LE LAC
Mon itinéraire primitif devait, comme je l'ai dit, me conduire directement de Zurich à Brùnnen. Dans ce cas, j'aurais pris par Horgen, Arth-Goldau etSchwyz.
Mais mon compagnon de route m'avait facilement décidé à m'écarter de cette voie et à l'accompagner à Einsiedeln, pour les raisons suivantes :
D'Horgen (sur le bord du lac de Zurich) à Zug il n'y a pas d'autre moyen de transport que les voitures. En gagnant, au contraire, Briinnen par Wadensweil (autre station du lacdeZurich),Einsiedeln,GoldauetSclnvy/., on se ménage un triple avantage.
On visite, si non en pèlerin, du moins en curieux, la fameuse basilique d'Einsiedeln et son couvent.
On fait pour y arriver, une très remarquable ascension en chemin de fer.
Enfin, la descente et le trajet jusqu'à Schwyz par le nouveau chemin de fer, en exploitation seulement, depuis quelques semaines, sont, dit-on, plus pittoresques encore. Aussi mon guide, pour qui les coins inexplorés sont rares, tient-il beaucoup à visiter celui-là.
Après une dernière promenade, dans laquelle je lis mes adieux à la ville de Zurich, nous nous embarquâmes sur son joli lac; il en est peu d'aussi séduisants.
Un autre plaisir m'y attendait, celui de rencontrer sur le bateau des compatriotes, des parisiens, avec lesquels j'eus bientôt, comme on pense, lié connaissance.
Parmi eux se trouvait un professeur, en train de donner à son jeune fils, à l'aide d'une carte, une leçon de géographie, dont je prenais subrepticement ma part par dessus son épaule.
Il nous raconta qu'il venait chaque année, avec sa famille, passer ses vacances à Zurich. Il en préférait le séjour à celui des stations plus courues, de Lucerne ou d'Interlaken, par exemple. Mais il y était surtout ramené par l'attrait des promenades quotidiennes sur le lac. Et, de fait, avec sa largeur moyenne de trois kilomètres sur vingt-huit de longueur, avec sa double bordure de larges paysages ; moins écrasé que le lac des Quatre-Cantons par les hauteurs voisines ; n'ayant pas, comme celui de Genève, l'un de ses bords voilé d'un crêpe de vapeurs, le lac de Zurich est, pour employer la langue courante, un lac des plus suggestifs. Sa traversée m'a laissé, en tout cas, pour ma première promenade en bateau, la plus charmante impression.
Et cette impression s'est réveillée plus vive lorsqu'après avoirdébarqué à Wadensweil et pris le chemin de fer qui, de ce point, monte par une assez forte rampe sinueuse jusqu'à Einsiedeln, il reparut subitement à nos yeux, au détour d'une montagne, comme un immense champ de nacre.
Il étincelait au milieu d'un grand cirque, tapissé de vert et piqueté d'innombrables chalets , semblables à un essaimage de fleurs rouges et blanches. Le tout baigné dans un ciel pur, illuminé par le rayonnement du soleil couchant. Au foret à mesure que notre train montait en décrivant des courbes le long des hauteurs, les lueurs dorées du crépuscule s'adoucissaient, noyant dans une pénombre vaporeuse des fragments de lac, des coins exquis de vallées.
Cette lente ascension d'un train bondi' de pieux pèlerins (je parle de nos compagnons) vers le vieux moustier d'Einsiedeln empruntait à ce décor éthéré un caractère mystique d'une rare saveur.