LES ADRESSES
Si l'on voulait relever tous les petits travers de ï'espèee humaine, ceux de notre société perfectionnée surtout, on en aurait pour bien des volumes. C'est un travail que je ne voudrais pas entreprendre : la vie d'employé public laisse peu de loisirs — à ceux du moins qui n'ont que leur
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travail pour recommandation — et par les temps durs que nous traversons, il faut encore tâcher de gagner quelque chose dans les heures libres du soir, pour pouvoir, comme on le dit familièrement, attacher les deux bouts ensemble à la fin de l'année. Ceux qui ont des goûts littéraires sont donc forcés de les mettre souvent de côté pour faire de la copie ou de la traduction. Cela n'est pas amusant et rapporte peu ; mais nous sommes si habitués à ces deux résultats I
Pourtant voici la session terminée ; le beau temps revient et nous aurons un peu plus de loisirs.
J'en profilerai pour signaler quelques abus, car j'avoue que. pour le quart-d'heure, je n'ai pas l'humeur gaie, et je passe de suite ma bile sur une manie, ou plutôt une maladie que j'abhorre plus que toutes les autres, c'est celle des adresses.
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La chose, d'abord insignifiante, est devenue plate et grotesque. Et, cependant, il n'y a plus moyen de s'en sauver ; il est impossible de faire un pas dans la vie sans s'exposer à présenter ou recevoir une adresse.
Un monsieur part pour voyage ou en arrive : ses amis se réunissent et lui offrent une canne, accompagnée d'un compliment auquel il répond en termes appropriés à la circonstance solennelle. C'est le jour de votre naissance ou de celle de votre femme : l'adresse arrive à point et vous y répondez, cette fois, en termes bien sentis, pourvu que l'émotion ne vous coupe pas la parole !
Que vous quittiez un emploi ou que vous y arriviez ; que votre position change ou qu'elle reste la même, on y trouve toujours un prétexte pour vous infliger une adresse que vous relisez, le lendemain,
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sur tous les journaux, avec les paroles heureuses de la réponse.
Un capitaine de steamer essuie-l-il un grain pendant la traversée? Vite, ses passagers présentent une adresse à l'habile marin dont la science n'a été égalée que par un courage et un sang-froid à toute épreuve. Le passage a-t-il été exceptionnellement heureux, le soleil n'a-t-il cessé de briller pendant tout le trajet? C'est encore une raison pour présenter une adresse dans laquelle on loue, cette fois, les qualités du gentleman qui sait si bien faire oublier à ses passagers les ennuis d'un voyage sans accident.
Un haut fonctionnaire quitte son département. Tous ses employés lui présentent une adresse de regrets à laquelle il répond d'une voix pleine d'émotion. Son successeur arrive : les mêmes employés vont le féliciter sur son avènement, en
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affirmant que la seule chose qui puisse leur faire oublier celui qui vient de partir, c'est la connaissance qu'ils ont des hautes capacités et des vertus sublimes de celui qui le remplace.
Cela va ainsi depuis le premier, en passant par les intermédiaires et les subalternes, jusqu'au portier de l'établissement, lequel ne peut plus se mouvoir ni ouvrir sa porte sans recevoir une adresse accompagnée d'un souvenir en nalurc ou en numéraire.
Partout, l'adresse règne en souveraine comme la mode dont elle est proche parente d'ailleurs. C'est une épidémie et une déplorable comédie. Comédie de la part de ceux qui présentent, et de la part de celui qui reçoit. Il y existe la même somme de sincérité, à peu près,- que dans les compliments que l'on échange au bal ou en visite du jour de l'an.
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Une adresse est presque toujours le fait d'un seul individu qui a ses raisons particulières pour faire la chose. Il rédige sa petite épîlre ; puis il s'agit de la faire signer par une foule de personnes indifférentes ou souvent mal disposées. C'est alors que se déploient dans tout leur éclat les qualités stratégiques du personnage. Il cajole, il caresse, il emmielle ; et si cela ne réussit pas, il prend le côté sérieux des choses, il avertit, il menace ! A. la fin, il faut céder ; tous les noms sont là. La cérémonie se fait. Le sujet de celte démarche ridicule a été averti huit jours à l'avance et a eu communication du parchemin, ce qui ne l'empêche pas d'affirmer qu'on l'a pris par surprise. Pourtant le plus surpris n'est généralement pas lui. Puis il défait soigneusement l'éloge que l'on a fait de lui, et, avec les matériaux, il s'érige un piédestal de modestie sur lequel il s'installe cauteleusement, à la faveur du nuage d'encens
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que ce dernier trait de vertu a provoqué de toutes parts.
Comédie !
Et dire que cela se fait partout et toujours, et se fera longtemps encore ! Et dire que des gens intelligents se moquent ainsi les uns des autres, avec le plus grand sérieux !
Mais ce n'est pas tout ; il y a encore la question du cadeau. Car qu'est-ce, après tout, qu'une adresse sans cadeau? Un habit sans manches, un dîner sans potage. C'est encore là que se fait une petite cabale très-soignée. Règle générale, l'enthousiasme pour un projet s'arrête au moment de la mise des fonds. Tant qu'il ne s'agit que de paroles, tout le monde semble pris d'un beau feu, l'assistance flambe avec un ensemble touchant. Les démarches commencent-elles? L'ardeur se ralentit un peu, l'unanimité se scinde, des groupes
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de refroidis se détachent et s'éloignent. Mais lorsque vient le moment de délier les cordons de la bourse, le feu s'éteint partout et la glace prend d'un bord à l'autre. On remarque cependant quelques zélés qui fument encore, comme ces mares qui restent liquides à la surface d'un étang gelé.
Ceux-là se chargent de l'affaire et ne la laissent pas languir. Ils se mettent aux trousses des indifférents, entourent les froids, grimpent sur les épaules des glacés. Patients dans les rebuffades, infatigables dans l'attaque, ils ne s'émeuvent, ne se découragent de rien. Ils ont la constance du collecteur qui se présente chez vous tous les jours, que vous remettez invariablement au lendemain, et qui reviendra jusqu'à ce que vous lui ayez donné un à-comple, pour recommencer encore, le mois suivant, ses interminables mais, hélas î légitimes persécutions. On les trouve partout, au travail et
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à la promenade ; dans les couloirs des bureaux publics et sur les marches de l'église. Ils sont toujours et en tous lieux ; la perpétuité est dans leur nature, leur essence est l'ubiquité. Ils gênent votre digestion, ils hantent votre sommeil. Leur ombre vous suit et ne vous lâche point que vous n'ayez mis, entre eux et votre personne, la longueur de votre signature, ou — ce qui est plus prudent encore en vue du repos futur — la superficie d'un billet de banque.
L'hiver est suprêmement détestable, et les grandes marées du printemps sont redoutables et redoutées. Cependant ce sont de ces maux que l'on attend à époque fixe, contre lesquels on se prémunit et qui, en somme, ont une durée limitée. Mais ceux-là, les zélés, sont d'autant plus épouvantables qu'ils sont imprévus. Ils vous prennent comme une colique, ils tombent sur vous comme la neige d'un toit. Enfin, vous vous êtes exécuté ;
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il vous faudra un grand mois pour réparer la brèche qu'on vient de faire à votre bourse ; mais, au fait, c'est fini et vous êtes tranquille pour longtemps.
Malheureux ! Cela va recommencer demain, dans trois jours, la semaine prochaine au plus tard. Il va naître quelqu'un tout exprès ; un fonctionnaire va être promu ou bien admis à faire valoir ses droils à la retraite. Ce sera ceci ou bien cela ; mais soyez certain que tout à l'heure, quelque chose ou quelqu'un va arriver qui exigera une adresse ou un cadeau, peut-eire les deux à la fois !
Et voilà comment ce pauvre employé, qui tire déjà à la fois tous les diables par la queue, est encore, à chaque instant, obligé d'empoigner par les cornes le diable anormal de l'adresse et du cadeau.
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Je vous demande si nous ne sommes pas déjà assez malheureux et assez ridicules, sans empirer notre état par de semblables sottises.
Je prêche peut-être dans le désert. Au reste, si je ne réussis pas à corriger labus, j'aurai toujours le mérite de l'avoir signalé.