L'AUTOMNE ET LE MICROSCOPE
Je ne sais plus quel poète a fait une ode en l'honneur de l'automne. C'est un souvenir classique qui date d'une époque assez reculée.
Je me rappelle seulement qu'il chantait dans un latin fort distingué, et faisait l'envie et le désespoir de tout élève de versification possédant de mémoire
38 L'automne et le microscope
plusieurs fins de vers de Yirgile et un bon gradus pour les cas pressés.
Champs dorés, feuillages de pourpre bronzée, raisins superbes et vins généreux ; fromages et beurre, pommes et châtaignes : tout s'unissait pour rendre la vie douce à l'oeil comme au palais. Il n'y avait pas, à son avis, de saison comme celle-là. Bref, il eût consenti à ne jamais mourir, si Jupiter, qui dans ces temps-là avait, paraît-il, la haute main sur les choses humaines, eût bien voulu lui promettre une existence éternelle formée d'une succession non interrompue d'automnes à sa façon.
Cela n'élait pas dit dans un style tout-à-fait semblable au mien, mais le fond était le même.
Evidemment, ce bon monsieur, poète fort distingué pourtant, n'avait jamais connu les rives de
Vautomm et le microscope 39
noire fleuve et les automnes désagréables qu'elles subissent sans se plaindre.
Si la boue, les ornières et les flaques d'eau n'influençaient en aucune manière les cordes de sa lyre, les tempêtes de neige et les venls mal élevés de nos parages auraient un peu engourdi, sinon glacé tout-à-t'ait, sa verve poétique. Furit hiems, aurail-il dit ; arrêtons un peu et chauffons-nous les doigts.
Le grand tort des poètes, c'est de prendre généralement les choses de trop haut ou de trop loin. Je ne parle ici que des poésies de tableau. C'est le rêve de la chose qui s'évanouit devant la réalité.
Moi qui suis positif, peu poète et pas du tout rêveur, je dirai de suite, franc et net, que l'automne me déplaît superlalivement. Je ne force personne
40 L'automne et le microscope
à êire de mon opinion, mais c'est ma manière de penser.
Je vois comme tout le monde les champs dorésy les feuillages aux mille couleurs, les teintes superbes des horizons environnants. Je vois cela et je l'admire. Mais je ne manque pas de m'apercevoir aussi que les jours sont pâles et de courte durée ; qu'il fait froid et qu'on marche dans la boue, et que, pour sortir de sa porte, il faut se vêtir comme pour un voyage d'outre-mer.
Je ne puis pas voir l'épi doré sans penser que la végétation, sa vie est terminée ; la feuille rouge et jaune, sans songer que le plus léger souffle va la détacher et la jeter dans la fange. Ces aspects nuancés me représentent, malgré moi, les teintes livides du cadavre de l'été qui se dissout et tombe en poussière.
L'automne et le microscope 41
Je me sens correspondre foicément à cette stagnation des esprits vitaux, à cette stupeur de Torganisme annonçant que la fin est proche.
Toutes ces beautés sont lugubres; tous ces souffles chantent un glas funèbre. On se sent comme enveloppé par un danger. Ce n'est plus le désir de vivre ; c'est seulement l'espoir de ne pas mourir. On est malade et on prévoit que le mal deviendra plus intense ; la question est de savoir si l'on sera assez fort pour supporter la crise du paroxysme.
La convalescence n'aura lieu qu'au printemps.
Il y a des gens qui voient toujours les choses par le beau côté. Pour moi, j'aime bien à examiner les deux; et voilà ce qu'à l'œil nu, j'aperçois sur le revers de la médaille. Je suis persuadé que bien
42 L'automne et le microscope'
des gens sont de mon opinion. C'est une consolation qui en vaut bien une autre.
Puisque je n'ai pas, aujourd'hui, l'encre couleur de rose, j'aime autant tout de suite vous faire part d'une chose qui me tourmente.
Quoique positif, j'aime fort la belle nature. Je compare volontiers la goutte de rosée à une perle tremblante, et l'onde pure d'une fontaine à un crystal sans défaut.
J'aime aussi la science et j'honore le mycroscope d'une amitié spéciale.
Je veux toutefois que le mycroscope conserve les distances honnêles et ne prenne pas de libertés trop familières.
L'automne et le microscope 43
Ce petit instrument me semble, depuis quelque temps, s'être mêlé un peu trop intimement à nos existences.
Il n'y a plus moyen de rien voir sans lui ; on ne peut rien faire sans le consulter. Avec lui, ma goutte d'eau devient un océan peuplé de reptiles ; mon onde pure, un bourbier infect, rempli de détritus dégoîilants et malsains.
Yotre carafe contient des crustacées, ovipares ou mammifères ; le sang de vos veines roule des énormités vivantes et pleines de mauvais desseins. Vous vous sentez envahi, rongé, dévoré dans tous vos atomes. La pluie qui tombe vous lance à la figure des régiments complets, armés terriblement, lesquels vous enveloppent, vous pénètrent et se moquent de vous.
Vous comprenez que cela ne peut pas durer.
44 L'automne et le microscope
Le microscope est un instrument non-seulement joli mais fort utile.
J'ai déjà dit que j'avais l'honneur d'être de ses amis.
Mais à côté de l'usage légitime est aussi l'abus.
La Providence, qui entend passablement les choses, nous a donné des yeux d'une certaine puissance de vision et a créé le reste sur une même échelle.
Je conçois que la science, soit par le microscope ou par la lunette d'approche, cherche à augmenter celte puissance de vision dans les cas où des besoins nouveaux la rendent insuffisante.
Rien de plus légitime.
L'automne et le microscope 45
Mais il ne faut pas pousser les choses trop loin.
Avec le microscope, tel qu'on le prodigue aujourd'hui, un dégoût général va s'emparer de l'humanité. On n'osera plus rien boire, on craindra de manger. On ne se touchera même plus. Regardez au microscope la main de votre ami, et je vous défie de lui donner ensuite, sans un certain frisson désagréable, une cordiale poignée de main. Regardez votre verre d'eau ou votre morceau de pain avec le même petit instrument, et vous aurez de la peine à vous empêcher de mourir de faim et de soif.
Notre vie est déjà assez sombre, ne la rembrunissons pas. Nous sommes bien assez laids, ne nous rendons pas repoussants. Nous sommes sujets à assez de malaise, ne nous en créons pas de nouveau et d'imaginaire.
46 Vautomne et le microscope
Buvons notre eau tranquillement et laissons faire les petites bêtes féroces, imperceptibles et inofïensives, dont le microscope la peuple et la surcharge.
Et si cet instrument entreprenant veut analyser la goutte d'eau, qu'il analyse aussi la goutte de cognac. Peut-être y trouvera-t-il des animalcules bien plus malfaisants et bien plus dangereux.
C'est un champ que j'entrouvre à son humeur d'invasion, à son appétit de progrès.
En attendant, qu'il nous laisse vivretranquilles.
Il sera toujours temps de faire connaissance avec toutes les petites horreurs qu'il veut nous montrer.