FRIBOURG ET SES PONTS
Je quitte Berne de bonne heure, parce que.
n'ayant pas une journée entière à consacrer à Fribourg, je désire néanmoins m'y arrêter assez longtemps pour visiter la ville et le viaduc de Granfrey, puis entendre, si possible, le concert des grandes orgues. On descend, comme dans un sous-sol, à la gare du chemin de fer de Berne à Lausanne. En se plaçant en sens opposé à la direction du train, on jouit, à la sortie de Berne, d'une belle vue d'ensemble sur la ville.
Le chemin de fer franchit l'Aar sur un pont en fer, gagne les champs glorieux de Laupen, Flamatt, puis, entre deux tunnels, la verdoyante vallée de Taferna.
Mais nous voici tout d'un coup suspendus au-dessus d'un abîme, au fond duquel coule une rivière. C'est la vallée de la Sarine, que nous traversons sur le viaduc de Granfrey.
Fribourg !
Bâtie sur un rocher par les Romains, c'est au douzième siècle que cette ville fut développée et fortifiée par les ducs de Ztehringen, réputés ses fondateurs.
Je la parcours rapidement. Sur la place de l'Hôtel de Ville, je m'arrête sous le Tilleul planté, suivant la légende, en 1476, après la victoire de Morat. (Voir au chapitre X.) Ce tilleul phénoménal est tout en fleurs. J'en recueille... ou, plus exactement, j'en cueille une, que je conserve à l'instar d'une relique. Non que, tout en respectant la légende du Tilleul, je nourrisse une foi absolument robuste dans l'âge qu'on lui prête. 416 ans, c'est un chiffre !
La longévité tout à fait apocryphe de certains arbres de la forêt de Fontainebleau et du quintuple hêtre de la forêt de Compiègne est, je crois, loin d'atteindre la sienne. Celles des ormes-Sullv et du cèdre de Jus-
sieu (au Jardin des plantes; ne lui sont pas comparables.
Quant au pauvre vieux accacia sous lequel venait méditer Buffon et qu'on surnomme « l'ancêtre du Jardin des plantes », il n'aurait encore que 256 ans. — Presque la fleur de l'âge du Tilleul de Fribourg ! — Je viens de revoir exprès ce phénix des robiniers. Eh ! bien, franchement, le vénérable ancêtre, malgré son recrépissage, est entièrement décrépit. Son tronc crevassé, recouvert d'emplâtres... en plâtre, ressemble à une vieille béquille mal rajustée. Les quatre branches qui le couronnent (?j, plus lamentables cent fois que les trois cheveux de Cadet Roussel, participent de la couleur de rouille des anneaux de fer qui les soutiennent. Le Tilleul de Fribourg, que j'ai vu couvert de fleurs au commencement de septembre, paraîtrait évidemment tout jeune à côté de lui. On le prendrait plutôt pour l'arrière-petit-lils de celui planté le jour de la bataille de Morat.
Faut-il ajouter que le chêne historique sous lequel saint Louis rendait la justice
aurait à peine vécu 300 ans, s'il faut en croire les supputations les plus libéralement légendaires ?
Parmi les nombreuses églises deFribourg, l'église gothique de Saint-Nicolas, avec sa tour, qui ressemble à la tour Saint-Jacques moins les quatre évangélistes, le jugement dernier de son portail et les fameuses orgues qu'elle renferme, est certainement la plus remarquable. J'y reviendrai à l'heure du concert.
Près de là, j'aperçois de grands câbles de fils de fer, tendus contre les' murs des maisons. Ce sont les supports, au nombre de six, du Grand Pont suspendu sur la Sarine, chef-d'œuvre d'un architecte français. Son unique travée, de 2fi."> mètres de long, passe à 51 mètres au-dessus de la rivière.
De ce pont, on voit à droite le Pont de Ootteron, qui paraît plus grandiose encore (bien que moins long), à cause de son élévation de 93 mètres au-dessus de la Sarine.
Je m'y rends en suivant, au bout du Grand Pont, le chemin latéral, flanqué à
gauche de la Tour rouge, bâtie sur un rocher, et surplombant, à droite, au-dessus de la Tour de l'ancienne porte de Berne, qui émerge du fond d'un ravin.
Du milieu du Pont de Gotteron le regard plonge émerveillé, d'un côté, sur les cimes des grands arbres de la vallée de Gotteron, de l'autre, sur le précipice où coule la Sarine et qui ébauche, k la base du rocher où s'élève Fribourg, un énorme fossé de circonvallation.
Une grande avenue me cond uit ensuite, en dehors de la ville, à la Chapelle de Lorette, petit sanctuaire, dont les murs blancs sont ornés à l'extérieur de belles statues de pierre.
De la terrasse qui l'entoure, brillentenface de moi, sous le rayonnement du soleil : en haut, Fribourg, fièrement campé sur ses fortifications, au ras desquelles s'implantent les murs des maisons ; dans le fond, la ville basse, ses ponts, l'église Saint-Jean, ancienne Commanderie des chevaliers de Malte ; à gauche, le barrage et la chute de la Sarine, produisant la force motrice né-
cessaire pour éclairer la ville à l'électricité. Cette force y est transportée an moyen d'un cable aérien.
Que diraient les Romains qui l'ont bâtie s'ils pouvaient y voir cette prodigieuse application de la science moderne ?