A PROPOS DE JULES VERNE
Je travaille en ce moment à une élude sur quelques-uns des ouvrages de Jules Verne.
En lisant ces récits à la fois sérieux et fantastiques, mais toujours intéressants, dans lesquels l'esprit a souvent de la peine à saisir le point précis où s'arrête l'action de la science et où commence
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l'imagination féconde de l'auteur ; en analysant les impressions que faisaient naître en moi ces résultats presque merveilleux obtenus au moyen de combinaisons parfaitement rationnelles d'ailleurs, et n'ayant contre elles que leur présente nonactualité, je me suis naturellement reporté aux siècles qui nous précèdent, en me demandant ce qu'auraient pensé nos aïeux d'un ouvrage qui leur eût laissé entrevoir seulement le demi-quart des merveilles que la science a produites de nos jours.
Lorsque, au quinzième siècle, Copernic découvrit et entreprit de démontrer son système planétaire, quel étonnement, quelle incrédulité même ne provoqua-l-il pas ! La plupart de ses théories furent regardées comme absurdes ; et lui-même ne fut-il pas qualifié d'illuminé? Et cependant, aujourd'hui, dans les livres les plus élémentaires, on trouve ce grand système, naguère si combattu, expliqué aux
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enfants comme vérité irréfutable, mis à la portée de tous, accepté par tout le monde.
Au' siècle suivant, Galilée développe la même idée, enseigne le même principe et démontre les mêmes faits. Sa découverte des propriétés du télescope, que Métius n'avait fait qu'entrevoir, lui permet de porter ses regards plus loin que Copernic, et d'aller, dans l'immensité de l'espace, suivre et indiquer l'orbite des planètes, pen'dant que, à l'aide du pendule qu'il invente, et sans quitter la surface du globe, il trouve de nouvelles preuves à l'appui de son système. Et ce[)endant, la plupart de ses assertions sont regardées, par ses contemporains, comme les produits d'une imagination surexcitée, comme des rêves enfantes par un cerveau évidemment mal équilibré. Ses lois do la pesanteur sont acceptées avec la même défiance, et il n'y a pas jusqu'à son thermomètre dont on ne révoque en doute les qualités palpables, pour ainsi
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dire. On le traite de visionnaire, on le combat, au point qu'il en vient à hésiter lui-même sur l'exactitude de ce qu'il enseigne. Mais, à la fin, la science est plus forte, et il meurt avec sa conviction : E pure si muove.
Eh ! oui, la terre se meut ; qui en doute aujourd'hui? Demandez au moindre élève de première année, il vous répondra. Essayez de prouver la fausseté de ce^tte assertion au plus petit savant, il se moquera de vous comme on s'est moqué de Galilée et de Copernic lorsqu'ils tentaient d'en établir la vérité.
Et, sans parler de Toricelli qui inventa le baromètre ; de l'immortel Newton, qui découvrit les lois de la gravitation, et qui affirma cette vérité, alors méconnue, aujourd'hui universellement acceptée, que tous les corps s'attirent les uns les autres en raison directe de leur masse et en raison
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inverse du carré de leur distance, arrivons aux découvertes plus récentes et aux étonnantes applications de la science moderne.
Qu'eussent pensé les contemporains de Papin, de Newcomen, de AVatt, si on leur eût fait passer devant les yeux les prodiges accomplis de nos jours par la vapeur ? El, pour ne pas sortir de ce grand dix-neuvième siècle qui a toutes les audaces en même temps que toutes les vanités ; qui, comme rilliade, contient les plus belles choses à côté des naïvetés les plus ineffables, voyons un peu comment il a encouragé, ou plutôt découragé les plus précieuses découvertes. Le grand Napoléon, ce héros d'or et d'argile, n'a-t-il pas méconnu, comme le plus humble des mortels, l'importance de l'invention dont Fulton venait lui faire hommage ? Et ce grand homme — plus grand que Napoléon lui-même, puisque le génie qui érige vaut mieux que celui qui détruit— n'a-l-il pas dû subir toutes les humilia-
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lions, toutes les misères avant de pouvoir faire signer à l'humanité un contrat dans lequel elle avait tout à gagner?
George Steplienson, l'inventeur des locomotives, est encore venu prouver que le grand siècle des lumières n'y voit pas toujours clair du premier coup. On ne comprenait pas ces immenses découvertes ; on reculait effrayé devant les perspectives insondables qu'elles ouvraient au regard habitué à des horizons plus restreints. Et cependant, aujourd'hui, qui s'étonne de voir les vaisseaux franchir les mers comme on traversait autrefois une rivière? Qui songerait à nier la puissance elles avantages de la locomotive en face de ces réseaux de voies ferrées qui déroulent leurs ceintures biillanles sur loules les zones de notre globe?
Qui pourrait nier l'importance de l'aèrostation, en présence dos immenses services rendus par cet
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art si utile, lors du dernier siège de Paris ? Jamais Jes ailes de la Renommée n'auront porté un nom plus haut que celui des frères Monlgolfier.
Mais j'en viens à Ja plus grande découverte de notre siècle, celle de l'application de l'électricité à la télégraphie. Qu'eût-on pensé, il y a cinquante ans, d'un auteur qui aurait expliqué, dans un ouvrage sérieux, le fonctionnement du télégraphe de Morse ; ou qui aurait osé parler de la transmission d'un mot à travers l'Atlantique, de New-York à Liverpool, dans trente-centièmes de seconde ! Et pourtant, cette merveille s'accomplit tous les jours, à chaque heure, à chaque instant. Et croyez-vous que l'électricité ait dit son dernier mot? Qui sait, d'ici à vingt ans seulement, à quels perfectionnements celte application peut arriver? La science marche à pas énormes. On a supprimé les chevaux de la diligence, les rames et les voiles des vaisseaux ; on a presque réussi à se passer du com-
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bustible encombrant, c'est-à-dire qu'une quantité insignifiante de pétrole mêlée à la vapeur d'eau fournira un foyer de chaleur d'une puissance extraordinaire ; la vapeur sera tout à la fois la cause et l'effet — et cette admirable application sera due à un de nos compatriotes ^ ; on a supprimé les distances, les hauteurs elles profondeurs; pourquoi vouloir présomplueusement indiquer le point 011 le perfectionnement doit s'arrêter? Pourquoi l'électricité, celte force effrayante qui pulvérise en un moment les corps les plus durs; qui, sans laisser de traces extérieures, change toute la constitution chimique d'un objet, pourquoi l'électricité ne ferait-elle pas ce que la vapeur fait aujourd'hui? On n'a pas encore trouvé, mais on trouvera ; et lorsque Jules Verne décrit la machine du Nautilus, il fait une description qui sera vraie,
1 M. James Prendcrgast, qu'une mort prématurée a empêché de poursuivre sa belle découverte.
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au pied de la lettre, j'en suis convaincu, dans trente ou quarante ans, peut-être dans dix ans. Le Nautilus n'existe pas, jeTadmels, mais il existera ; et nous marchons si vite, dans ce siècle, qu'entre l'idée et le fait, on n'a que juste le temps de concevoir l'une avant de voir l'autre se dresser devant le regard étonné.
Voilà des choses bien sérieuses pour une causerie; mais je les crois bonnes et instructives: c'est là mon excuse.