‹ Échos de SuisseChapitre 46 sur 59 · HISTOIRE D ALLEMANDS · texte numérisé non relu

HISTOIRE D ALLEMANDS

Une autre aventure égaya pour moi cette humide journée.

En gravissant le chemin rocailleux qui conduit à la grotte de glace, j'avais croisé le plus grotesque cortège. Deux allemands ivres, a cheval, un parapluie à la main, le descendaient. Leurs guides, plus ivres encore, les suivaient, remorqués par leurs hêtes, aux queues desquelles ils se cramponnaient.

C'eut été à se tordre, si ce n'eut été effrayant à cette hauteur f 150 mètres environ).

Où je m'en donnai à cœur joie, par exemple, ce fut quand, au retour, je retrouvai ces vaillants teutons, attardés dans une auberge sur la route de Grindelwald, où ils s'étaient achevés. Rien de drôle comme leurs efforts inouïs et vains pour se réintégrer sur leurs montures.

L'un se servait, en guise d'étrier, d'une chaise boiteuse, avec laquelle il s'affalait dans le ruisseau. L'autre, hissé à force de bras sur une table, au milieu de bouteilles vides, en voulant enjamber sa selle, passait de l'autre côté et s'aplatissait sur la route avec un bruit sourd.

C'était, vous dis-je, à mourir de rire. Des allemands qui se tuent, sans faire de mal à personne, n'est-ce pas double aubaine et pain bénit ?

LAUTERBRUXNEN.

LE STAUBBACH.

Après avoir couché à Grindelwald, je descends par un train matinal à Zvbeilûtschinen. Puis de là, changeant de train, je parcours la délicieuse vallée de la Lutschine blanche, jusqu'à Lauterbrunnen.

Lesté du premier déjeuner, je me rends immédiatement à la cascade du Staubbach.

Imaginez-vous une rivière se jetant de la crête d'un rocher dans le vide, à une hau-

teur de plus de 300 mètres, avec des soubresauts dont la forme et l'impétuosité varient à chaque instant.

Le torrent s'éparpille bientôt en une vaste gerbe ; puis cette gerbe se divise en panaches flottants, où des myriades de gouttelettes reflètent les couleurs de l'arc-en-ciel. Plus bas encore, cette pluie fine, pulvérisée par la résistance de l'air, hésite à descendre ; métamorphosée en rosée, en vapeur blanchâtre, elle voltige comme une gaze légère, qui s'affaisse doucement sur le sol.

LE THUMMKLBACH.

Après la cascade du Stavbbach, celle du Trùmmeïbach, moins fréquentée peut-être, parce qu'elle est plus éloignée, n'est pas moins merveilleuse.

Prenez pour vous y rendre, presque en face de la cascade du Staubbach, un pont, puis un chemin qui remonte la rive droite de la Lùtschine blanche. Vous en suivez

pendant une heure le cours sinueux, au milieu d'une grasse prairie plate.

Prairie arrosée par des ruisseaux, qui rayent de blanc, comme sur le chemin de Grindelwald, la double muraille des rochers qui l'encadrent. Sur les corniches, des files de sapins vous accompagnent, comme une escorte de nains.

Il semble à un certain moment, après avoir longtemps marché, que les oreilles tintent ; puis on perçoit distinctement une sorte de grondement souterrain, dont l'intensité augmente peu à peu.

C'est la voix de la cascade du Trùmmelbach ; car on l'entend avant de la découvrir. Et ce qu'on en découvre d'abord, si imposante que soit la grande vasque d'où elle fait irruption à l'extérieur, n'est rien en comparaison du rare spectacle-concert qui vous attend à l'intérieur.

Pour y pénétrer, vous gravissez un sentier humide, bordé de rampes. Il vous mène sous une sorte dé portique, où un fracas épouvantable vous force à regarder à gauche.

Là vous découvrez une grande caverne, en forme de marmite — une sorte de chaudière de Satan ! — Dans la paroi adossée à la montagne, près de la voûte (ou du couvercle), par un grand trou rond de plus d'un mètre de diamètre, bondit à gueule bée un torrent d'une effrayante rapidité. Torrent cylindrique, de la forme du canal par lequel il s'échappe comme d'un ajutage.

On sait quelle puissance de débit possèdent les ajutages cylindriques. Qu'on multiplie cette puissance par la pression de l'énorme colonne d'eau qui traverse, dit-on, le rocher dans toute sa hauteur, et l'on comprendra quelle est la force indomptable d'un pareil jet.

Force perdue, qui s'épuise depuis des siècles à creuser dans le roc cette vaste caisse sonore, alambic du diable, dont la baie inférieure vomit, sous forme de cascade, la rivière qu'elle reçoit à l'état de trombe. Et cette trombe fait rage au point de soulever dans « l'infernale cuve » un tourbillon d'écume fumeuse, accompagné d'un bruit caverneux, terrible et profond, dont

rien ne peut donner l'idée. Ce n'est plus « une tempête dans un verre d'eau », mais un véritable ouragan en vase clos.

Si vous vous aventurez au milieu du pont jeté à travers l'entrée de l'excavation, vous vous sentez saisi, entraîné par la rafale, qui vous cingle à la figure une pluie glacée.

Encore une fois, après la cascade du Staubbach il faut voir à tout -prix celle du Trûmmelbach. Toutes deux prodigieuses, elles se prêtent l'une à l'autre, par le rapprochement, un singulier attrait. Ce n'est pas seulement entr'elles un contraste; c'est, aux points de vue esthétique et physique, une complète, une saisissante antithèse.

DE LAUTERBRCNNEN A BERNE.

Je retourne à Lauterhrunnen et quitte avec regrets cette région des Lùtschines, où il me resterait encore tant à voir : le Faulhom, la Schynige-Platte, Mftrren, — dont le nouveau funiculaire fonctionne sous mes yeux.

Son ascension serait aujourd'hui sans objet ; car le temps, bien que rasséréné, reste encore couvert.

Et puis, « on ne peut tout voir à la fois ».

Une première promenade à travers la Suisse ne permet guère que de goûter le dessus du panier de ce magnifique jardin.

Aussi bien suis-je maintenant déjà très avancé dans l'exploration de la partie de la Suisse pittoresque que comprend mon programme. En dehors des sites a voisinant les lacs de Genève et de Neuchâtel, je n'ai plus guère à visiter que les chefs-lieux de cantons : Berne, Fribourg, Lausanne, Genève, Neuchâtel. Et, si intéressantes que soient ces villes, c'est aussi leur côté pittoresque que je me propose d'envisager, sans m'étendre'en longues descriptions de leurs rues et monuments. Un bon Guide est, du reste, nécessaire pour s'y diriger avec précision.

Je retourne donc à Interlaken. Et, après avoirtraversélejolilac de Thun, — saluant au passage le Beatenberg et l'antique ville de Thun, — je prends, à Scherligen, le chemin de fer qui m'amène le soir à Berne.

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