EINSIEDELN
Nous y arrivons à la nuit tombante et sommes immédiatement assaillis par une foule grouillante d'enfants dépenaillés.
Cette petite ville, en dehors de sa pauvre population montagnarde, n'est guère, qu'une
grande hôtellerie, où passent chaque été des centaines de mille étrangers, qui affluent de tous les points du monde catholique vers le célèbre pèlerinage.
Ceux que sa légende intéresse peuvent consulter un ancien livre de haut style :
Les Pèlerinages en Suisse, de Louis Veuillot. Pour ma part, je confesse n'en avoir qu'une notion assez élémentaire.
Ce que j'en sais seulement, c'est qu'elle a donné naissance à une dévotion séculaire, qui a résisté victorieusement à la concurrence des nouveaux cultes en vogue, et que Notre-Dame d'Einsiedeln n'a rien à envier à ses collègues de Lourdes et de la Salette.
L'objet de la vénération des croyants est une madone, une vierge noire, échappée miraculeusement, dit-on, à l'incendie qui a jadis anéanti l'ancien monastère. Elle avait été retrouvée au milieu des cendres, simplement roussie ; d'où sa couleur noire indélébile.
Ce premier prodige ayant paru insuffisant, — il y avait même alors des mécréants — fut depuis complété et renouvelé expé-
rimentalement, de la manière suivante :
On plaça la statuette au milieu d'un buisson, auquel ou mit le feu. Les flammes ne firent du bois vert qu'une régalade, en respectant scrupuleusement la vierge désormais plus noire, plus miraculeuse et plus attractive que jamais.
Cette légende, pour être vieille, n'en aurait que plus de prestige si elle n'avait servi qu'une fois, si elle n'avait été adaptée à d'autres sanctuaires, où l'on révère d'autres statues de vierges non moins noires, figurées au centre de buissons non moins ardents, également enguirlandées d'ex-votos, également fécondes, en un mot, en miraculeuses offrandes.
Le sanctuaire d'Einsiedeln est, ;ï vrai dire, une merveille, un éblouissement d'or, un rayonnement de cristaux, un musée de fresques.
A l'extérieur, le monument bâti sur une éminence, son dôme ilanqué de deux tours, le cloître qui l'entoure, la grande place qui le précède, — avec sa réglementaire fontaine miraculeuse, surmontée d'une madone
dorée, — avec sa double rangée semi-circulaire de boutiques d'objets pieux [quelque chose comme une miniature de la place Saint-Pierre, de Rome), tout cela forme un ensemble d'une imposante sévérité.
La seule pensée qui me tracasse, encore une fois, c'est que j'ai déjà vu quelque part, en France, une vierge noire semblable, au milieu d'un semblable buisson ardent.
Je ne voudrais pour rien au monde troubler la quiétude des âmes confiantes. Mais ne craignent-elles pas que les gens simples n'attachent aux vertus de ces pieux pastiches l'idée de miracles d'imitation ?
C'est ainsi que les multiplications indéfinies des reliques des saints et du bois de la vraie Croix finissent par ébranler la foi la plus robuste. Ainsi encore l'existence simultanée à Argenteuil et à Trêves de Y authentique robe sans coutures portée par Jésus-Christ au moment de sa Passion, cette dualité d'un objet unique semblent-elles à beaucoup de bons esprits excéder la mesure des miracles permis et passer du domaine du mystère dans celui de la mystification.