L'ART ET LE MÉTIER
La critique est aisée et Tart est difficile.
Cela a pu être vrai autrefois, cela peut encore être vrai aujourd'hui en certains endroits ; mais ici. c'est tout le contraire qui est la vérité. La critique est impossible et, en conséquence, l'art est du dernier facile.
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Ces réflexions me sont venues à propos du passage, par noire ville, d'une troupe chantante, dirigée par un impres|ario du nom de Holman.
Les affiches étaient superbes, les annonces prodigues et prodiguées. La troupe ne comprenait pas moins de sept étoiles, toutes de première grandeur. Les journaux de Monlréal en faisaient les plus grands éloges et nous avaient inondés de leurs rayonnements. J'avais bien encore quelques doutes, mais nous entendons si peu de bonne musique, que je me suis jeté là-dessus comme un homme qui a faim et soif. Hélas ! combien je m'en repens !
La salle de spectacle était pleine comme aux plus beaux jours. On devait donner la Somnambule, que j'avais relue d'un bout à l'autre avant de partir de chez moi, pour me rafraîchir la mémoire et ne pas perdre une seule note de cette musique
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délicieuse. En entrant, je vois un piano et quelques cuivres couchés paresseusement aux pieds de cinq ou six pupitres. J'avoue que cela me refroidit un peu ; mais, fort de cette maxime du code criminel anglais «qu'un accusé est censé innocent tant que le jury ou le juge ne l'a pas déclaré coupable,» je refoule à l'intérieur mes sinistres appréhensions, je parviens même à faire reluire mes espérances, je me tais et j'attends.
Pourtant, le piano était toujours là, et il est difficile de concilier l'idée de la Somnambule avec celle d'im clavier, eût-il sept octaves et demie et fùt-il sorti de la meilleure fabrique.
Enfin le rideau se lève ; le chœur fait son entiée et attaque le premier morceau d'ensemble. J'étais plein d'indulgence, malgré tout, et j'ai trouvé cela assez sortable, quoiqu'il n'y eût certainement pas lieu de bisser. La salle frissonne ; c'est Lise qui
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apparaît ! Elle commence. Mon Dieu ! me dis-je en moi-même, que vous ai-je donc fait pour que vous m'infligiez une Lise de cet acabit? Le ciel resta sourd à mon interrogation et Lise continua son massacre. Ce fut, je crois, le signal. On se met à tirailler le premier acte de cette pauvre Somnambule; on en arraclie violemment des débris informes que l'on nous présente tout pantelants et convulsionnés. Chacun se met de la partie : Rodolphe, Aminé, le chœur ; tout cela tenaille avec une persistance de vouloir, avec des raffinements d'opiniâtreté, et par-dessus tout avec un sans-gêne tel qu'en affecte l'étudiant en médecine taillant sans merci les chairs de son sujet.
Le premier acte a duré dix minutes : c'était encore trop. Dans le premier chœur, je n'avais heureusement pas entendu le piano. Mais, hélas ! dans les morceaux moins bruyants, il m'a bien fallu le subir. Jamais je n'aurais cru qu'on put
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pousser l'audace du bras jusqu'à cette limite : je ne parle pas des doigts, ils n'y paraissaient que comme hors d'œuvre. Jamais clavier n'a émis des sons plus étranges et à la fois plus prétentieux. Je ne suis pas fort en harmonie, c'est ce qui m'a sauvé ; un compositeur y eût laissé sa raison, et les mânes de Bellini ont dû ressentir, du haut de leur glorieux séjour, de frénétiques tressaillements. Joignez à cet accompagnement barbare la psalmodie creuse du comte dans le grand air Vi ravviso, et vous concluerez avec moi qu'il est impossible de mieux s'entendre pour abîmer un chefd'œuvre.
Il faut pourtant le dire, dans tout ce chaos, dans ce froissement indigne de choses si belles, il y a eu un petit oasis qui m'a un peu reposé, c'est le chœur A fosco cielo. Je vous assure que ce n'était pas trop mal rendu ; mais, par exemple, il n'y a eu que cela et le ténor qui, malgré sa voix usée,
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montrait de temps à antre qu'il comprenait son rôle : sa phrase avait même assez d'école.
Pendant l'entr'acte, les cuivres ont joué, dans un style qui chassait les gens vers la buvette.
Que vous dirais-je? Les deux autres actes ont été donnés avec le même succès impitoyable dans son éreintement. Heureusement que l'on n'a chanté que trois ou quatre morceaux par chaque acte. Tout le reste était une pâle comédie, ou plutôt une farce grotesque, une pantalonnade parlée dans un anglais que je m'applaudis de n'avoir pas compris dans tous ses dévergondages.
Bref, je suis resté jusqu'à la fin, debout, car il n'y avait pas assez de sièges. Je me demande ce qui m'a poussé à subir jusqu'à la fin ce châtiment humiliant pour mes oreilles. Est-ce mon mauvais génie? Est-ce ce sentiment, naturel à une bonne âme, qui fait toujours espérer, en dépit même du
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bon sens, que les choses finiront par s'améliorer ? Je l'ignore et ne veux pas chercher à le savoir. C'est assez d'avoir reçu la blessure sans se complaire à retourner le fer dans la plaie.
— Bien sûr, disais-je en sortant à un ami, demain, la salle sera vide, ou, du moins, les gens trouveront où s'asseoir.
Je m'étais trompé. Ils sont restés une semaine, et tous les soirs ils ont eu salle comble. Ils ont même joué Fra Diavolo, et je ne suis pas sûr qu'ils n'aient pas répété la Somnambule. Ça été un succès sur toute la ligne. Savez-vous pourquoi? Vos journaux les avaient loués ; les nôtres ont emboîté le pas, à une seule exception près. Celte exception est le Mercury ; il mérite qu'on le nomme, car ses comptes-rendus]sont toujours faits avec impartialité et une grande connaissance du sujet. Les articles des autres étaient ronflants, flatteurs au superlatif,
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glorificateiirs ! Comme ces gens ont dû rire dans leurs barbes î Ils ont cru que nous les prenions au sérieux et ont mesuré l'étendue de notre savoir musical par la critique de nos journaux. Ils reviendront et ils n'auront pas tort. En revanche, le Beethoven Quintett Club, qui nous arrive idces jours-ci, prend la plus petite de nos salles, afin de pouvoir la remplir.
Croyez-vous qu'il ne serait pas temps pour les journaux d'établir une saine critique, et de décourager une fois pour toutes ces exploiteurs de mauvais aloi.
Je conçois que, lorsqu'il s'agit de concerts charitables, organisés par la bonne volonté d'amateurs qui n'ont d'autre objet que de rendre service, on doive pratiquer l'indulgence, et tout en donnant de bons conseils, s'abstenir d'une critique que sa sévérité rendrait déplacée.
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Mais lorsqu'on a affaire à des gens qui font une profession, on plutôt un métier de l'art, et qui viennent, sans aucune vergogne, tenter de nous faire prendre des vessies pour des lanternes — pardon pour cette locution — ne serait-il pas à propos de nous affirmer un peu et de faire voir à ces biocanleurs de doubles croches, que nous savons distinguer entre le comte Rodolphe et le général Boum Boum?
Notre impresar^io, j'oubliais de le dire, a donné la Grande Duchesse. On me dit que ce n'était pas mal. Je veux bien le croire : je n'y ai pas assisté, la première soirée m'avait découragé. Qu'on s'en tienne à Offenbach, mais qu'on ne touche pas aux chefs-d'œuvre.
Aurons-nous une fois celte volonté d'encourager la bonne musique et de décontenancer la musique détestable : je l'espère sans vouloir trop y compter.
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îl faut que la presse nous aide. Avec elle nous pouvons beaucoup : sans elle, nous n'arriverons à rien, ou à presque rien.
Ma voix n'est pas la première qui ait fait entendre une note discordante au milieu du concert universel de louanges qui s'élève autour des brocanteurs de l'art. Nous sommes encore bien peu nombreux, ■cependant. Que l'on nous aide et nous réussirons.