‹ Échos de QuébecChapitre 20 sur 32 · LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LA CAMPAGNE

Avez -vous été élevé à la campagne, ou tout au moins, y avez-vous passé une partie de votre enfance?

Tant mieux ; vous me comprendrez.

Etes-vous l'enfant des cités, dont les premières années se sont passées entre une bonne et un

54 La campagne

morceau de sucre candi, dont les promenades se sont faites à l'ombre d'un toit roulant et dont les mains gantées n'ont jamais bruni un peu sous la pluie et le soleil?

Lisez-moi, si vous voulez ; mais je ne promets pas de vous amuser ; encore bien moins de vous attendrir.

J'y suis allé, l'autre jour, à cette campagne, un peu, pas longtemps, trente-six heures au plus. Un petit point dans mon existence, une goutte d'eau douce dans mon océan.

Il faut dire, toutefois,' que, comme l'astronome qui fait sortir un monde de l'une de ces petites étincelles qui scintillent au firmament ; comme le savant qui se crée tout un peuple dans une goutte de rosée, j'ai étudié ce point, j'ai analysé cette goutte, non pas avec le télescope et la lentille, mais avec quelque chose de bien plus puissant,

La campagne 5 5

de bien plus infaillible, avec le souvenir du cœur.

N'allez pas croire quej'ai fait une des excursions rares, extraordinaires, impossibles, telles qu'on en fait dans les livres à sensation, où les heures comptent des jours et les jours des années.

Point.

Je suis parti tout uniment en voiture et je crois même que le cheval boitait d'un pied.

En sortant des murs, je me suis senti plus léger. 11 faisait une journée splendide ; un de ces soleils qui font bailler la ville et sourire la campagne.

A mesure que nous avancions, je me sentais entrer dans la poitrine de ces bonnes bouffées d'un air dont je reconnaissais la saveur, j'aspirais avec délices de ces brises parfumées qui contiennent

56 La campagne

dans chacun de leurs atomes tout un monde de souvenirs. Enfin neus sommes arrivés.

Une maison dont un architecte rougirait, mais qui vous fait plaisir à voir ; un véritable chemin, sans pavés ni pierre broyées, et avec des ornières très-sensibles ; une barrière qui s'ouvre en glissant ; des arbres par-ci par-là, plantés sans symétrie et aux troncs desquels la nature a travaillé toute seule ; des granges blanchies à la chaux, avec des portes rouges ; un ruisseau avec une planche jetée en travers, qui court au milieu d'un jardin oii les fleurs et les choux vivent côte à côte et en bonne intelligence ; une basse-cour qui s'étend un peu partout, vu l'indiscrétion des canards et des poules ; un cheval à l'air pensif et une hanche au repos, chassant les mouches par tous les moyens connus de sa race ; enfin une vache qui rumine tranquillement la feuille de chou

La campagne 57

qu'elle a dérobée par-dessus la clôture trop basse du jardin.

Prenez tout cela ; groupez-le au hasard, sans suite, sans rime, comme vous voudrez ; mettez que la grange soit sur le chemin et la maison par derrière ; faites le cheval blanc et la vache caille ; enfin arrangez ce petit tableau comme vous l'entendez ; c'est toujours le même fond, et, pour celui qui a vu toutes ces choses étant enfant, étant jeune homme, elles vont droit au cœur.

Habit bas et sans cravate, j"ai couru, regardé partout, je me suis couché sous chaque ombrage, j'ai mouillé mes mains et mes pieds dans chaque flaque d'eau.

Je suis descendu échelon par échelon du faîte de mes trente ans et je me suis trouvé transporté, sans presque m'en apercevoir, au bon temps d'autrefois où la vie était une rose dont les épines

58 La campagne

ne se sont pas encore fait sentir ; où je jouissais du présent sans regretter le passé, que je louchais encore, et sans songer à l'avenir, que pour y voir de temps à autre, à travers un rêve doré, tout ce que les autres y ont vu comme moi et tout ce qu'ils n'y ont pas plus trouvé que moi : le voyage sans ses fatigues, le rêve qui ne se détruit pas au réveil.

Oh ! la campagne ! Comme elle est grande, comme elle est belle pour celui qui la revoit après une longue absence.

Chaque objet, chaque détail le plus insigniûant vous fait surgir un monde de souvenirs. Ce morceau de cèdre que vous ramassez en passant, vous reporte, rien que par son acre parfum, à vingt ans en arrière. Vous étiez tout jeune; ce jour-là (vous aviez travaillé d'importance toute la semaine), votre père, en récompense, vous avait donné un beau canif à deux lames et à manche blanc. Il

La campagne 59

vous semblait que le monde vous enviait votre bonheur. Le premier morceau de bois sur lequel vous avez essayé les deux lames était un morceau de cèdre comme celui que vous venez de ramasser.

Ce grand chaudron soutenu par une barre de bois en travers sur deux fourches, cela vous rappelle-t-il quelque chose ? — Oui, il y a bien longtemps ; vous aviez cinq ou six ans. Vous couriez sur le bord d'un ruisseau. Il y avait des femmes qui faisaient bouillir, dans un grand chaudron semblable, et pour en faire du savon, le gros chien gris, avec lequel vous joutiez souvent, mais qui était devenu trop méchant ; il avait fallu letuer. Vous vous êtes approchéun peu vite, pour demander aux femmes si bouillir faisait mal au chien. Vous avez trébuché et, en tombant vous vous êtes grièvement blessé sur l'oreille du chaudron. Toute la famille a pleuré. Le médecin est venu qui a sondé la plaie et vous a fuit bien mal. Votre père et votre

60 La campagne

mère se parlaient tout bas ; ils ont passé bien des nuits à votre chevet ; vous vous souvenez bien de tout cela, mais vous étiez trop jeune alors, et, à présent, vous comprenez ce qu'ils ont dû souffrir.

Cette vieille voiture dont les deux roues de devant sont détachées du brancard, que vous ditelle donc ?

— Voici. Un jour, il y a encore bien longtemps, c'était en hiver, à Noël ; il gelait dur, mais pas de neige dans le's chemins. Yotre grande sœur était au loin. C'était le premier déchirement de la famille, la première fois que Noël aurait compté un absent.

Les chemins, impraticables.

C'est égal, se dit votre père, il faut qu'elle vienne. Le cheval fut attelé à une voiture semblable à celle-ci. Votjre père y monte et part. En

La campagne 6i

sortant de la cour, pour prendre le chemin, il y avait un petit enfoncement. Le fer de l'essieu, rendu cassant par le froid, se brise comme un verre ; tout l'avant-train se détache, un craquement terrible ; et lui, embarrassé dans les guides, tombe lourdement sur la terre durcie. Yous êtes trop petit pour l'aider, il se relève tout seul et meurtri. C'est égal ; il met le cheval sur un gros traîneau de travail, peint en rouge, vous voyez encore cela, et part pour faire cinq lieues, marchant à côté quand il y avait de la terre, montant sur le siège, là où le traîneau pouvait glisser.

Cette flaque d'eau, vous rappelez -vous ? Il y en avait une semblable derrière la maison. Un jour vous vous y êtes baigné, dans la boue autant que dans l'eau. Un costume gâté. Il y avait eu défense, donc le fouet. Votre père avait des yeux mauvais, sa grosse moustache hérissée. Votre mère vous regardait sévèrement. Vous êtes entré en trem-

62 La campagne

blant. Linstruraentdu suppliceétait une innocente lige de blé ; mais n'importe, cela vous fit pousser des cris comme si l'on vous écorchait. Avec cela votre mère vous mit au lit^ et il vous est tombé une goutte chaude sur la figure, qu'est-ce que cela pouvait bien être ? Aujourd'hui que vous avez été obligé de corriger bébé, vous savez bien que c'était une larme. Quelques instants après, on croyait que vous dormiez, vous entendîtes la grosse voix dire : « Pauvre petit, je lui ai peut-être fait mal, il a bien pleuré. » 11 me semble que c'est le dernier fouet que vous avez eu.

Chaque pas que vous faites, chaque odeur que vous respirez vous rappelle un grand plaisir, une petite douleur. Vous recomposez ainsi, toute la famille. Chaque membre épars vient se grouper dans l'ensemble, et vous vivez pendant quelques instants de cette vie d'autrefois, avec votre père, votre mère, vos frères, vos sœurs ; les courses du

La campagne 63

jour dans les prairies, les contes du soir, près du feu ; tout ce qui s'était détaché, morceau par morceau, sous le courant des années, comme les feuilles laissent la branche une à une, sous le souffle du vent d'automne.

— Hélas ! cela ne peut pas durer ; le soleil se couche, et bébé a sommeil. Il faut reprendre en toute hâte le chemin de la ville. Adieu, chères brises, nous allons reprendre notre poussière. Il faut vivre. Dieu n'a-t-il pas dit à l'homme : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.»

Dieu nous avait infligé les sueurs, la civilisation et le progrès y ont ajouté la poussière et la fumée du charbon de terre.

Page 1