LES ÉTRANGERS A QUÉBEC
Tous les citoyens un peu à l'aise ont quitté nos murs. Il ne reste plus que les pauvres qui, sevrés des jouissances que procure l'argent, font ici-bas l'apprentissage d'un purgatoire qu'ils trouveront moins dur, je l'espère, au grand jour du règlement des comptes. Il ne faut pas croire, cependant,
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pour cela, que ceux qui demeurent attachés à leur petite sphère soient complètement privés de distractions. Ils ont la foule des étrangers qui passent à leur porte et s'arrêtent quelquefois pour chercher, dans la crevasse d'une vieille muraille, — et Dieu sait combien nous avons de crevasses ! — l'empreinte d'un fait historique.
Ces étrangers nous viennent presque tous du pays voisin. Chaque matin, les bateaux-à-vapeur et les convois de chemin de fer les déposent par centaines sur nos quais où ils deviennent la proie des cochers, nos seuls cicérones. Ils enregistrent leurs malles à l'hôtel, puis, après avoir déjeuné sur le pouce, commencent leur pèlerinage historique.
La première place qu'ils visitent est la plateforme, ou terrasse Durham. Le cocher leur raconte à sa manière l'histoire du château St. Louis^
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leur parle de l'île d'Orléans et surtout des hauteurs de Lévis, où l'on peut encore voir les anciennes batteries américaines et admirer les fortifications que le gouvernement anglais a fait construire il y a quelques années. Beauport, Montmorency et Charlesbourg ont aussi leur importance historique, et le cocher, rusé comme ceux de sa race, se garde bien d'oublier ces endroits renommés qui lui valent des courses que la loi n'a pas tarifées et où la marge des profits est d'une largeur plus qu'appétissante.
Après avoir admiré le port, et noté sur leur calepin tous les petits détails qui ne se trouvent pas dans le Guide de Québec, ils vont faire le tour de la ville, avant d'aller relever ses environs. La grande batterie, les portes, l'esplanade, le jardin du fort, la Citadelle, tout est soumis à l'inspection, mesuré, historié, commenté. Les papas consultent le Guide, pendant que les jeunes misses — elles
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savent plus ou moins dessiner, — crayonnent les points de vue, que les mamans se plaignent de la température et que les enfants grignotent des gâteaux. Quelquefois, souvent même, il se trouve dans la voilure un jeune ami de la famille, lequel, en fait d'histoire, né goûte que le temps présent, et, en fait de points de vue, borne son horizon au joli minois qui fait semblant de se cacher derrière un voile trop transparent. Celui-là propose toujours de descendre de voiture afin de pouvoir offrir sa main et marcher seul quelque temps avec sa prétendue. A chaque coin de muraille, il signale un détail qui appelle un examen plus attentif, ou une trace d'inscription dont il serait important de découvrir le sens. S'il parvient à intéresser le papa et à le mettre sur la piste de quelque recherche curieuse, il est tout fier et profite du temps pour faire lui-même un cours d'histoire à sa façon. La ville a été examinée en tous sens. C'est alors qu'il
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propose la course à la campagne, appuyé par l'avis du cocher dont il a su se ménnger les bonnes grâces. Il a eu la précaution de faire mettre dans le siégo de la voilure un lunch qui peut se déguster au pied d'un monument, ou à l'ombre d'un chêne criblé par les balles françaises.
Là où les soldais du roi de France ont tombé, de faibles mortels peuvent bien choir quelquefois. C'est pourquoi il arrive de temps à autre qu'une racine, ou quelque tumulus ignoré devient la cause d'une chute qui commence par un léger cri el se répare avec un serrement de mains. Eh ! mon Dieul de combien de ces chutes n'avons-nous pas été témoins, combien de fois n'avons nous pas tendu une main secourable à une jolin miiin gaulée, tous tant que nous sommes, lorsque nous étions plus jeunes î Hélas! ce temps esl presque passé, et nous avons maintenant bien de la peine n lous relever nous-mêmes.
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Les plaines d'Abraham^ le champ de Sainte-Foye ont été exaoïinés jusque dans leurs derniers détails. Il reste maintenant le tour du Cap-Rouge, le lac Saint-Charles, Charlesbourg et les chutes de Montmorency. C'est à ce dernier endroit surtout que les émotions deviennent accentuées. En présence de cette grande nature, au bruit des eaux qui tournent dans leur précipice sans fond en lançant comme un regret leur écume transparente, on sent je ne sais quel frisson agréable et terrible à la fois envahir tout son être ; le cœur bat plus vile et le sentiment se développe avec une puissance singulière. Ce lieu grandiose a reçu bien des serments, et a préparé l'union de bien des destinées. Bien des vieilles filles ont découvert là, flottant sur le gouffre, leur dernière planche de salut. Bien des célibataires endurcis y ont senti leur cœur s'amollir et s'ouvrir à des sentiments
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contre lesquels ils se croyaient pourtant bien fortifiés.
Le lac Saint-Charles et le lac Beauport, arec leurs pronienades en bateau, ont aussi une influence très-grande dans le sens que nous venons d'indiquer. Il suffit que l'embarcation chavire ou menace de chavirer, pour que l'on vous consacre une existence que vous venez de sauver. Quelquefois même, il arrive qu'un orage subit et l'offre opportune d'un parapluie, qui sauve une toilette, vous valent toute une vie de remercîments.
Mais il est temps de revenir de cette promenade, nous pourrions commettre des indiscrétions et nous attirer des colères.
Nos voyageurs reviennent à l'hôtel bien fatigués, ce qui ne les empêche pas, après le thé, d'aller encore prendre le frais sur la plate-forme. Il y a
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là à étudier non-seulement les étrangers, mais notre monde à nous. On peut y observer des choses curieuses.
Mais, encore une fois, soyons discret. La parole est d'argent, mais le silence est d'or.