SCHAFFHOUSE
A la gare, je rencontre mon Neuchàtelois avec lequel je visite le chef-lieu de ce canton de Schaffhouse, enclavé dans le grand-duché de Bade.
Par suite même de sa situation, Schaffhouse est une ville militaire; ville ancienne comme Berne et comme, elle très curieuse, bien qu'à un moindre degré.
Au voisinage de la gare, dans le quartier moderne, c'est une profusion d'hôtels à grands balcons de fer richement ornés et de restaurations avec tonnelles et jardins.
A visiter, au centre, de la ville : le Frohn-
waag-Platz et, plus loin, la Vordergasse, aux constructions originales, aux mars peints à fresques.
On y voit des fontaines, surmontées de statues de guerriers, guindés dans leurs armures. Statues d'une décence douteuse, bien qu'on n'y trouve nulle part le nu cher à l'art grec. On comprend alors combien on a eu raison de dire :
« Le nu, c'est le beau, lie troussé Benl est indécent. »
A l'extrémité de la ville, un long escalier conduit à la tour de Munnoth, d'où l'on découvre la ville et les environs, avec un coin du beau lac de Constance.
l.a tour de Munnoth, élevée au XVI" siècle sur les ruines d'une forteresse construi te par les Francs, est entourée de fossés. Sa masse est énorme, et ses murailles mesurent cinq mètres d'épaisseur.
Après déjeuner, nous allons attendre à la gare le train de la ligne de Bade, dont la première station — Neuhausen — avoisine la chute du Rhin.
L'affluence des voyageurs est énorme
dans les salles d'attente et sur les quais, où l'on circule librement ; « librement » n'est ici qu'une façon de parler. Car il y a là un pullulement d'allemands de tout âge et de tout sexe, qui ne ressemble en rien à ces masses populaires qu'on voit, les dimanches d'été, se presser aux petites gares des environs de Paris.
Ces masses sont compactes et pourtant souples et malléables. Elles glissent et se faufilent sans s'écraser ; en un clin d'œil, elles prennent d'assaut et remplissent les wagons.
Ici rien de pareil. C'est une bousculade sans fin, un entre-choquement général, une inextricable mêlée de coudes rigides et de lourds bagages. Tout cela se précipite à la fois, ahuri, affolé, sur le même wagon — le plus proche — où, naturellement, personne ne peut entrer.
Ce qui frappe le plus dans cette foule, c'est quelle se ressemble, chaque individu paraissant façonné — à coupole serpe — sur le même patron.
Type primitif, avec des figures qui sem-
Ment contemporaines de l'âge de bronze, osseuses, basanées et ridées, anguleuses, parcheminées et momitiées, sans prétention aucune à la grâce affable ou â la gaité folle. Toutes les femmes noires et en noir, le chef affligé, pour comble, du même petit chapeau de paille, également noir. Lamentable petit chapeau rond, qui fait toutes ces paysannes badoises plus ressemblantes entrelles et plus laides encore que les hommes... s'il est possible t
Si quelqu'un me soupçonne de foncer un peu le tableau, je répondrai qu'ici j'exprime surtout mes impressions, que je tâche de les rendre au naturel, et que la vue de la race allemande, ou seulement son fumet, m'inspirent une exaspérante antipathie.
A force d'énergie nous réussissons â nous entasser dans le train. Et quel train t un vrai vacarme. Et, dans ce train, quelle atmosphère ! . .
LA CHUTE Dr RHIN.
La distance est courte de Schaffhouse à
Neuhausen. Le temps de faire ouf 1 en mettant pied à terre, et nous gagnons les hauteurs de Y Hôtel Suisse (Schweizerhof), remarquable par sa situation, son luxe et son confort, notamment par sa salle à manger et sa terrasse ornée de statues.
De cette terrasse s'élève en face de nous, sur la crête d'un rocher, le château féodal de Laufen. Nid d'aigle dominant cette grandiose Chute du Rhin, qui resplendit en plein midi dans l'encadrement vert-sombre des montagnes couvertes de sapins.
Nous descendons ensuite, par un sentier sinueux et ombragé, au bas de la chute ; puis nous arrivons, par un pont jeté sur un bras du Rhin, au château de Worth, transformé en café-restaurant. Le coup d'œil n'est pas moins saisissant qu'en haut, car on y mesure de plus près la hauteur du précipice.
On peut acheter là — comme partout en Suisse — des souvenirs de son passage :
objets en sapin sculpté, vues photographiques variée* du Rheinfall, etc.
Une promenade peu banale à faire, si
JH
vous êtes d'humeur tant soit peu aventureuse, c'est la promenade en barque jusqu'au pied de la chute, avec débarquement sur le grand rocher qui la divise pour ainsi dire en deux parties.
La crainte fait le mal et non pas le danger,
paraît-il, et il se produit peu d'accidents.
Malgré cela, j'incline à me dispenser de ce petit voyage, après l'avoir vu accomplir par une embarcation de quatre à cinq personnes (dont une vieille anglaise), dûment empaquetées dans des manteaux de caoutchouc.
La houle, d'abord légère, imprime à la barque de gracieux balancements. Mais, en se rapprochant du rocher, le frêle esquif fiait par danser une sarabande effrénée. Il se cabre, refuse d'avancer malgré les efforts des rameurs, couchés sur leurs avirons, plonge et finalement disparait à notre vue, dans des bouillonnements d'écume. L'abordage a lieu néanmoins, et les passagers escaladent triomphalement la cime du rocher.
Nous les saluons. . . sans les imiter. Et
la barque où nous sommes montés nous conduit sans encombre sur la rive gauche du fleuve, au pied du château de Laufen.
Moyennant un franc et conformément à l'adage : « pas d'argent, pas de Suisse »
on peut se rendre au Fischetz et au Kœnzl, points culminants, protégés par des terrasses en fer. De ces terrasses, au milieu d'une pluie fine et du fracas de la chute, on la contemple dans toute sa fureur. Du château de Laufen, une route charmante, bordée de moissons sur pied, nous conduit à la station de Dachsen, d'où nous regagnons Zurich.
Le temps est splendide, et nous ne. nous lassons pas d'admirer la superbe vallée du Rhin, puis les grandes plaines qui entourent la ville forte de Winterthur.