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LES OURS

Capitale fédérale de la Suisse, Berne en est certainement la ville la plus curieuse par son histoire, comme par ses monuments et son profond cachet d'antiquité.

Ville protestante, de 46,000 habitants, chef-lieu du grand canton de Berne, son nom vient de l'allemand : Baer (ours).

Des ours, on en a mis partout ; et ils sont partout choyés, vénérés. On en voit en chair et en os, en bronze, en pierre, en bois ; valsant et faisant les beaux dans leurs fosses ; faisant, quand l'heure sonne, des rondes à la Tour de l'Horloge ; figurés en orchestre sous la fontaine du Mangeur d'enfants ; sculptés sur les monuments et les écussons

de la ville. L'ours est, en un mot, l'image de Berne, soit dit sans la moindre intention désobligeante pour ses habitants.

Bien que doués de cette allure un peu lourdepropre aux pays de langue allemande, les Bernois sont avenants et hospitaliers, comme la plupart des Suisses.

L'ours, pour eux, est bien un symbole, mais un symbole patriotique. Voici, en effet, l'origine du culte dont il est l'objet.

Après que Berthold IV, duc de Z;ehringen, vice-roi de l'Helvétie, eut fondé, en 1178, la ville de Fribourg sur la Sarine, pour défendre le pays contre les attaques des Bourguignons, son fils Berthold V fonda, treize ans plus tard, une autre ville forte sur l'espèce de promontoire qui domine l'Aar.

Ne sachant quel nom lui donner, il décida qu'elle recevrait celui du premier gros gibier qui serait abattu dans une partie de chasse, organisée dans les environs. Ce fut un ours qui écopa.

On peut voir à un kilomètre de la ville, près de la porte du cimetière, une pierre avec inscription commémorative du fait.

C'est en ce souvenir également que la ville de Berne orna son écusson d'un ours et décida d'entretenir à perpétuité deux couples de ces intéressants tardigrades dans des « fosses », aujourd'hui transférées sur la rive droite de l'Aar, près du Pont de la Nydeck.

La visite des fosses aux ours s'impose au touriste, plus encore que celle du Jardin des Plantes de Paris au bon provincial ; aussi me gardai-je d'y manquer. Mais, tout amour-propre national à part, force me fut bien de reconnaître que les ours de Berne sont beaucoup mieux léchés et mieux soignés que leurs congénères parisiens.

Ils sont aussi beaucoup plus savants et exécutent, avec une grâce dont la prétention à la mignardise est d'un drôle achevé, les exercices variés : évolutions, saluts, danses innommées etc., qui concernent leur état.

Tout cela au commandement, donné clans n'importe quel idiome, . . . car ils connaissent toutes les langues. Il suffit de leur indiquer la figure ou le mouvement demandé de la main, pourvue d'un petit pain ou

d'une simple touffe d'herbe. Car ils sont gourmands, les ours de Berne t

Gourmands et dodus ! Pour un morceau de brioche, ils se couchent sur le dos. les pieds dans les mains et, grotesquement, inspectent l'affluence de curieux ; pour une pomme ils font trois tours de valse ; ils sont capables de toutes les bassesses pour une carotte.

Ils se croisent les mains sur la poitrine d'un air suppliant ; ou bien ils font des mines, posent pour le torse, prennent des attitudes penchées, imitent les dodelinements de tète, les ronds de bras des plus accortes danseuses. Il ne leur manque plus guère que leur sourire stéréotypé : cela leur viendra sans doute avec un complément d'éducation.

Une vieille fille millionnaire, séduite par leurs attraits, les avait constitués autrefois ses légataires universels. Mais depuis qu'en 1798 le général Brune s'empara du trésor de Berne, pour le compte du Directoire, ils sont inscrits, dit-on, au bureau de bienfaisance de la ville. Ils vivent de souscrip-

tions et de carottes volontaires . portent pas plus mal.

et ne s'en

LA VILLE

Si j'ai longuement parlé d'ours à propos de Berne, c'est qu'il convenait de rendre à tout seigneur tout honneur.

Mais c'est parle Palais fédéral que j'avais commencé mon tour de ville. Placé entre une grande cour, ornée d'une statue en bronze de la ville de Berne, et une plateforme qui domine la ville basse et le cours de l'Aar, ce grand édifice est d'une belle architecture italienne.

On y visite gratuitement — rare exception — les salles des séances des Conseils fédéral, national et des Etats.

Près de là, un chemin de fer funiculaire conduit en cinq minutes à la ville basse.

La Terrasse, sur laquelle on voit la statue de Berthold de Zœhringen, est une belle promenade ombragée, d'où, comme de la

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plate-forme du Palais fédéral, on embrasse un vaste panorama.

A 35 mètres de profondeur, le cours sinueux et le barrage de l'Aar, ses ponts majestueux, toute la ville basse et ses environs ; au fond du décor, la chaîne des Alpes bernoises et les cimes neigeuses des montagnes avec lesquels j'ai déjà fait connaissance au Righi: le Wetterhorn, le Muench, l'Eiger et l'éternelle Jungfrau, dont la blanche silhouette accompagne le touriste et l'oriente, comme le grand jalon du pays Bernois.

La Cathédrale est un monument tudesque du seizième siècle, remarquable parles grandes figures, à draperies cassées, de son porche, et son original portail occidental, par ses sculptures intérieures, son orgue — émule de celui de Fiïbourg — ,1e monument funéraire du duc de Ziehringen etc.

Sur la place de la Cathédrale, où se tient le marché (aux anciennes coutumes bizarres), s'élève la statue équestre de Rodolphe d'Erlach, le vainqueur de Laupen. Quatre ours en bronze sont assis, en quatre attitu-

des différentes, sur les angles du socle.

\J Hôtel de ville, d'une élégance originale, est orné d'escaliers extérieurs, d'une horloge et d'écussons bariolées.

Devant la Tour de l'Horloge, au cadran astronomique, on voit des personnages automatiques frapper les heures, tandis qu'une famille d'oursons défile à la ronde.

La place du Marché au blé (Kornhausplatz) mérite aussi une mention.

On y trouve le Grand Grenier, dans la cave duquel s'alignent deux rangées de foudres énormes, aux écussons des divers cantons suisses, contenant de 15,000 à 25,000 bouteilles. Le fameux « tonneau Mercier »

n'est qu'une récente édition, amplifiée il est vrai, de ces monstrueux réservoirs.

Sur la place même est la fontaine dite de l'Ogre ou du Mangeur d'enfants. C'est un croquemitaine, chargé d'une provision d'enfants et enavalant un, la tète lapremière.

La ville de Berne abonde en « ces enfantillages sérieusement conservés par la sculpture ; ses rues ont conservé l'aspect tourmenté de la fin du moyen âge. » Rien d'o-

riginal, par exemple, comme les arcades basses et les galeries sombres de la rue du Muséum, et de la Marhtgasse, comme la rue des Chaudronniers, etc.

« Les guerriers du temps, dit excellemment Desbarolles, pourraient sans discordance s'y promener avec leurs armures. Ses maisons rendantes à balcons, ses rideaux à peintures, ses bannes et ses enseignes dorées, flottantes au dehors, ses fontaines surmontées de chevaliers ou de statues rudes et naïves, ses portes sculptées, tout donne à la ville de Berne un charme d'antiquité que toutes les autres villes gothiques s'empressent de gaspiller au plus vite. »

Si vous voulez voir le splendide coucher du soleil sur la chaîne de l'Oberland, gagnez, à un quart d'heure, de la-ville la terrasse du Schœnzli.

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