‹ Échos de QuébecChapitre 7 sur 32 · NUAGES ET AVERSES · texte numérisé non relu

NUAGES ET AVERSES

Je m'inslalle commodément dons mon fauteuil et je commence.

Il n'y a rien comme une position gênante pour entraver les idées. Foin de ceux qui s'imaginent que l'état de soulîrance du corps dégage l'esprit : A ce compte-là, les trois-quarts et demi du genre

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humain crèveraient de génie. — Il faut être bien grand homme pour donner dans ces idées-là. Dieu merci, je ne suis pas tout-à-fail arrivé à ces sommités étourdissantes, et mon naturel tranquille se plaît encore dans les humbles sphères de la position commode et bien assise. Après cela, je suis certain que la plupart de mes lecteurs pense comme moi.

Il y a dans la vie humaine des positions difficiles ; on peut même dire que toute notre existence se compose d'un tissu de petites circonstances suprêmement désagréables.

— Il a plu toute la nuit : les rues sont à blanc d'eau et de boue, comme disent les gens: vous vous êtes levé lard paice que le bébé vous a empêché de dormir ou qu'on amis des chardons sous \os draps ; enfin vous êtes mortellement pressé

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d'arriver à votre bureau. Vous enjambez avec furie les quelques planches disloquées qui font les trotloirs de la rue Sainl-Jean. Soudain deux dames vous font blocus. Leurs crinolines datent de cinq années en arrière. Elles prennent une fois et demie le passage ; pas la moindre issue pour vous faufiler. Yous toussez, vous piétinez comme un homme qui a envie de passer : ces dames ne comprennent pas. Yous toussez plus fort et plus proche : le blocus est sourd et ne fait pas attention à vous. Enfin, de guerre lasse, et après avoir essayé tous les moyens honnêtes de vous faire comprendre^ vous prenez votre courage à deux mains et vous risquez une de vos bottes vernies dans la boue pour placer l'autre vitement sur le trotloir, en avant de ces dames. Mais vous avez mal calculé votre élan : votre chapeau tombe dans la rue et votre pied souillé vient caresser dé^agréablement la robe de l'une des élégantes. Pendant

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que le vent fait courir votre chapeau sur l'onde noire, et vous après le chapeau, la dame s'évanouit, les gamins vous sifflent et vous perdez la tête. Comme nn malheur n'arrive jamais seid, une voiture lancée à toute vitesse arrive à po nt pour vous couvrir de fange en passant, et le cocher vous flanque un coup de fouet pour vous essuyer.

Un autre jour, peut-être le même jour, vous arrivez un peu tard à la maison, et, comme on a éteint la moitié (\es réverbères sous prétexte que cela empêchait les gens de dormir, vous n'y voyez plus du tout. Vous sonnez à une porte, et, au lieu d'entrer chez vous, trompé par l'obscurité, vous tombez tout penaud dans le vestibule de voire voisin. Dans votre trouble, vous prenez la servante pour la dame de la maison ; vous vous confondez en excuses devant celle-là, et vous prenez le sourire plein de pardon de celle-ci pour une familiarité

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déplacée. Enfin, vous parvenez à entrer chez vous, et pour oublier votre mésaventure, vous vous mettez au lit. Cinq minutes après, et au moment où vous allez vous endormir, si vous êtes médecin, soyez certain qu'on viendra vous éveiller à la hâte pour un patient qui se meurt ; si vous êtes marchand, pour votre boutique qui biùle ; si vous connaissez les douceurs de la paternité, pour le mioche qui a avalé une épingle.

Notez bien, mes cliers amis, que ceci n'est pas de l'imagination: bien au conti'aire, ce sont des accidents qui arrivent tous les jours.

Ne vous est-il pas advenu mille fois, par exemple, de descendre de voiture, à la porte d'une salle de concert, et de constater avec angoisse que vous aviez laissé dans voire chambre, sur le coin du buffet, voire bourse, contenant les cartes

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d'entrée et l'argent pour payer le cocher ; en attendant, c'est en hiver, et ces dames grelottent.

Ou bien, c'est en été, vous vous promenez au jardin ou sur la terrasse par le plus beau soleil du monde, avec votre fiancée et la future belle-mère. Tout-à-coup un orage arrive on ne sait d'où, et fond sur les gens. Vous avez un mille à faire avant d'arriver au port. Vous n'avez pas un sou sur vous : m«is, cependant, il faut être poli.

— Je SUIS fâché, mesdames, dites-vous en épiant l'horizon avec terreur, qu'il n'y ait pas de voilure au proche, nous allons être trempés !

Tiens, dit la jeune fille, nous pourrions entrer quelque part, laisser passer l'orage

Le destin veut que vous soyez à ce moment

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juste en face d'une confiserie. Il faut bien s'exécuter, vous entrez galamment à la suite de ces dames, enchanté sur la figure, furieux au fond du cœur. Mais on ne passe pas comme cela un orage dans une confiserie sans prendre quelque chose. Les gens savent si bien profiter de la circonstance.

«Nous avons des glaces à la vanille, à l'ananas, aux framboises. ..Monsieur, ...peut-être voudriezvous en offrir à ces dames. »

La mère, qui a plus d'expérience refuse : mais la jeune fille qui a plus soif, accepte.

Enfin, des glaces aux gâteaux il n'y a pas loin. Tant et si bien que, l'orage passé, quand on présente la carte, vous constatez en pâlissant que l'addition se monte à une piastre et demie. Vous appelez à l'écart la jeune fille qui est au comptoir,

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et vous cherchez à lui faire comprendre que ce sera pour le lendemain. Malheureusement, elle vous connaît d'ancienne date et ne veut pas comprendre. Bref la future belle-mère est obligée de payer, et vous lance des regards furieux pendant que votre fiancée songe que M. X., un de vos rivaux, a toujours le gousset bien garni d'écus.

Comme vous vous êtes amusé î

Après cela il y a des personnes qui voient la vie tout en rose. Ceux-là ne peuvent pas être des gons d'esprit comme nous ; cependant ils ont la majorité, respectons-les ;. j'ai toujours eu un grand respect pour le nombre et le fait est que je me suis toujours bien trouvé de ce sentiment aussi naturel que prudent.

INE EXCURSION A CACOUNÂ.

Nous sommes partis trois, le cœur léger et le gousset de même. En revanche, nous avions du tabac, des pipes et quelques provisions débouche. En ces temps de guerre et d'indignation meetings, on ne sait pas toujours ce qui peut arriver.

Un voyage décent vingt-cinq milles parchemin de fer n'est pas une chose essenliellemeui amu-

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santé. Néanmoins, si le chemin du ciel même est étroit, on ne doit pas se plaindre que celui de Cacouna soit un peu raide et passablement dur. Méfiez-vous des voies larges : elles sont généralement funestes.

Cacouna est le paradis des Anglais. C'est le ciel de la mode, le ciel des grecian bends et des chignons.

Il possède, du reste, un magnifique hôtel, avec des alentours superbes, un peu dépourvus d'ombrages, mais très-favorables aux robes de soie.

C'était le dimanche, partant un jour de Bible et de repos.

Nous élions seuls parlant le français et ayant quelque chose comme une expression sur la figure.

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Tout le reste était mort ; mort aux quilles, mort au jeu de billard.

Les pianos muets ; dans un coin, trois Inrpes et deux violons renfermés dans un religieux silence et cachant leurs échos gaillards sous d'immenses tuniques de flunelle verte pour se d' nner une apparence sérieuse.

11 n'y avait qu'une chose de permise, c'était la buvette. Défendues, les quilles ; crime, le billard ; mais permise, oh ! très-permise la buvett'\

Comprenez vous, des païens comme nous, qui, après les offices, nous permettons un peiil air do chant, un petit jeu sans malice, un bout de causerie un peu saline? Horreur I

Une saine religion proscrit ces épouvantables

Une excursion à Cacouna

forfaits. Seulement, comme on ne peut pas sans danger pour la constitution, lire sans cesse la Bible, même la mieux imprimée, il faut bien se payer quelques petits entr'acles; mais quelque chose d'innocent, de tranquille et de bon exemple. Vous voyez de suite que la buvette seule peut résumer toutes ces qualités.

Aussi, on y court, on y vole, on s'y précipite. On s'y serre la main avec foi, on y prend un verre plein d'espérance ; seulement on ne s'y grise pas par charité : au contraire, cela coûte cher et n'est pas à la portée de toutes les bourses.

Un autre amusement qui passe pour être assez chrétien, mais dont on use toutefois avec une louable modération, c'est le bain à grande eau.

Le bain à grande eau n'est pas, en général, ce qu'un vain peuple pense.

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On choisit le point de la haute marée. Les uns se costument ; d'autres n'ont pour tout vêtement que les haillons des vagues, comme dirait Victor Hugo.

On se lance avec énergie dans deux pieds d'eau ; on se roule dans le sable, ce qui fait un assez rude savon ; les hardis vont un peu plus loin, les téméraires se risquent jusqu'aux aisselles. Ces cas là sont heureusement rares. On rit, on se lance l'eau à la figure ; puis on court vite sur la grève, on se bouchonne avec une serviette de bure ; enfin, le corps en sang, les pieds pleins de gravier, on remet vite ses hardes, et l'on gravit l'escalier interminable qui conduit à l'hôtel où l'on arrive en nage, mais heureux d'avoir pleinement satisfait aux exigences de la mode et du bon ton.

C'est le progrès du siècle ; il n'y a rien à dire.

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Mes amis et moi, qui sommes très-arriérés, comprenant peu et appréciant moins encore les douceurs de ce bain éreintant, nous nous mîmes en tête de faire un bout de course en chaloupe.

Pleins de ce désir raisonnable, mais peu distingué, après recherche, nous trouvâmes un pékin, nommé Johnny Larouche, excellent garçon, fort bon marin, et pas du tout gênant.

Pour une somme insignifiante ce brave garçon nous fit faire une promenade splendide de deux heures, sous quatre voiles, avec une brise assez franche et un tangage capable de démanteler des estomacs moins bien cuirassés que les nôtres.

Son seul défaut était de vouloir virer lof pour lof. A part cela, matelot expérimenté, il s'y entend comme pas un à lofer, arriver, larguer ou serrer

Um excursion à Cacouna 87

les écoutes, border une rame et arrimer un baleston.

Vous voyez d'ici comme nous nous sommés

amusés ; sinon, avouez de suite que vous n'êtes

pas marin.

En justice, je recommande Johnny Larouche et sa chaloupe aux amateurs qui voudraient encourager un brave homme en même temps qu'un hardi compagnon.

Nous sommes revenus en steamer et la nuit, ce qui peut prêter à beaucoup d'aventures. Malheureusement je n'en ai pas à vous raconter.

Notre bateau n'a pas échoué et nous n'avons pas fait naufrage. C'est donc un retour complètement dépourvu de sensations. Si, encore, nous

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avions eu une grosse mer et beaucoup de malades à bord ! Mais le fleuve était d'un calme désespérant, et nous avons dormi tout d'un somme> comme de bons bourgeois dont la conscience et l'estomac sont en repos.

Après tout, bien des gens se contentent à moins.

LES ACTIONS IMTILES

On a fait de nombreux discours el même des livres sur les paroles inutiles ; on n'a pas eu tort. Mais je me demande pourquoi on s'allaque si rarement aux actions inutiles. Dieu sait, pourtant, s'il y en a par le monde, et combien on gaspille ainsi un temps et des forces qui pourraient être avan-

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tageusemenl employés d'une autre manière ! Et ces inulililés, non-seulement on les excuse et on les pardonne, mais ceux qui les commettent y acquièrent souvent une célébrité, ou plutôt une popularité que l'on refuse la plupart du temps au véritable mérite.

Yous voyez un bon malin, placardée sur les murs, une affiche portant que M. Jacques s'est engagé à faire, à pied, cent milles en dix-huit heures. Partout où l'affiche s'étale, les groupes de curieux se forment pour en lire ou en épeler les caractères flamboyants. On discute, on commente ; on hésite à croire à ce fait merveilleux.

— Quoi ! ce n'est pas possible ! un tel qui va faire cent milles en dix-huit heures ! Mais je l'ai connu tout jeune ; son père et le mien étaient voisins. Et pourtant, au fond, cela ne m'étonne

Les actions inutiles 91

pas ; c'était un gaillard rudement charpenté ; j'avais toujours prédit qu'il arriverait, s'il voulait s'en donner la peine.

— A qui le dites-vous? Il annonçait cela de bonne heure ; personne ne le connaît mieux que moi : une de mes sœurs a épousé son cousin.

— Son père est mon oncle propre.

— C'est sa tante qui m'a élevé.

— Moi, j'ai été à l'école avec lui ; nous étions comme les deux doigts de la main.

Enfin, chacun semble heureux de pouvoir dire qu'il est parent du héros ou, tout au moins, qu'il l'a connu ; de même qu'aux enterrements, une foule de gens sont enchantés de se mettre en évi-

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dence, en prenant un air affairé, ou en se rapprochant le plus possible du corbillard, de façon à être pris pour quelqu'un de la famille. Il va sans dire que cela a lieu seulement au convoi du riche: le pauvre ne provoque pas le même empressement.

Bref, notre homme au cent milles a fixé son jour, et ce jour est arrivé.

L'homme arrive aussi de son côté.

Il est richement costumé ; veste et culotte de velours noir avec gilet bleu et agréments d'or ou d'argent ; casquette brillante, bas blancs, souliers vernis. Il s'avance en regardant tout le monde d'un air important et ennuyé, jetant par ci par là un petit sourire à quelques amis que celte marque de bienveillance fait rougir de bonheur.

Les actions inutiles 93

Il ne fait rien par lui-même ; il a un homme d'affaire, des employés, un secrétaire. Un honnête citoyen, que l'on a oublié de faire payer à la barrière, vient, une fois entré, olTrir consciencieusement sa pièce de trente sous au héros; celui-ci se détourne avec dédain, comme si l'argent pouvait lui salir la main, et, par un geste majestueux, il indique son manager.

Et pourtant, il n'y a que quelques jours encore, ce même grand homme, garçon d'hôtel je ne sais plus où, s'est avancé avec empressement pour tenir mon cheval, et a reçu, chapeau bas, le pourboire que j'ai jeté dans sa main non encore célèbre. Alors, il m'eût demandé ma protection pour lui faire obtenir une place de laquais ; aujourd'hui, il croirait m'honorer en m'acceptant pour son secrétaire.

L'homme commence à marcher. Il a un espace

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d'un demi-mille de circonférence ; il faut qu'il en fasse deux cents fois le tour en dix-huit heures. Les paris s'engagent parmi la foule qui a pénétré dans l'enceinte. 11 y a là les rapporteurs de la presse- associée, qui s'apprêtent à faire jouer le télégraphe et à raconter à l'univers étonné toutes les phases de ce grand combat d'un seul homme contre cent milles.

On murmure, on chuchotte, on va, on revient pour s'en aller encore. La foule se renouvelle et la recette augmente.

Enfin le centième mille est achevé et le marcheur est en avance de dix-sept minutes. Les spectateurs enthousiasmés poussent un hourrah étourdissant, et Jacques se laisse porter en triomphe jusqu'à son hôtel, où plusieurs citoyens notables sont déjà rendus pour solliciter l'honneur d'être admis à le féliciter.

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Le lendemain, la même foule fera la même ovation à un monsieur qui aura gagné une course de vélocipède. Quelques jours après, ce sera le tour d'un autre individu qui aura fait la route de Vienne à Paris sans descendre de cheval, ou qui aura marché pendant six fois vingt-quatre heures sans dormir.

Et, pour cela, tout le monde aura été mis en émoi ; les deux continents se seront parlé par le câble transatlantique, et toutes les autres affaires auront été reléguées au second rang ! C'est pourtant ainsi que la chose se fait, et les noms des hommes qui provoquent ces commotions passeront à la postérité.

Pendant ce temps, un génie incompris meurt avec l'invention utile que la foule a repoussée. Ces mêmes notabilités qui, tout à l'heure, sont

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allées féliciter les jarrets solides du marcheur, ont consigné à leur porte l'homme de talent qui venait solliciter leur appui pour sa déceuverte.

Et pourtant, qu'un homme parcoure cent milles en dix-huit heures, qu'il gagne une course de vélocipède, qu'il passe six jours sans dormir, à quoi cela peut-il servir? quel bien peut-il en résulter pour l'humanité?

Tout le monde, cependant, encourage ces actes inutiles et sots, chacun s'honore de les subventionner.

Vous n'aurez pas le moyen de fournir la plus petite obole pour une œuvre utile et patriotique, et vous trouverez toujours de quoi souscrire pour aider à l'accomplissement d'une chose ridicule.

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Vous repousserez Fulton et vous acclamerez Blondin.

C'est ainsi que le monde est fait, et il est inutile d'essayer de le refaire.

L'intelligence est souvent la sujette de la sottise.

Cela peut consoler bien des gens.

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