LES VALLÉES DE LA LUTSGHINE
Je pi ends de bonne heure, à la gare de Zollhaus, le chemin de fer à voie étroite qui suit, au milieu des vergers, la rive droite de la Lïdschine.
Devant moi se dresse le glacier géant de la Jungfrau (la Vierge), d'assez près pour que je puisse distinguer ses massives stratifications de neige. Malheureusement je suis privé des effets de lumière changeante qu'y produit, dit-on, le soleil ; car il fait aujourd'hui défaut.
En remontant, le cours de la Lùlschine, j'arrive à Zweilùtschinen (les Deux rivières), au confluent de ses deux bras : la Lidschine blanche, qui descend de Lauterbrunnen et la LiUschine noire, originaire de Grindelwald.
Du pont jeté sur ce confluent, à la gare de jonction des chemins de fer qui accompagnent les deux cours d'eau, on peut voir qu'ils sont ainsi justement dénommés.
Tous deux sont formés par la fonte des neiges, mais arrosent évidemment des terrains de nature différente. Celui que je vais côtoyer jusqu'à Grindelwald charrie un limon noirâtre, qui lui donne l'aspect d'un grand égout collecteur. C'est bien la LiUschine noire. La Lùtschine blanche est. au contraire, transparente. Quant à la Liits-
chine proprement dite, formée par le mélange des deux courants, elle offre une teinte indécise, grise et louche.
Les vallées parcourues par les deux rivières — la brune et la blonde — sont, comme elles, dissemblables, mais toutes deux d'une exquise fraîcheur, ombragées, enlacées par des routes-promenades, avec un cortège de montagnes boisées et de rochers à pic, d'une variété infinie.
De leurs corniches s'échappent d'innombrables ruisseaux, qui serpentent dans des ravins, comme une galerie de petites cascades.
Leur moutonnement continu tire l'œil, qui se fixe, tout en haut, sur de larges plaques brillantes, accrochées par places aux glacis des rochers. A première vue on les baptise : couches de neige. Mais on voit avec la jumelle qu'elles sont dues à de minces nappes d'eau, qui lubréfient et semblent lisser les roches.
Tout cela est assurément fort beau. Et pourtant il me semble que cela manque du jour nécessaire pour fondre, dans l'harmo-
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nie d'une lumière univoque, les notes spéciales, les tons durs et heurtés propres à chaque objet.
J'ai déjtà fait pareille remarque au milieu des montagnes qui entourent Gœschenen, je la répéterai sur les bords même du lac de Genève : souvent, en Suisse, la brume mate le soleil.
Enveloppant tout d'une vaporeuse demiteinte, elle répand -sur tout un charme mélancolique, d'une poésieindéniable. Je lui préfère, pour ma part, la poésie du plein air, celle qui rayonne des choses ensoleillées.