisse, agonie : qui prient à côté de la mort, la nuit, souvent avec la peur des fantômes ; une sœur de charité, enfin, passe: les gamins se moquent d'elle, les autres ne daignent pas la voir.
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— Le fraudeur passe : on se prosterne.
Il n'y en a pas qu'un seul ; ils sont mille, ils sont million!
Ainsi est fait le monde.