LE PRINCE ARTHUR
Depuis quelques jours nous ne'vivons plus que par soubresauts. Les bals, les dîners, les levers se succèdent avec une rapidité vertigineuse. On ne parle plus que du prince ; le prince est sur toutes les lèvres, dans tous les cœurs. Aujourd'hui, Son Altesse a daigné danser avec madame X ; demain, il daignera porter un chapeau gris ; hier,
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il a bien voulu ramasser celui d'un jardinier. Comme ce pauvre prince, qui est charmant d'ailleurs, doit être ennuyé de se tenir ainsi constamment sur la sellette.
Depuis qu'il est ici, il a ouvert trois bals militaires, galopé je ne sais combien de valses et pris des petits soupers à n'en plus finir.
La pi upart de nos élégantes sont piquées, blessées au vif ; elles ne voient pas pourquoi le prince devait danser avec celle-ci, plutôt qu'avec celle-là.
Le jour de la revue, il a donné la main à une dame ; on ne sait pas trop pourquoi il ne l'auiail pas donnée à tout le sexe.
Le fait est que si le prince passait deux mois ici, notre bonne ville, qui est pourtant si sociable, serait toute bouleversée. La moitié de notre population féminine mangerait l'autre ; ce serait une guerre atroce, sanglante, meurtrière ; une guerre
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(le femmes, enfin. La ville et les faubourgs seraient peuplés de veufs.
C'est peut-être un moyen détourné que prend Albion pour nous anéantir.
Tout le monde s'accorde à dire que, depuis le passage du Prince de Galles, Québec n'avait jamais vu un bal aussi grandiose^ aussi splendide, aussi merveilleux que celui du Prince Arthur.
Le fait est que c'était une fêle charmante. Des toilettes ensoleillées, des minois éclatants, des habits rouges à n'en plus finir. Pour les jeunes filles qui ont la passion du militaire anglais et qui ont érigé la dévotion de l'écarlate en un culte permanent, la soirée du 21 a dû être une extase continuelle. Or, comme la grande majorité de nos jeunes filles sont prétresses très-assidues de ce , nouveau culte, il s'en suit que noire ville a rarement eu un bonheur aussi complet et aussi étendu.
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Quelques habits noirs circulaient modestement, humblement même, par-ci par-là, se cachant derrière les colonnes, pour ne pas faire une ombre trop épaisse au tableau : c'était bien inutile ; leur présence n'était pas même remarquée.
Les mis, prenant la chose par le bon côté, s'en amusaient franchement, d'autres en crevaient de rage ; plusieurs en perdaient la tête.
J'ai rencontré un monsieur très-bien de sa personne, ayant de superbes favoris roux, les cheveux jaunes, six bagues à la main gauche et le double à la main droite, un carreau de verre sur l'œil : bref, un vrai gentleman. Son seul tort était de porter un habit noir. 11 était si complètement perdu dans tout ce scintillement d'écharpes miroitantes, dans cette vibration d'épaulettes, de boutons et de sabres dorés, qu'en me rencontrant il me prit pour luimême qu'il cherchait depuis un quart-d'heure et me sauta au cou. Il ne revint toul-àfait dans son
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bon sens qu'en m'enlendant parler français, et repartit dans une autre direction comme un homme qui sortirait de la bouche d'un canon.
Il se perdit au milieu de la cohue et alla justement donner contre sa femme qui, pendue au bras d'un major, feignit de ne pas reconnaître son légitime propriétaire.
A minuit^ les dentelles étaient généralement froissées, les volants déchirés, les traînes anéanties. Heureusement qu'un Champagne pétillant est venu engourdir les paupières sur ce léger détail.
On n'est pas trop d'accord sur Iheure à laquelle le bal s'est terminé, les uns disent deux heures, d'autres quatre !
Comme je n'ai pas vu la fin, je no puis malheureusemf»nt pas vous donner de renseignement précis «iir ce point important.
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11 est parti avec la marée baissante comme les autres mortels ; au point du jour, l'ancre s'est levée, et pendant que plus d'une jeune fille, accoudée à sa fenêtre, savourait dans la nuit les larmes du dernier adieu, le prince s'est envolé et a disparu derrière les hauteurs tranquilles de l'Ile d'Orléans.
Que Dieu le conduise en paix et rende, par la même occasion, le^calme d'autrefois aux cœurs que Son Altesse Royale a bien innocemment
blessés.
Il y a des gens qui aiment passionnément leur douleur et qui vont m'en vouloir profondément à cause du souhait que je viens de faire. Elles finiront par en revenir et m'aimeront même, comme on aime, cinq minutes après, le chirurgien que l'on détestait de tout son cœur pendant qu'il broyait la dent malade sous les étreintes de son davier.