LA PAUOLE ET LA PENSÉE
« La parole a été donnée à l'homme pour exprimer sa pensée.»
Personne, jusqu'ici, n'a songé à contester celte vérité, et je ne voudrais pas être le premier à m'engager dans une voie aussi dangereuse. Cependant, sans gêner les croyances d'aulrui, il me
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sera peut-être permis de formuler un second énoncé qui. bien qu'apparemment opposé au premier, n'en est pas moins, dans la pratique des choses, d'une application aussi générale et d'une vérité aussi facile à établir.
C'est celui-ci :
«L'homme se sert de la parole pour cacher sa pensée. »
Et ma véracité me force de dire que le terme générique «homme» ne comprend pas ici seulement le sexe vilain, auquel j'ai le malheur d'appartenir. Les auteurs philosophiques, malgré leur visible austérité, ont plus de galanterie que nos législateurs, et quand ils disent «l'homme» ou « les hommes, » il est entendu que le beau sexe y est représenté pour au moins les trois-quarts.
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Ceci posé, pour la satisfaction de ma conscience, j'aborde de suite mon sujet.
Prenons n'importe quelle circonstance de la vie sociale, une visite, par exemple ; voyons ce qu'on y pense et ce qu'on y dit, et nous saurons par là jusqu'à quel point il est vrai que l'homme se sert de la parole pour cacher sa pensée.
J'avise ce jeune dandy qui, le premier janvier, après la grand'messe, se met en route pour aller, deçà delà, souhaiter la bonne année, et faire parade de son paletot neuf ou de ses nouvelles fourrures.
Il a sa liste toute faite : elle contient les noms de ses amis et de toutes les notabilités de l'endroit.
Il sonne à la première porte que lui indique son
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itinéraire. Il espère bien qu'il ne sera pas reçu et lient sa carie toute prête pour la déposer sur le plateau, ce qui ne demande aucun effort d'esprit etne dépense pas une conversation qu'il n'est pas donné à tout le monde d'avoir en quantité inépuisable.
La servante se présente.
— Madame reçoit-elle?
— Oui, Monsieur.
Le visiteur secoue la neige qui couvre ses habits et se donne à tous les diables. Il est furieux d'être admis, et, cependant, il entre le sourire sur les lèvres,
— Ah! quel bonheur, Madame, de pouvoir vous souhaiter la bonne année ! Il est peut-être
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un peu malin, mais j'étais certain de vous trouver et d'être le premier à vous présenter mes hommages.
Telles sont les paroles de notre dandy; voici maintenant ce qu'il pense :
— Quelle scie! J'étais venu de bonne heuie dans l'espoir que madame ne serait pas encore au salon, et me voilà pincé. Dépêchons-nous de nous esquiver au premier visiteur qui entrera !
Pendant ce temps, la maîtresse de maison a réfléchi.
— Comment, se dit-elle en elle-même, ce n'est que ce plat ennuyeux, cet imbécile î Et moi qui me suis tant dépêchée, qui ai laissé pleurer bébé pour venir le recevoir ! Si j'avais su ! Pourvu, au moins, qu'il ne reste pas trop longtemps !
Institution des Sourds-Muets ^Ann+réal
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Puis, tout haut:
— Ah ! voilà une visite qui me fait réellement plaisir. Mais vous ne vous prodiguez pas trop, Monsieur, vous vous faites rare : nous ne vous voyons que juste une fois l'an. Franchement, vous nous négligez. Yenez donc, de temps à autre, sans cérémonie ; rien ne peut nous être plus agréable !
Que celui ou celle à qui la chose n'est pas arrivée au moins une fois dans sa vie, me jette la première pierre ; je promets de la lui rendre.
Ou bien encore, un équipage piaffe à votre porte. Madame. "Vous êtes en négligé, occupée à surveiller vos confitures ; mais la curiosité vous pique ; au risque de voir le sirop gonfler et renverser, vous courez à la fenêtre pour voir qui fait
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tout ce flafla. Bien mal vous en a pris, car c'est une visite qui vous arrive ; on vous a vue derrière le rideau, et il n'y a plus moyen de faire dire que vous n'y êtes pas. On entre, et vous protestez de tout le plaisir que vous cause cette agréable rencontre, pendant que votre esprit écume les confitures, pense à la robe de chambre sur laquelle bébé a laissé des traces visibles de son passage ; et vous chassez mentalement l'importune visiteuse à laquelle votre bouche prodigue cependant les douces paroles de l'amitié.
Une autre fois, vous êtes au bal. En dansant, quelqu'un vous a marché sur le pied et vous a fait un mal horrible ; car je suppose que vous avez des cors : ces choses-là existent, quoiqu'on ne les voie pas toujours.
— Mille pardons ! dit ce quelqu'un qui e^t votre danseuse : je vous ai fait bien mal.
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— Grande innocente! murmure votre esprit; j'ai bien envie de te le rendre ! " i
— Mais ce n'est rien du tout, disent les lèvres ; j'aurais voulu que ce fût beaucoup plus. Tout ce qui me vient de vous, même la douleur, me fait un plaisir extrême.
Et vous repartez à tourbillonner ou à ^uarfn7/er, rageant au dedans, souriant au dehors; comme ces nnciens gladiateurs qui savaient agoniser avec éirgance, et donner à leur dernier spasme tout le charme d'un gracieux sourire.
Vous, Madame, vous avez une robe neuve, magnifique, sujierbe, à trois douBles-jupes et en soie cordée de Lyon,— il paraît que c'est la plus belle et qu'elle coûte très-cher. Votre mari a même fait les gros yeux en voyant la facture de la
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modiste. N'importe, géiieralementj cela ne compte pas.
Mais, un soir, que vous avez invité une voisine à prendre le thé, son petit garçon, un enfant prodige, a versé sur la robe ne^ive toute une tasse de lail.
En vous-même, vous pleurez, vous gémissez, vous tempêtez contre l'abominable gamin. Pour un rien, vous lui administreriez un fouet mémorable. El cependant, vous l'excusez auprès de sa mère qui, de son côté, fait mine de vouloir le corriger, tandis qu'elle n'en a pas la moindre envie.
— C'est un petit malheur, dites-vous ; ce n'est presque rien. J'ai, d'ailleurs, une recette admirable, un savon merveilleux pour faire disparaître lus taches. Demain, il n'y paraîtra plus.
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En attendant, et pas plus tard que ce soir, quand la voisine aura pris congé, peut-être même avant qu'elle soit sortie du jardin, il y a gros à parier que vous chanterez une autre gamme.
Tous me direz que tous ces petits mensonges sont des exigences de la politesse, des nécessités du bon ton et du savoir-vivre. Yous avez peutêtre raison jusqu'à un certain point, et je ne vous chicanerai pas là-dessus.
Mais, en fait de paroles fallacieuses, je vais vous citer quelques exemples qui n'ont pas la même excuse.
Avez-vous remarqué, — ceci s'adresse surtout aux hommes et va causer une joie profonde dans le camp opposé, — avez-vous remarqué, dans les circonstances où l'on prend la parole en public.
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le petit exorde que l'on met en tête de son petit discours.
Qu'un homme soit élu président d'une république, trésorier d'une banque ou secrétaire -correspondant d'un club de patineurs, il dira invariablement :
— « Le choix que vous venez de faire, messieurs, m'honore autant qu'il me confond. Vous auriez pu trouver une foule de personnes plus capables que moi de remplir cet office^ et la tâche que vous m'imposez est trop lourde pour mes faibles épaules. Cependant, messieurs, je ferai tout en moi, et dans la mesure de mes humbles capacités, pour répondre à une confiance trop flatteuse de votre part. Si je succombe sous le fardeau, la faute en sera à votre bienveillance qui a peut-être exagéré les légeis services que j'ai pu rendre jusqu'à présent. »
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Le soir, rendu chez lui, le même monsieur s'adresse à sa femme devant laquelle il n'a pas les mêmes raisons de s'humilier. Car, généralement, ceux qui sont moulons devant les étrangers, deviennent loups une fois qu'ils ont pénétré dans le domicile conjugal.
— c(Eh I bien, ce n'est pas malheureux ! On a compris, àlafm, que j'étais seul capable de faire prospérer cette entreprise. Cela me surprend, cai' les hommes sont si ingrats et connaissent si peu leur intérêt. Pour une fois, ils ont eu un peu de cœur et d'esprit ; pourvu que cela dure ! »
Dans une solennité quelconque, lorsqu'un auditeur est appelé à prendre la parole, il le fait généralement en ces termes :
— « Je n'étais pas venu ici pour parler, mils
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pour écouter Je vois autour de moi plusieurs personnes plus dignes que moi de se faire l'écho de cet auditoire distingué. Je suis pris tout à fait à l'improviste, et je vous conjure de vouloir bien m'exeuser si je ne m'exprime pas dans des termes qu'un peu de préparation m'aurait permis d'employer. »
Au fond, il ne pense pas un seul mot de ce qu'il dit. Toutes les bonnes choses qu'il adresse à l'auditoire, il les pense de lui-môme, et les hypocrites flagellations qu'il dirige vers sa personne sont indubitablement destinées à ses auditeurs. Il a l'air chagrin de ce qu'on l'a appelé, et, cependant, il serait furieux si on l'eût laissé de côté. La prétendue improvisation qu'il débite a été préparée avec soin. II a écrit son discours la veille et l'a appris par cœur. Si vous ne me croyez pas, regardez dans la poche de son habit.
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A ce sujet, il me revient une pelile anecdote dont je vous garantis l'aulhenlicité.
Il y a déjà un bon nombre d'années, — car je suis plus ancien que je n'en ai l'air, — ^j'assistais à un'e fêle littéraire à laquelle un de mes caroaiades de collège avait été prié de prononcer un discours. Ily avait là les sommités de la littérature ; la circonstance était solennelle et il ne s'agissait pas de débiter des inepties.
Le moment venu, cependant, mon jeune ami se présente sur la scène avec assez d'aisance et s'excuse de ce que, prévenu seulement à la dernière heure, il n'avait pas eu le temps de préparer son discours et devait se contenter d'une improvisation pour laquelle il réclamait la bienveillance de ses auditeurs distingués, — car les auditeurs auxquels on s'adresse sont toujours gens de dis-
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linction. Celte excuse, répétée de plusieurs manières différentes, dura un bon quart-d'heure pendant lequel l'orateur absorba une notable quantité de verres d'eau sucrée, qu'un voisin complaisant lui passait pour remplacer par un agréable glouglou chaque iiu de phrase qui se faisait un peu trop attendre. Finalement, sur je ne sais plus quelle période sonore, notre homme hésite, balbutie; il s'arrête, recommence pour s'arrêter encore, et subir un accès de toux qui arrive juste à point. Il repart, puis s'embrouille et s'enchevêtre si bien qu'il ne peut plus aller. Il s'agite et souffre, tandis que l'auditoire souffre et s'agite plus encore. Il lève les yeux au ciel, puis les promène sur les murs et sur ses auditeurs; le ciel, les murailles et l'auditoire sont également inflexibles et gouailleurs. Bref, essoufflé, noyé de verres d'eau et n'en pouvant plus, il semble prendre une résolution extrême ;
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et, pendant que sa main droite demeure suspendue dans un geste qui demande grâce, il introduit furtivement la main gauche dans la poche de son habit, et en tire un énorme rouleau de papier qu'il se met à lire tout d'une haleine.
C'était le discours que l'orateur prétendait n'avoir pas eu le temps de préparer ; c'était son improvisation !