PRÉFACE IX
» C'est la cause des croisades et des héroïques combats des Espagnols contre les Maures ; croisades et combats qui ont brisé l'essor triomphal de l'Islam.
» C'est la cause de la société chrétienne contre les Albigeois, ces précurseurs des socialistes et des sectaires de notre temps, contre le protestantisme qui a ébranlé l'autorité dans le domaine religieux, contre le philosophisme et le libéralisme qui l'ont affaiblie dans le domaine social et civil.
» C'est la cause au xix* siècle, de Montalembert, d'O'Connell, de Windthorst, de Léon XIII.
» C'est la cause de tous les progrès qui ont éclairé, ennobli, enflammé l'humanité !
» Cette cause, à l'âge de vingt ans, j'ai promis de îa bien senrrr.
» Je l'ai servie dans la presse et les Associations, dans les Congrès de Malines et de Liège, ainsi qu'à la Chambre, dans les œuvres et comme président de la Fédération des Associations catholiques. Je lui ai donné mon temps, mes labeurs, mon cœur, ma volonté, et je prie Dieu qu'il m'accorde la grâce d'exhaler mon dernier soupir en exprimant ma fidélité envers elle et mon amour pour Notre Seigneur Jésus-Christ et son Eglise.
» J'ai pu commettre bien des fautes ; c'est le sort de l'homme. J'ai éprouvé bien des revers : je me considérerais comme un disciple indigne du Christ s'il en était autrement.
» Mais au milieu des revers comme des victoires. J'ai toujours suivi les mêmes voies ; je suis resté épris des mêmes attachements, et pour me servir
)i PREFACE
d'un mot de Chateaubriand, je n*ai pas placé dans Tombre mes champs de bataille.
» Le libéralisme a voulu chasser la religion de la loi, de la place publique,de Técole^de la charité : j'ai lutté, je lutte contre lui.
» Le socialisme veut chasser la religion de la société civile et de la famille : je lutte contre lui.
D Mais que peut un homme contre tant de maux et tant d'ennemis ? Ce que ne peut pas un seul homme,beaucoup d'hommes rassemblés le peuvent.
» C'est pourquoi je vous demande de rester tous étroitement unis autour des principes fondamentaux de notre opinion.
» L'arrondissement d'Alost s'est ressaisi ; il conservera, je n'en doute pas, ses précieuses conquêtes. Que tous les arrondissements qui nous sont attachés demeurent groupés avec lui autPur du drapeau catholique !
» En terminant, permettez-moi de vous porter un toast de profonde gratitude.
» Je bois à votre santé à tous.
» Je me réjouis de ce que beaucoup d'entre vous soient plus jeunes que moi ; ils pourront combattre plus longtemps que moi le bon combat.
» Mais à tous, vétérans et jeunes gardes, je donne le même mot de ralliement :
» En avant pour Dieu et la Patrie 1 »
Ces paroles étaient dans ma pensée tout à la fois un programme et un testament.
Études politiques
Le XX"" siècle. — Les signes du temps.
Les signes du temps ! Sont-ce des signes de vie ou des signes de mort ? Les optimistes envisagent la situation du monde d'un œil complaisant : aperçoivent-ils les taches noires? Je ne sais; en tout cas, ils ne s'y arrêtent pas. Parmi eux, les uns estiment, malgré les leçons du passé, qu*il n'existe pas de raison pour que le cours des choses soit troublé d'une façon sérieuse ; les autres s'attachent, pour être rassurés, à quelques faits, et ils leur assignent une portée générale. Les pessimistes sont d'avis que tout va de mal en pis ; ils ne doivent pas chercher bien loin pour récolter les erreurs, les fautes, les vices et les crimes qui sévissent de toutes parts ; ils insistent sur les maladies de l'intelligence et du cœur, qui se répandent comme des contagions malfaisantes, et, frappés des ravages qu'elles produisent, ils se demandent avec effroi où elles nous conduisent. Entre ces deux écoles opposées se groupe l'école intermédiaire ; elle reproche à la première d'endormir les hommes dans une fausse sécurité et d'empêcher l'éclosion d'efforts salutaires ; elle accuse la seconde de semer le découragement, parfois même le désespoir, et de négliger l'emploi des remèdes ; elle pense que, si tout est compromis, rien n'est définitivement perdu et que le salut reste possible.
Je me range à ce dernier sentiment. Néanmoins il ne peut être défendu de rechercher si les motifs de crainte ne dépassent pas les motifs d espérance, et si Taspect général de la société n'a pas pris, vers la fin du XIX« siècle, un caractère particulièrement inquiétant. Non pas que je veuille par là engager qui que ce soit à se résigner au déluge ; mais il me paraît bon, en sondant la gravité des plaies, de montrer rétendue "Hu péril et la nécessité impérieuse de déployer, pour en conjurer les effets, toutes les ressources chrétiennes.
Je ne suis pas l'apologiste aveugle du passé et le contempteur systématique du présent. Chaque époque a eu ses douleurs, ses misères et ses consolations, et si même j'étais tenté de citer comme modèles le XIII« siècle et la renaissance catholique qui a suivi la période de l'envahissement du protestantisme, il serait aisé à mes contradicteurs d'évoquer les ombres qui dépareraient le tableau que j'en esquisserais. Alors comme toujours, que de bourrasques et de forfaits à côté de desseins généreux, d'icuvres admirables, d'actes héroïques et de progrès vivifiants !
Ce qui a été vrai de tout temps, l'est encore aujourd'hui, avec cette différence, que presque jamais les Etats civilisés n'ont fait preuve, au profit de l'amélioration du sort des races déshéritées, d'un désir d'expansion plus vif. Sans doute les grandes découvertes lointaines des xve et Wl^ siècles, inspirées par un sentiment de foi profonde, sont demeurées sans rivales ; mais le XIX^ siècle ne peur-il pas, lui aussi, revendiquer pour sa seconde moitié la gloire d'avoir battu en brèche par des moyens multiples la barbarie africaine et l'immobilisme asiatique ? Je ne
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méconnais pas que des préoccupations de grandeur nationale et le souci des débouchés commerciaux se soient mêlés i bien des entreprises ; cependant, à ne considérer que les résultats, il serait injuste de contester que l'initiative du joi des Belges, bientôt secondée par maintes grandes puissances, ait arrêté en Afrique l'invasion des Arabes et avec £lle l'extension de la traite et de la polygamie, de même que, par une action bienfaisante sur les nègres, elle combat de toutes parts l'anthropophagie et affaiblit le pouvoir des icticheurs; que de leur côté l'Angleterre et la Russie, en traçant des routes et des chemins de fer à travers TAsie, en supprimant ou en atténuant le despotisme des potentats musulmans, en créant des villes, en ouvrant des ports, en envoyant partout des pionniers européens, font tomber les vieilles barrières qui protégaient Tempire du fatalisme, de la cruauté et des plus dégradants caprices.
Si de ces pays éloignés je reporte les yeux sur l'Europe et l'Amérique, j'y rencontre tout d'abord le labeur opiniâtre d'une foule d'hommes, réussissant à arracher à la nature ses secrets, se signalant par des inventions admirables, enrichissant le patrimoine des sciences positives et couvrant le sol de nos contrées d'un réseau d'engins variés qui, en facilitant les rapports entre les hommes, rendent la vie de plus en plus douce. Des progrès surprenants ne cessent d'élargir le domaine de l'astronomie, des mathématiques^ de la physique, de la mécanique, de la chimie, de la botanique, de la chirurgie, de l'hygiène. Comment ne pas mentionner, entre beaucoup d'exemples, les découvertes de Pasteur montrant ce que peut, dans l'étude de certaines maladies, l'intensité du travail mise au service d'un esprit pénétrant et éclairé, puis ces instruments d'une perfection grandissante, permettant de fouiller les profondeurs des cieux et révélant de plus en plus la puissance et.
la bonté du Créateur à nos yeux tellement habitués aux prodiges, qu'ils sont presque devenus indifférents à leurs leçons ? Des forces de la nature, longtemps inconnues, telles que la vapeur et l'électricité, sont utilisées, disciplinées, assouplies, et, à voir les usages variés qui en peu d'années en ont été faits, on est en droit d'en espérer de nouvelles applications, peut-être plus étonnantes que celles dont nous jouissons. Les chemins de fer, la navigation à vapeur^ l'organisation de la poste, la télégraphie électrique, le téléphone, en se perfectionnant de plus en plus, multiplient d'une façon surprenante les relations de nation à nation, d'homme à homme. Tout cet ensemble d'inventions a fait reconnaître l'existence de causes secondes qui, pendant longtemps, n'avaient pas été soupçonnées, et Ton n'a pas tardé à en retirer les bénéfices les plus divers et les plus féconds. Ces bénéfices n'ont pas été conquis sans peine ; mais, on ne peut le contester, l'homme, pour les recueillir et les étendre, s'arme d'une énergie dans le labeur qui semble vouloir défier les obstacles en apparence les plus invincibles.
Le développement intellectuel et moral de l'humanité va-t-il de pair avec l'eftiorescencc qui, dans le domaine matériel, éclate à tous les yeux t J'aurai bientôt ici à souligner des réserves expresses et à les justifier. Toutefois, il se produit à ce point de vue, bien des améliorations qu'il serait injuste de contester.
Je n'avancerai certes pas que les mœurs privées offrent une correction plus grande qu'autrefois ; je pense même, que, sous ce rapport, le recul est marqué. Cependant, sous l'inrtuence de l'esprit chrétien, qui, quoique combattue avec acharnement, répand ses ertiuves partout et pénètre les atmosphères les plus hostiles, les lois se sont adoucies, le peuple est plus humain, la conscience publique
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s'est épurée, une sorte d'honnêteté commune s'impose même à ceux qui, dans les replis de leur cœur, seraient tentés d'en secouer les prescriptions.
D'autre part, les écoles de tout genre abondent : écoles primaires, écoles secondaires, écoles supérieures, écoles d'adultes, écoles ménagères, écoles dominicales. Elles n'engendrent pas tous les fruits qu'on pourrait en attendre, tant parce qu'un certain nombre d'entre elles sont gâtées par le virus de la neutralité, que parce que la surcharge des programmes impose aux enfants un fardeau trop lourd. Néanmoins, il y a dans cette variété et ce grand nombre d'établissements d'instruction, l'indice du prix que les générations actuelles attachent à l'empire de l'esprit sur la matière, à la légitime suprématie qui lui revient. Une grande partie de l'enseignement est entre les mains des ordres religieux, et ceux-ci, non contents de féconder ce champ, s'adonnent aux labeurs de la charité et aux missions avec un zèle qui n'a jamais été dépassé.
Puis, que d'ingéniosité touchante dans les œuvres qui ont pour but d'améliorer la condition des petits, des humbles, des malheureux, de porter secours à toutes les misères, à toutes les souffrances, à toutes les infériorités sociales ! Hospices et hôpitaux, asiles de tout genre, institutions de crédit, mutualités, sociétés charitables, tout cela se crée, vit, s'épanouit. Il n'est personne pour ainsi dire qui affecte ou qui oserait affecter le dédain ou le mépris pour les pauvres ; et si beaucoup soutiennent à juste litre la nécessité des inégalités sociales, il en est peu qui tirent vanité d'une haute position, et encore moins qui se figurent, à raison d'avantages de naissance ou de fortune, appartenir à une race supérieure. D'autre part, le règne de l'individualisme a cessé. On a compris que, sans porter atteinte à sa liberté, la société pouvait et
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devait venir en aide à Thomme, provoquer et féconder son action, susciter et seconder ses initiatives. Le repos du dimanche est plus généralement observé ; les salaires s'élèvent progressivement ; le travail des femmes et des enfants est sagement réglé ; des habitations à bon marché sont mises à la portée des ouvriers ; en un mot, le progrès du bien-être moral et matériel des classes laborieuses ou nécessiteuses est devenu le souci de tous.
Enfin les arts sont entourés de la faveur générale. Je ne dirai pas que ce siècle le dispute, au point de vue des chefs-d'œuvre qu'il produit, à maints siècles passés ; il est même permis de dire que, surtout dans le domaine de la peinture, la médiocrité domine. Mais au moins, rien n'est négligé pour encourager le culte du beau, et si nos artistes ne se sentent pas, pour la plupart, de taille à s'élever à la hauteur de leurs devanciers, au moins professc-t-on pour les productions de ces derniers une admiration raisonnée; les monuments du passé sont conservés et restaurés avec amour ; on s'inspire de l'esthétique et de la technique qui nous en a dotés ; le faux goût a cessé de régner en maître : c'est ainsi que, sans se montrer exclusif, on se garde de témoigner pour l'art ogival cet éloignement qui, à certaines époques, a fait dénaturer ou cacher ses sublimes inspirations.
Augustin Cochin a prononcé un jour un discours de haute envolée sur ce thème : « Toutes les sciences conduisent à Dieu ; tous les progrès prouvent Dieu ». Pour quiconque réfléchit, il en est bien ainsi. Les causes secondes que Ton découvre, les mystères de la nature qui se révèlent de plus en plus, les agents féconds qui, à
mesure qu'on les connaît mieux, se laissent exploiter, tout -cda met dans leur plein jour les admirables facultés dont l*hoinme est doué et montre en même temps qu'un Être infiniment puissant et bon a dû présider à la création et doit encore la soutenir et la diriger. Et pourtant Thomme passe devant ces merveilles trop souvent insouciant ou méfiant ; il ne remonte pas à leur principe ; il semble ne pas s'en préoccuper. La Providence lui parle par ce livre de la nature devant lequel Linnée tombait en extase ; elle lui enseigne que ces forces mises à sa disposition ne peuvent venir de lui, puisque la mort étend sur lui sa main glacée, sans qu'il puisse échapper à son étreinte : n'importe ; des phalanges de plus en plus nombreuses se succèdent sans vouloir comprendre, ayant, suivant la parole de rÉvangile, des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre.
Voyez les vastes contrées où l'Europe pénètre de plus en plus, l'Inde, la Chine, le Japon, l'Afrique. Assurément partout il se forme des chrétientés à l'ombre des vaillantes missions que les croyants y envoient ; mais envisagés dans leur ensemble, les résultats religieux sont médiocres : les peuples qui hier encore vivaient dans un degré de civilisation inférieur, sont devenus les témoins des splendeurs que les nations envahissantes sèment sur leurs pas ; mais il n'y a pas parmi eux d'ébranlement qui les porte, comme au temps de saint François-Xavier, vers la civilisation. La Chine redoute l'abandon de ses vieilles mœurs ; le Japon y renonce aisément ; mais l'un et l'autre restent rebelles à l'Évangile ; les classes japonaises supérieures se montrent vivement éprises des usages, des institutions et jusque des vêtements de l'Occident ; mais elles demeurent réfractaires au principe de vie, qui, malgré bien des •défections individuelles, anime encore la civilisation des
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peuples européens. En Afrique, femmes, enfants, esclaves ont toute raison d'être touchés par la doctrine de la rédemption qui leur est prêchée ; mais là aussi il ne se manifeste aucun entraînement.
Au moins l'Europe nous offre-t-elle des compensations T
Quelques-uns le prétendent. Ils dépeignent avec complaisance les phalanges de chrétiens fervents que Ton rencontre dans les villes comme dans les campagnes et les pléiades de jeunes gens, heureux et tiers d'affirmer leur foi ; ils font ressortir que la piété pratique est parmi eux de plus en plus en honneur ; que les sacrements sont plus fréquentés qu'autrefois et qu'il n'est pas d'œuvre qui ne rencontre des dévouements obscurs mais opiniâtres pour la servir. Il y a plus : ceux qui analysent de près le mouvement intellectuel et littéraire prétendent découvrir dans des milieux où la foi était naguère délaissée, un retour au sentiment religieux, un besoin de Tinfini, un désir ardent de rétablir les vieux préceptes de la morale, en même temps qu'une défiance croissante de la science et de la philosophie positivistes, et l'aveu de leur impuissance ; on signale à ces divers points de vue des symptômes consolants et même des déclarations encourageantes : c'est, par exemple, M. Paul Bourget proclamant « que pour les individus comme pour la société, le christianisme est à l'heure prébente la condition unique et nécessaire de santé et de guérison » ; c'est M. Brunetière dont l'âme en travail a longtemps éprouvé le besoin de croire avant d'entrer dans le sanctuaire et qui en a maintenant franchi le seuil en se déclarant catholique ; c'est M. Coppée qui consacre les ressources de son talent à chanter les heureux fruits de la foi.
Dieu me garde de méconnaître l'importance de ces-
faits il)! Mais, à côté d'eux, il en est un tristement éloquent et qu'on se dissimulerait en vain ; c'est que jadis les sociétés européennes étaient des sociétés chrétiennes, vivant d'une vie privée chrétienne, pénétrées jusque dans les moelles par l'esprit chrétien, et que ces sociétés-là n'existent plus. Il y a encore des chrétiens, beaucoup de chrétiens ; il n'y a plus de société chrétienne. Ce n'est pas qu'on ait trouvé une foi nouvelle ou qu'on se préoccupe d'en chercher une. L'humanité est placée en face de la grande énigme de la vie et de la mort ; elle devrait se demander d'où elle vient, où elle va, quelles règles sont appelées à diriger ses pas ; elle reçoit les leçons si riches d'enseignements, que lui apporte le spectacle de la
(i) Le P. ËTOURNEAu.dans la péroraison de sa dernière conférence de 1900 à Notre-Dame, a mis vivement en relief les victoires partielles de l'Eglise. Je le cite : « O mon cher dix-neuvième siècle, tu vas mourir, toi aussi ; que d'autres t'exaltent pour tes œuvres naturelles ; moi, je considère surtout le bien surnaturel qui s'est accompli pendant ta durée. N'as-tu pas vu à ton aurore, après la tourmente révolutionnaire, nos temples saints se rouvrir au culte et la religion refleurir parmi nous ? N'as-tu pas vu l'Église, en dépit de tous ses malheurs, s'étendre et se fortifier dans l'unité, sous la discipline de ces illustres Pontifes et sous l'inspiration d'un grand concile œcuménique ? N'as-tu pas vu la doctrine révélée, en dépit de toutes les attaques, rester toujours la même dans sa vitalité immortelle ? N'as-tu pas vu enfin cette religion, cette Église, cette doctrine fructifier de mille et mille manii^res et en œuvres de foi et en œuvres de charité ? Toi qui as assisté à plus d'une canonisation solennelle, n'as-tu pas tes apôtres, tes martyrs et tes saints } »
De même, dans l'Encyclique sur Jésus-Christ rédempteur, le pape LioN XIII a écrit : c Voici qu'au milieu des séductions du siècle et malgré tant d'attaques dirigées contre la piété, on a vu. sur un signe du Souverain Pontife, une foule serrée accourir de toute part à Rome, au tombeau des Saints Apôtres. On a vu les citoyens de la Ville Éternelle et lés étrangers accomplir ouvertement des œuvres de piété et, confiants dans l'indulgence que leur offrait l'Église, rechercher avec une croissante ardeur les moyens de préparer leur salut éternel. Qui donc, d'autre part, ne serait pas <*mu de cette piété plus vive que de coutume qui se manifeste envers le Sauveur du genre humain et que peuvent constater tous les yeux ? »
nature et des découvertes qui font surgir du sein de celle-ci .des ressources inépuisables. Et pourtant un nombre considérable de ses membres demeurent indifférents. Les peuples de l'antiquité confessaient les dieux ; les peuplades païennes .du temps piésent croient à des êtres supérieurs ; quand, dans les siècles passés, une hérésie prenait naissance et s'emparait d'une nation, celle-ci n'en conservait pas moins un lot de vérités religieuses ; maintenant c'est l'incroyance sans contrepoids qui domine dans certaines régions, dans certaines familles ; on ne lève plus les yeux vers le ciel ; on se concentre dans les réalités de la vie ; il y a, dans chaque pays, des villes, des districts même où l'infidélité règne en souveraine maîtresse : là le culte est délaissé ; les morts sont oubliés ; on vit sous l'étreinte de l'insouciance et de .l'incrédulité pratiques.
Qu'on prenne par exemple la France, l'Italie et même la Belgique. Sont-elles encore des nations chrétiennes ? On aurait tort de répondre en invoquant les missionnaires .qu'elles forment, les écoles confessionnelles qui y subsistent, les prodiges que la toi et la charité cherchent à y réaliser. Personne ne méconnaît cela. Mais il n y a plus Jà d'unanimité chrétienne ; le fond des nations est atteint. Dans les temps passés, des tempêtes violentes ravageaient la surface des États ; des forfaits abominables s'y commettaient, fruits des passions humaines ; mais, après les ■ orages, le beau temps renaissait, les retours étaient aisés ; on réparait les ruines sans trop de peine, parce que le -sol était tout imprégné de sève chrétienne ; maintenant ce sol est partagé : ici fleurissent des dévouements chrétiens, là s'allument des haines antichrétiennes. On montre, il est vrai, les progrès de l'Kglise en Angleterre, en Amérique, aux Ktats-Unis, ailleurs; ces progrès sont réels; ils se manifestent dans toutes les classes de la société et no-
tamment chez beaucoup d*esprits d'élite qui, jusque là, avaient vécu loin de lui ; mais une forte portion des masses continue à échapper au catholicisme, et du reste il subit sans cesse des pertes nouvelles par l'accession au protestantisme d'une foule d'enfants d'émigrants irlandais et autres (i).
Encore une fois, au surplus, je n'entends ni dissimuler ni amoindrir nos victoires ; mais elles sont partielles, et d*autre part, tandis qu'autrefois le peuple tout entier était chrétien, actuellement il est coupé en deux ; il y a les fidèles et les infidèles. Il est même à craindre que cette situation ne s'accentue. Avant le suffrage universel, les partis ennemis de l'Eglise qui aspiraient au pouvoir ne s'occupaient guère des masses ; maintenant c'est en elles* que réside la puissance, et c'est pourquoi toutes les opinions, toutes les factions, toutes les écoles hostiles à la vérité chrétienne, sont éprises de l'immense tentation de s'emparer du peuple et de l'égarer. Hélas ! elles n'y réussissent que trop. Pour ne citer qu'un exemple, je rappelle qu'autrefois la Belgique portait le nom de Pays-Bas catholiques, et cette qualification était exacte. Qui aujourd'hui pourrait la répéter dans le même sens, alors que dans les villes et dans les régions industrielles, de même mal^hcureusement que dans certaines campagnes, l'incrédulité se répand comme une large tache d'huile?
On le contesterait en vain : c'est dans ce point que réside la gravité de la situation actuelle. Pour beaucoup, ces parolesdésespérées de Pierre Loti sont vraies: «Malgré le demi-réveil» de mysticisme auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une chose de mode, la foi sapée par tant
(i) A l'assemblée générale des catholiques allemands, tenue à^ Bonn en 1900. le P. Bonavbnturb, dominicain, a affirmé qu'en moins d un siècle l'Église catholique avait perdu à Berlin 250.000 âmes.
.d'ouvriers de mort, s'en est allée avec respérance^(i)»^ bien . qu'on peut se demander si nous ne marchons par vers l'apostasie des nations, prévue par les Livres saints, et si déjà ne se réalisé pas la prophétie de Leibnitz : « La dernière hérésie sera l'athéisme, et la dernière morale, le matérialisme absolu » .
Les hérésies nouvelles n'ont plus de prise surl'esprit public; on va à la négation totale. Et de là vient que, les populations se divisant en croyants et en incroyants, les lois qui sont faites pour tous s'imprègnent de plus en plus d'un caractère de neutralité sous lequel se déguise à peine une hostilité très vivace (2). Il se produit ainsi une double action contribuant chacune à la déchristianisation de la société.
Comment s'étonner que, dans ces conditions, le matérialisme pratique envahisse toutes les couches sociales ? Il y a partout une immense aspiration vers la jouissance. Assurément il est légitimé de la part de l'homme d'aspirer à plus de bienêtre moral, intellectuel et matériel ; il obéit, par cette aspiration, à la loi de son perfectionnement. Mais cette tendance, pour être approuvée, doit savoir se contenir dans les bornes que l'équilibre social recommande. Aujourd'hui l'amour des plaisirs n'a plus de limite, et il méconnaît, pour se satisfaire, les exigences des nécessités sociales, si nécessaires que soient celles-ci. On se préoccupe souvent et à juste titre des doctrines du socialisme ; on en montre le danger ; on les combat avec énergie et on a raison. Mais, pour les masses, le socialisme ne représente pas autre chose que la conquête d'une amélioration de leur sort, et c'est ce qui en fait le succès.
Partout du reste où la foi a faibli, le besoin de la jouissance s'est développé, et quand il ne connaît plus de frein, il cngen-
(1) Discours sur les prix de vertu à V Académie française, nov. 1898.
(2) «Dans les lois civiles et dans la vie publique, on n'aperçoit que •des vestiges chaque jour moins nombreux de la religion des ancêtres.» Encyclique de Léon X\\\ sur Jésus-Christ ràlempteur.
•dre la cupidité, les mécontentements, les jalousies, en d'autres termes une sorte de malaise qui se reflète dans la vie privée comme dans la vie publique. Les uns se sentent en proie à un inexorable ennui et à une mélancolie croissante ( i ) ; les autres cherchent à s'étourdir dans les plaisirs ; d'autres encore s'imaginent qu*ils trouveront le bonheur dans le rejet de tout frein. Deux grands faits montrent à quel point ces maux ont envahi la société contemporaine, je veux parler des suicides et des divorces : les suicides indiquent que le cœur de ceux qui y recourent est fermé à l'espérance et qu'ils ont perdu la foi en la patrie céleste ; les divorces brisent les familles, sacrifient les enfants, habituent les époux à l'instabilité et au désordre, et trop souvent les poussent à accepter, en contractant de nouveaux liens devant la loi civile, une situation que l'Eglise ne peut reconnaître. Q.ui dépeindra au surplus les ravages de l'immoralité, les raffinements dans lesquels se complaît la corruption pour allécher des corps et des âmes blasés, les appâts malsains que l'on multiplie, même sous les pas des enfants ? Il y a dans l'Ecriture sainte une forte parole que Ton ne saurait assez méditer : « Quifacit veritatem venit ad lucem : celui qui fait \a vérité arrive à la lumière. » Oui, le meilleur moyen à employer pour croire à la doctrine chrétienne, c'est de la pratiquer ; quand on ne la pratique pas, on tombe aisément dans l'impiété, de même que quand on n'y croit pas, on échoue dans la sensualité. C'est pourquoi, à l'heure actuelle, l'iiïîpiété et la sensualité s'emparent de plus en plus de notre vieille Europe et de la jeune Amérique.
On connaît ces vers d'un grand poète à une époque où son âme n'était pas encore fermée aux clartés divines :
(i) M. Fisreks-Gevaert a dépeint en 1899, dans un livre intitulé la tristesse contemporaine, cet état d'âme de notre société. Autrefois les désolés étaient de rares individualités; aujourd'hui ils deviennent légion.
Dans tout ce grand éclat d'un siècle éblouissant, Une chose, ô Jésus, en secret m'épouvante : C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant.
Cette voix du Christ ne parle plus à tous. Encore une fois, il reste, grâce à Dieu, beaucoup de chrétiens, et parmi eux, à côté des chrétiens d'éducation, à côté de ceux qui remplissent pour eux-mêmes les devoirs de leurs croyances, il est des chrétiens fervents, animés du besoin de porter chez leurs semblablés la bonne parole de TEvangile ; mais, outre que ces derniers ne sont pas assez nombreux, il est certain que la loi chrétienne ne pénètre plus la société de part en part. Autrefois, la religion était mêlée à tous les actes de la vie publique comme de la vie privée ; elle ne planait pas seulement sur certains jours ou sur certaines heures ; étant toujours présente devant les yeux de l'homme, elle était la règle de son existence. Dans les rues des villes comme dans les campagnes, on la rencontrait à chaque pas ; il n'était pas de solennité à laquelle elle ne fût mêlée ; elle était pour chacun la première et la plus essentielle des connaissances que les pouvoirs publics,d'accord avec l'Église, s^efiorçaient d'inculquer. Les professions et les métiers étaient placés sous son égide, et les têtes qu'ils célébraient réclamaient son concours ; les harangues publiques, les écrits, les testaments, toute l'ordonnance de la vie étaient imprégnés de ses prescriptions : l'homme marchait devant Dieu ; Dieu, toujours présent, était, dans la conviction de chacun, le principe et la fin de tous les actes. Non pas que la liberté humaine n'existât pas, n'eût pas ses faiblesses, ses écarts et ses passions. Mais, à côté de l'infraction était le remède auquel on ne cessait de recourir ; on ne s'ancrait pas dans le mal ; le repentir succédait à la faute ou au crime : c'était l'effet de l'atmosphère dans laquelle on vivait et dont l'âme humaine se sentait pénétrée, même au milieu des troubles les plus violents venant la secouer.
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Ce serait fermer les yeux à la lumière, que de contester le très notable recul qui s*est opéré sous ces divers rapports. Il y a cinquante ans, les divorces, les mariages purement civils, les enterrements civils étaient pour ainsi dire inconnus : chacun, en naissant, recevait le sceau du baptême, et la dépouille mortelle de tous reposait dans des cimetières bénits. Depuis, on a inauguré la sécularisation des services publics, et nombreux sont ceux qui naissent, vivent et meurent en dehors de tout cuite positif. L*école, grâce aux efforts des catholiques, a, dans plusieurs pays et notamment en Belgique, échappé à «la neutralité ». Mais cependant, combien dans ce domaine aussi Taspect des choses est moins satisfaisant qu'autrefois ! Sous la loi de 1842 on ne soupçonnait n:ème pas dans notre pays qu'un instituteur officiel pût se refuser à donner l'instruction religieuse, et tous les enfants, à part les dissidents, en suivaient les leçons : maintenant, dans certaines villes et communes industrielles, les instituteurs se drapent dans leur hostilité de libres* penseurs, et une partie des parents, peu soucieux des intérêts de leurs enfants, les dispensent des leçons de religion. L'oubli de Dieu et de l'Église devient ainsi la loi d'une fraction de la population dès la plus tendre enfance ; si bien qu'un écrivain distingué. M. Emile Faguet, traçant le tableau du XX« siècle, a cru pouvoir mentionner parmi ses caractères 9 la disparition presque complète des religions » (i).
Dois-je le répéter ? Cette appréciation est exagérée. Mais les appâts de la vie extérieure sont si puissants que la vie intérieure s'affaiblit de plus en plus. Le siècle apparaît, ici comme une usine, là comme un bazar, ailleurs comme un champ de courses. Une sorte de fièvre domine partout : fièvre des affaires, fièvre des plaisirs, fièvre du mouvement ; le temps fuit devant l'homme ; il est trop court, pour qu'on médite, qu'on
( I ) Questions politiquts.
réfléchisse, qu'on lève les yeux vers le ciel ; et, quand il laisse quelques loisirs, il est absorbé par la fatigue que causent les préoccupations, l'agitation, le bruit.
Tel est l'état de la société ; elle n'est plus une ; elle est partagée entre deux grandes armées ne se connaissant plus, n'ayant plus de croyances et d'aspirations communes, et dont l'une est exposée à toutes les séductions de la corruption et des doctrines révolutionnaires.
Laquelle de ces deux armées l'emportera? Ou tout au moins l'état actuel se maintiendra-t-il ? Une sorte d'équilibre subsistera-t-il entre elles ?
Il est certain que les efforts de l'impiété et du socialisme sont actuellement tournés vers le peuple qui, au point de vue religieux, n'avait pas jusqu'à ces derniers temps été atteint par le vent d'incrédulité dont le souffle avait passé au XVIII* siècle sur les nobles et dans la première moitié du XIX« siècle sur les bourgeois. Le peuple est mal préparé pour résister à ses efforts ; voué aux travaux manuels, il n'a ni le temps ni les connaissances nécessaires pour percevoir ce qu'il y a de décevant dans les thèses proposées à sjn approbation superficielle ; il est donc partiellement gâté ; le sera-t-il dans l'avenir tout à fait? Peut-on, au contraire, espérer que les idées chrétiennes le reconquerront ?
C'est là la redoutable énigme qui se pose devant le siècle, et, à voir l'abus que l'on fait du suffrage universel, on serait tenté d'admettre que la solution ne peut être que mauvaise. Pourtant il ne faut pas désespérer. Sodome eût été sauvée, si elle avait renfermé dix justes ; les nations chrétiennes sont toujours guérissables, et quelles ressources ne renferme pas la sève que répandent dans toutes les parties du corps social les
•eoseignements bienfaisants de TÉvangile ! Mais, pour que •cette espérance se réalise, il est indispensable que les chrétiens se livrent à un sévère examen de conscience, et que tous, prêtres et laïques, déploient une activité et une ardeur qui soient A la hauteur des circonstances ; que tous aussi comprennent qu'ils ont une triple mission à remplir : défendre la vérité, purifier les mœurs, étendre l'action du christianisme dans toutes les sphères.
Pamii les catholiques laïques, il en est beaucoup qui sont incontestablement plus pieux et plus militants qu'il y a quelques années. Ils ont fondé des œuvres de tout genre ; ils se dépensent sur le terrain politique ; ils ont banni le respect humain, sont fiers de leur foi et la confessent devant tous ; et certes, c'est un spectacle vivifiant que celui des pèlerins qui, à Lourdes et ailleurs, voyant Notre-Seigneur passer sous les espèces eucharistiques, tendent publiquement vers Lui, dans un élan admirable, des bras de confiance et de désir, et renouvellent ainsi l'exemple des foules se pressant au temps du Sauveur sur la trace de ses miracles et de ses paroles. A ce fwint de vue, le progrès est réel ; quand Montalembert en France et O'Connell en Irlande ont entrepris l'agitation catholique, ils étaient presque isolés ; on les regardait comme des phénomènes ; mais ils ont laissé après eux une postérité qui, MHS les égaler, s'efforce cependant de se signaler par son attachement efficace à Jésus-Christ et à son Église. Seulement, •cette postérité n'est pas assez nombreuse ; elle laisse souvent languir des œuvres anciennes, toujours nécessaires ; elle manque d'esprit de suite dans ses desseins et cède trop facilement à la tentation de démolir ce qui existe et d'édifier du nouveau, alors qu'il faudrait maintenir et dévdopper les institutions et ^es organismes qui ont fait leurs preuves, ne pas courir les aventures et se défier de la vitalité des conceptions nées d'imajinations un peu promptes.
Les devoirs du clergé, eux aussi, grandissent avec les circonstances. Je ne parle pas seulement du concours qu'il doit apporter à l'expansion lointaine du christianisme. Grâce à Dieu, la fécondité de TÉglise n'est pas tarie, et les missions du Brésil, de la Patagonie, du Congo et de l'Asie qui ont reçu dans ces derniers temps une si vive impulsion, attestent que l'esprit d'évangélisation n'est pas perdu. Mais, dans nos pays, il est certain que les champs d'action ouverts aux prêtres se multiplient, et que moins que. jamais ils doivent se renfermer dans les églises. Il ne s'agit plus seulement aujourd'hui de préserver les ûmes fidèles ; il s'agit de conquérir les âmes égarées. Assurément la tâche n'est pas facile ; à la remplir, on risque de se sentir souvent rebuté ; puis, comment pénétrer dans ces milieux industriels, dans ces quartiers des grandes villes où dominent l'indifférence et parfois la haine ? Mais les apôtres et les martyrs avaient à transformer une société bien autrement gangrenée et totalement hostile ; ils l'ont conquise cependant; ils l'ont menéi aux pieJs de la Croix, et est-ce trop demander aux prêtres de notre époque d'être aussi des apôtres ? Je sais combien il en est qu'anime la flamme chrétienne ; mon vœu se borne à désirer qu'elle les embrase tous. Pe grands courants religieux ont été suscités à maintes époques de l'histoire par des évoques, par des saints, par des ordres religieux, les Bénédictins, les Franciscains, les Jésuites. Y a t-il quelque témérité à souhaiter une nouvelle effusion de si salutaires ardeurs ? - •
. De quel côté maintenant doit ce porter l'activité des laïques et des prêtres pour que la société soit sauvée f
Il est tout d'abord nécessaire de restaurer la vie de famille. La vie de famille ^e constitued'une communauté de traditions,, de joies, de peines. et d'intérêts.; elle comporte un. soutien, mutuel delà part des personnes de même sang, des relations, fréquentes et cordiales, une association d'efforts pour que
chacun puisse remplir la destinée qui lui est départie, et aussi de pratiques pieuses rappelant aux maîtres et aux serviteurs leurs devoirs réciproques. Il est certain qu'à ces divers points de vue, les liens sont aujourd'hui fort relâchés ; non seulement l'entente n existe souvent pas entre les membres d'une même famille ; mais les plaisirs paisibles du foyer se perdent de plus en plus ; on recherche les distractions du dehors ; les jeunes gens s'émancipent de bonne heure et se trouvent bien partout ailleurs que chez eux ; les jeunes filles sont éprises du monde: de telle sorte que la maison paternelle est trop souvent considérée comme le siège de l'ennui. Bien des causes expliquent cette dégénérescence: les parents, fatigués par l'existence fiévreuse qu'apporte notre époque, ne tâchent pas assez de rendre leur intérieur séduisant ; les jeunes hommes croient de bon ton de paraître blasés, avant d'avoir goûté de rien, parfois même sans rien connaître. Un sincère effort des uns et des autres pourra aider à replacer la famille sur ses bases naturelles et lui rendre pour loi la cohésion au lieu de la dispersion dont trop souvent elle souffre.
La restauration de la vie de famille produirait avant tout ses effets sur l'éducation de la jeunesse. On est frappé,dans les écoles primaires et dans les collèges, de l'ignorance des élèves à l'endroit de la religion ; écoles et collèges cherchent à com* bler ces lacunes ; mais, combien une telle tâche est difficile, lorsqu'elle n'est pas assumée en même temps par le foyer domestique, et que celui-ci n'inculque pas aux enfants l'esprit chrétien ! N'importe, et quelles que soient à cet égard les défail^ lances de la famille, il ne faut pas négliger le développement de l'enseignement catholique. Les œuvres scolaires sont des <£uvres anciennes ; dans un siècle où la passion de la nouveauté entraîne et domine les meilleurs, elles souffrent de ce péché de vieillesse ; chacun s'ingénie à faire autre chose que ^n voisin et à délaisser les entreprises d'autrui ; cet émiette-
3o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
ment aboutit à des créations empreintes de rachitisme ; et puis, les œuvres scolaires sont par leurs résultats humbles et obscures ; elles ne frappent pas vivement l'attention ; elle» ne procurent pas à ceux qui s*y vouent dès succès faciles et bruyants: autant de causes de faiblesse. Et cependant, qui, en y réfléchissant, pourrait en méconnaître la souveraine importance ? Je les ai appelées un jour « les reines des œuvres»;, elles méritent à tous les titres ce blason : former les jeune» générations, les préserver de l'ignorance et du vice, déposer dans leur cœur des semences de foi et de vertu, qui, si elles ne se lèvent pas tout de suite, resteront rarement stériles, n'est-ce pas en même temps travailler pour le présent et l'avenir, consolider la société et procurer des recrues à l'Eglise ? Il faut donc aider, développer, varier l'enseignement catholique, ea faire profiter l'enfance et l'adolescence des deux sexes, et cela partout. Quand d'ailleurs je parle de l'enseignement catholique, je ne parle pas d'un enseignement qu'on distribue une ou deux fois par semaine et à certaines heures ; l'enseignement catholique, pour produire ses fruits, doit présider à l'ensemble des études ; par cela même qu'il renferme la règle de la vie, il convient de ne négliger aucune occasion d'en rappeler les éléments et de triompher, par cette persistence, de l'oubli et des distractions auxquels s'abandonne si aisément la jeunesse.
Et puis, que cet enseignement soit vivifiant et qu'il ne perde pas de vue son objet essentiel ! On lit au frontispice d'un vieux collège anglais : «Ici on fait des hommes». C'est là vraiment la tâche de l'enseignement. Pour être efficace^ il ne peut pas être, il ne doit pas être un enseignement de mots — les mots sont emportés par le vent — ; il doit imprégner l'âme humaine, la façonner, la discipliner et susciter chez elle l'amour du christianisme et la volonté efficace de le servir.
ÉTUDES POLITIQUES ?r
Si une éducation chrétienne était plus répandue, on obtiendrait, de la part des hommes faits, pour la défense des bonnes causes un concours plus actif qu'aujourd'hui.
Ils comprendraient la nécessité de la propagande. S'y associer, c'est la marque du chrétien. Comment, en effet, nourrir de fortes convictions au sujet de nos destinées futures sans désirer ardemment les faire partager par autrui, sans éprouver une immense pitié pour ceux qui en sont déshérités ? Et à ce point de vue, le regard du chrétien ne doit pas se concentrer sur un horizon étroit. On entend souvent dire : « Nous avons nos œuvres chez nous, nous ne pouvons nous occuper de celles d'ailleurs ». Certes les ressources de beaucoup sont limitées ; pourtant, si l'on était plus frappé de l'affreux état d'àme dans lequel vivent tant de peuples infidèles, on n'hésiterait pas à encourager davantage les efforts des missionnaires qui portent au loin la lumière de la vérité, et la Propagation i/f /a Fo/, Tune des plus belles sinon la plus belle parmi les œuvres, compterait plus d'adhérents généreux qu'elle n'en a. Mais si la propagande au loin est nécessaire, la propagande rapprochée ne l'est pas moins. Les nations d'Europe et d'Amérique sont vraiment privilégiées, puisque tout entières elles ont été conquises par l'Évangile ; et pourtant, c'est parmi elles que s'exercent maintenant des ravages effrayants en faveur des doctrines les plus perverses. Par mille moyens, par la presse, par l'image, par les meetings, par les théâtres, s'infiltrent les poisons les plus venimeux ; et souvent ceux qu'ils sollicitent ne trouvent pas en eux-mêmes d'armes de défense ; une phrase, un mot suffisent parfois à bouleverser une âme, à faire naître le doute, à provoquer la désertion. C'est assez dire qu'une propagande contraire doit être organisée partout, et que chacun est appelé dans la mesure de son temps et de ses forces à y contribuer. A la propagande antichré-
tienne par la presse, il faut opposer la propagande chrétienne par les journaux, les tracts, les brochures, les dessins ; à la propagande antichrétienne par les meetings, il convient de répondre, non pas tant par de grandes harangues, que par des conférences familières, saisissantes, appropriées à Tauditoire, et aussi par une action de maison à maison et même de cabaret à cabaret.
Je sais ce qui se fait déjà dans cet ordre d'idées ; mais les dévouements ne sont pas assez nombreux. Que de ressources non employées ! Que d'oisivetés qu'il serait nécessaire d'appeler au travail ! Que de forces perdues I La race des hommes de plaisir devrait se transformer en une race d'hommes voués aux œuvres viriles. Du reste, il ne s'agit pas d'imposer à tous un moule uniforme. Les besoins les plus variés sollicitent le bon vouloir et l'aide des chrétiens : que chacun choisisse ! et comment ne pas croire que la Providence ait disposé, pour soulager toutes les misères, les aptitudes les plus diverses dans le cœur des hommes ? Cependant, chaque époque a ses
exigences particulières : c'est une des gloires de l'Eglise d'avoir suscité dans la suite des temps des initiatives et des institutions multiples, destinées à porter remède aux maux qui tour à tour ont vu le jour. A ce point de vue, on ne peut contester que notre siècle réclame surtout le développement des œuvres qui se servent de l'association, œuvres scolaires, (ouvres de patronage, œuvres et cercles ouvriers et d'agriculteurs, pourvu que les meneurs et les déclamateurs en soient bannis, puis toutes les œuvres se rattachant à celles-là, œuvres de mutualité, d'épargne, de retraites ouvrières, de crédit populaire, œuvres agricoles, œuvres de catéchisme. Beaucoup se figurent qu'ils ont suffisamment servi leurs semblables en récoltant au moyen de discours enfiévrés et de promesses décevantes, des applaudissements aussi vite oubliés que facilement distribués.
Ceux que Texaltation personnelle n'égare pas, doivent être convaincus cependant du peu d'effet que produit ce déploiement oratoire. L'action sous toutes ses formes, Tévangélisation des petits et des humbles, la bonté se manifestant par le soulagement des infortunes les plus variées, telles sont les armes efficaces pour repousser l'action de l'ennemi ; c'est par elles aussi qu'on réussira à rapprocher les classes et à substituer à la défiance, à la haine, à l'envie, la confiance, la gratitude et une vue plus saine des nécessités sociales.
Les pages qui précèdent se résument à dire qu'il nous faut plus d'intelligences, plus de coeurs, plus de bras, plus de bonnes volontés. Les nations modernes sont-elles appelées, par leurs erreurs et l'oubli de leur mission, à subir le sort des nations de l'antiquité ? Nos grandes cités disparaîtront-elles comme Ninive, Babylone, Persépolis ou Anuradhapura ? Macaulay, cédant un jour à une impression pessimiste, dépeignait le voyageur contemplant sur une arche brisée du pont de Londres les ruines de cette immense métropole. De tels cataclysmes sont-ils vraisemblables? Ce qui est certain, c'est que la crise intense qui travaille le monde est d'une gravité exceptionnelle. Si le peuple chrétien, au li.u de se recruter, voyait ses bataillons se dissoudre ou passe^ à l'ennemi, les dernières épreuves nous seraient réservées, à nous et à nos descendants. Mais s'il se raffermit, s'il se développe, s'il tient tête aux assauts de l'impiété et du socialisme, si la vie chrétienne anime de nouveau la société tout entière, l'humanité pourra élever encore vers le ciel des yeux pleins d'espoir et de confiance.
Le sort du XX« siècle dépendra de sa foi au Rédempteur.
De l'état actuel de la société
Il y a quarante ans un homme d'Etat libéral s*écriait que la société était malade. Elle ne s'est pas guérie depuis lors, tant s'en faut. Les doctrines traditionnelles sont l'objet d'attaques de plus en plus systématiques et violentes ; les idées vacillent ; les points d'appui sont ébranlés ; les mœurs s'altèrent ; les intérêts et les plaisirs étreignent les âmes et les imaginations ; et, sous l'action fiévreuse d'agents de perversion variés, le nombre de ceux qui ne se donnent plus d'autre but dans l'existence que la jouissance semble grossir. Heureusement, à côté de ces éléments de dissolution, se maintient, résiste et lutte une société chrétienne, éprise des plus nobles aspirations et dépositaire des plus fermes espérances. Mais cette société ne pourra l'emporter que si elle contemple le mal dans toute son étendue et si elle s'efforce virilement d'en conjurer les ravages. C'est pour l'y convier que je consigne ici quelques brèves réflexions.
Si haut qu'on remonte dans l'histoire, un fait domine les annales du genre humain : c'est la grande place que la religion y a toujours occupée. A l'origine des temps
connus, on retrouve partout la croyance au Dieu unique ; petit à petit, ceîle-ci s'est affaiblie ; tantôt l'homme s'est façonné des dieux à son image ; tantôt il a adoré lesastres ou les forces de la nature ; engagé dans les labyrinthes de Terreur, il s'est égaré des plus en plus ; il a ouvert son esprit aux superstitions les plus lamentables, il s'est livré aussi à des pratiques déshonorantes, attestant l'empire usurpé par les sens dans le naufrage de la rêvé» lation primitive : il a perdu ainsi la claire notion de sa destinée immortelle. Et cependant, partout il lui est resté de son état premier la préoccupation de ses rapports nécessaires avec un monde supérieur; toujours il a pensé qu'il y avait au-dessus de lui un être ou des êtres dont il était le subordonné ; il leur a rendu un culte ; comprenant qu'il avait à se faire pardonner d'eux, il a cherché à les apaiser par des présents ou des sacrifices ; et il n'a pas cessé de porter en lui le souci d'une autre vie, succédant à sa vie terrestre et lui assurant la récompense de ses vertus ou lui infligeant le châtiment de ses crimes.
Tel est le fait général qui se dégage de l'antiquité ;. tel est aussi le fait qui se retrouve aujourd'hui chez les peuples séparés du christianisme. Les musulmans ont conservé une haute idée de Dieu ; ils poussent jusqu'au fatalisme l'asservissement à sa loi ; ils croient à un paradis,, qui, pour être sensuel, donne cependant une satisfaction au besoin d'immortalité de l'âme humaine. Les Indous se figurent qu'une série de vies est appelée à couronner le mérite ou à punir le vice. Les Chinois et les Japonais conservent avec un soin jaloux le culte des ancêtres, culte qui implique chez ceux-ci, après leur mort, une existence supérieure. Les Bouddhistes aspirent visiblement à un état plus heureux. Les nègres enfin, convaincus que les féticheurs tiennent leur pouvoir d'en haut, s'inclinent devant
leurs injonctions et leurs incantations. Ce sont là des indices d'une portée indiscutable ; les dogmes primitifs ont été défigurés par les égarements des hommes ; mais ils ont conservé une certaine prise sur le genre humain, à travers leurs fortunes diverses ; et toujours, la morale a été envisagée comme ancrée à une loi qui, pour être souvent vague et obscure, lui servait néanmoins d'origine et de sanction. Comment expliquer un tel phénomène ? Où donc l'homme aurait-il puisé cette croyance à un monde surnaturel et à sa dépendance de ce monde, si elle n'avait pas été gravée au plus profond de son cœur par Celui-là même à qu'il doit l'existence ?
A partir de Tère chrétiennne, la question religieuse, par cela même que la destinée de l'homme était fixée d'une manière plus précise, est devenue en quelque sorte la question prépondérante. L'Église s'est développée dans les persécutions ; vengée par les fidèles, dont les admirables exemples étaient une prédication constante et éloquente, elle a épuisé la rage de ses persécuteurs ; elle s'est ainsi imposée à l'attention de tous ; elle a fini par amener l'autorité temporelle à reconnaître l'excellence de sa doctrine et l'importance de son concours. Dès lors, une étroite union, bien que parfois troublée par les schismes et les hérésies, s'est établie entre les deux pouvoirs, et leur collaboration a imprégné l'existence des peuples d'un sentiment religieux profond. Les nations se mouvant en quelque sorte sous la main de Dieu, c'est à lui que tout se rapportait ; et, si les crimes n'avaient pas disparu, des repentirs éclatants et des retours féconds attestaient l'empire des croyances. L'humanité vécut ainsi depuis Constantin jusqu'à Luther. Au XVie siècle les liens entre l'État et l'Église catholique se détendirent dans quelques pays ; ils se brisèrent ailleurs. Mais siulle part on ne songea à supprimer le christianisme ni même
à lebannirde la vie civile; les princes protestants établirent une religion officielle ; personne ne pouvait s'en écarter, et cette religion conservait du symbole ancien la foi en Dieu, à Timmortalité de l'ànne, à la récompense du bien et au châtiment du mal ; dans les pays catholiques, après des troubles passagers, la religion antique ressaisit Tàme des populations et suscita une efflorescence d'œuvres et d'institutions grâce auxquelles son influence la pénétra de plus en plus.
Deux siècles s'étaient écoulés à la suite du grand déchirement provoqué par Luther, lorsqu'une tempête furieuse surgit au sommet de la société contre le christianisme. Mais cette tempête ne produisit que des défections individuelles ; elle sépara des croyances positives des lettrés, des philosophes et même des hommes du monde ; elle ne s'attaqua pas aux caractères fondamentaux de la société. Nul ne concevait un type social qui ne tînt pas compte de la religion ; l'incrédulité était un signe d'élégance et l'apanage d'une sorte de supériorité sociale : on ne songeait pas à lui livrer en proie les classes laborieuses ni même la bourgeoisie ; elle était le partage des âmes raffinées et un jeu d'esprit : on reculait devant une propagande dont, malgré l'insouciance du temps, on semblait deviner les dangers.
Puis, tout à coup, éclata la Révolution française.Sa période aigûe fut courte; un joiir, elle fléchit le genou devant la déesse Raison ; bientôt elle rendit hommage à l'Etre suprême ; mais elle légua aux régimes issus d'elle un principe nouveau,qu'on appela la sécularisation ou la laïcisation. Ce principe subit, au cours du XIX« siècle, bien des vicissitudes ; il. engendra^ de brusques poussées et des reculs ; mais chez la plupart des: nations, il s'établit entre l'Église .et l'État, malgré, l'absence du toute religion officielle, une alliance dont les fruits se': manifestèrent surtout dans le domaine de renseignement. Ici
^ette alliance fut réglée par des concordats ; là elle se conclut par le seul bon vouloir des autorités en présence ; partout on se défendit de songer à rompre avec Dieu.
Était<;e une clôture des dissensions ayant partagé les hommes sur les problèmes religieux ? Etait-ce au contraire une étape vers des solutions plus radicales ? Il semble bien que ce n'était qu'une étape. Car aujourd'hui le mouvement, arrêté pendant longtemps à mi-chemin, a repris avec une sorte de frénésie. Chez les individus, ce n'est plus le déisme seulement qui fait des recrues : c'est le positivisme, c'est le matérialisme, c'est l'athéisme ; nous assistons, dans des milieux nombreux et divers, à l'effondrement de toute certitude ; on détruit pour détruire, non pour édifier : on sape, non pour disposer des fondations nouvelles,maîs pour ouvrir un grand abîme béant; on prêche le détachement de toute pensée d'avenir; on s'efiforce ^e chasser l'angoisse de l'éternité ; on vit, comme si la vie du temps devait durer toujours. On sait bien qu'il n'en sera pas ^insi ; mais on ne s'en préoccupe pas ; on compte sur une mort prompte et imprévue pour mettre un terme aux rêves sans trop de souffrances. On aspire à l'étourdissement comme ^i l'indifférence de la pensée pouvait supprimer les éventualités redoutables de l'au-delà. Mais en même temps on se donne des compensations ; on les cherche dans les plaisirs, sans s'embarrasser de ce qu'ils ont de décevant et de momentané ; •et, comme ils apportent avec eux des déceptions, on en réclame sans cesse de nouveaux, capables d'éveiller des curiosités ^t d'engendrer des surexcitations. On les demande aux livres, aux chansons, aux théâtres, aux mœurs faciles, et c'est pour- «quoi, comme l'a écrit Eugène Rostand, o de même que tout 6e joue, tout s'écrit et se lit ».
Qu'on me comprenne bien. Je ne dis pas que nous assistons il une apostasie générale, tant s'en faut. La résistance est énergique, et les croyants espèrent qu'elle triomphera. Mais il n'en
est pas moins vrai que la lutte religieuse a pris un caractère spécial qu'elle n'avait pas connu jusqu'ici, et que, rompant avec les traditions du genre humain, comme avec les témoignages, suivant l'expression de Tertullien, de l'âme naturellement chrétienne, elle voudrait pousser l'humanité jusqu'aux négations les plus radicales et les plus désespérantes.
Phénomène assurément étrange I L'homme semble fait pour les réalités: dans l'ordre physique,il les poursuit, il les atteint, il assouplit les forces de la nature, il pénètre jusqu'aux profondeurs de la terre,il cherche à arracher aux astres leurs secrets, D multiplie les découvertes et les inventions qui lui permettent de trouver dans des agents, hier inconnus, des auxiliaires et ^es adjuvants ; il voudrait scruter jusqu'à la substance des choses pour se rendre compte de tout ce qui existe ; et, voici <]ue dans l'ordre moral et intellectuel il se complaît dans l'oubli, dans le doute, dans l'ignorance !
Dira-t-on qu'on a interrogé la raison et la science et que les réponses ne sont pas venues ? Précisément. La raison, isolée, ne dit rien au sujet de l'origine de l'homme et de sa fin ; elle tâtonne ; elle formule des conjectures ; elle n'apporte aucune preuve. La science se flatte parfois de suppléer aux incertitudes et aux défaillances du témoignage purement humain ; mais comment y réussirait-elle ? Est-elle en mesure de remonter jusqu'au début des temps, d'expliquer comment l'homme a surgi sur la terre, de fixer le sort qui l'attend au delà de la tombe, d'attester conmient sont nées les forces qui dirigent le inonde et comment elles se maintiennent. Sur ces points, son incompétence est sans mesure et sans remède; elle paraîtmème le comprendre; car, combien aujourd'hui ne s'écrient pas,avec une désinvolture qu'ils tâchent de transformer en assurance : •Dieu n'existe pas; il n'y a rien de l'autre côté de la vie; nous mourrons tout entiers sans espoir et sans lendemain !» Mais elle se troQipe si elle creit ainsi résolus les problèmes vitaux
qui se posent devant le genre humain. Il ne suffit pas de nier une autre vie pour la supprimer ; il faudrait démontrer qu'elle n'existe pas, qu'elle ne peut exister et qu'une telle solution soit raisonnable ; bien plus, à supposer que cette dcmonstration soit faite, il resterait à expliquer pourquoi l'homme existe, comment il a fait son entrée sur la scène du monde, dans quelles conditions il y est apparu. La tentation qui a fait tomber le premier homme, rapportent les livres saints, se traduisait dans cet appel: Vous serez comme des dieux ! C'est toujours la même tentation qui se meut devant l'homme de tous les temps; mais comment serait-il un dieu, s'il ne possède pas tes secrets de la vie et s'il ne se rend pas le maître de la mort? Or, ici, tous les efforts de l'impiété aidée de ce qu'on appelle «la science» viennent à échouer,et l'impuissance de ceux qu'elle séduit demeure absolue, et, on peut l'affirmer, définitive.
On est stupéfait en assistant aux efforts contemporains en faveur d'aussi désolantes doctrines ; on ne l'est pas moins en constatante succès relatif qu'ils rencontrent: plus d'espérances ! plus de consolation ! le bonheur et la peine passent sans lendemain comme la fumée ! le travail est perdu pour ceux qui s'y adonnent î tout doit s'évanouir dans le néant I Si de pareilles conceptions pouvaient s'emparer de l'esprit public, le genre humain serait condamné à une déchéance lamentable ; il serait privé du ressort de la vie; il n'aurait plus d'ailes pour s'élever au-dessusdes contingences les plus médiocres de l'existence.Grâce à Dieu,il n'en est pas arrivé là; mais on le pousse vers ces extrémités funestes par la propagande active que l'on déploie, et, si l'efïel n'a pas été général, il est indubitable qu'une fraction de la bourgeoisie a été conquise. C'est peu, dira-t-on; j'en conviens; mais un dessein nouveau a vu le jour depuis quelques années; la propagande s'étend maintenant jusqu'aux couches laborieuses; on s'efforce de détruire dans leurs masses profondes les croyances religieuses : ces masses
sont mal armées contre cette contagion, et si elles ouvraient une oreille complaisante aux suggestions dont elles sont l'objet, la crise que provoqueraient ces miasmes pestilentiels pourrait être terrible.
Un autre signe des temps présents, c'est la haine antireligieuse qui s'est emparée de ceux qui ont renié toute croyance positive. Ceux-ci voudraient chasser la religion de leurs yeux, empêcher l'Église de se recruter, lui enlever le droit d'enseigner, la priver des appuis que lui offrent les ordres religieux. Pourquoi ? Ils ne croient pas, disent-ils ; mais dans quel but tâchent-ils d'empêcher la religion de répandre, sous l'égide de la liberté dont tous jouissent, ses doctrines et ses pratiques î Quel fondement raisonnable peuvent-ils donner à cette hostilité, quand elle cherche à éclairer et à moraliser les petits enfants, à consoler, à relever, à soulager toutes les misères humaines ? Vivant comme ils l'entendent, s'irritant de toute investigation manifeste, entendent-ils empêcher les âmes blessées dans les combats de la vie ou touchées du désir de se dévouer et de faire abnégation de toutes les joies terrestres, de se réfugier dans une vie de discipline, d'obéissance et de privations ? Oui; comment expliquer cela ? une seule explication est possible. La haine comme l'amour est un aliment, un aliment malsain, mais suffisant pour occuper l'esprit et le distraire. Le vide affreux que laisse dans l'âme l'impiété cherche à être comblé; à défaut des fortes jouissances de la vérité, elle en demande à la lutte contre elle et aux succès qu'elle en espère ; assurément elle se trompe ; mais au moins y gagnet-elle une sorte d'étourdissement qui détourne son regard de la nuit, triste et sombre, où elle s'est plongée.
Dans cette entreprise destinée à ruiner l'influence de l'Église et même de toute religion positive, on accepte tous les auxiliaires. Les socialistes,les radicaux et les libéraux, divisés dans
le passé sur des questions économiques, que les premiers déclaraient prépondérantes, fraternisent actuellement pour atteindre le but commun. Maints écrivains, romanciers et auteurs dramatiques, viennent à la rescousse ; on n'est pas difficile sur le choix ; on accepte tout le monde ; du moment où l'estampille anticatholique apparaît, tout est accueilli r discours, écrits, pièces de théâtre, chansons, potins ; on fait flèche de tout bois. Un prêtre est-il soupçonné d'être sur la pente de la chute: on l'encourage, on l'exalte, on le célèbre; récuse-t-il les motifs de crédibilité d'une partie de l'Ecriture sainte : on ne discute pas ses preuves ; on les admet les yeux fermés ; on les représente comme le triomphe de l'exégèse ! Partout se rencontre le même parti pris ; partout on s'efiorce d'envelopper la société d'une atmosphère de défiance et de dédain à l'égard des croyances. Un journal décrivait ainsi naguère les résultats qu'il estimait avoir déjà obtenus et le plan de conduite à suivre: «Bien des cerveaux aujourd'hui se passent tout à fait de religion et le jour viendra inévitablement où chacun s'en passera. La critique philosophique a déjà ébranlé les vieux dogmes; ils ne survivront pas à l'assaut de la science, et le premier chimiste qui, dans son laboratoire, aura réussi à faire un grain de blé susceptible de germer, aura fermé l'ère des religions. En attendant, il faut combattre de toutes ses forces la peste du cléricali'^me, il faut détruire les microbes de cette peste, les idées rehtîieuses » ( i ).
Est ce dans l'intérêt d'un symbole nouveau que se déploie cette campagne sans frein et sans mesure ? Non, ce qui est poursuivi, c'est une œuvre purement négative, comme si la vie sociale et la vie morale de chacun pouvaient, en étant privées de toute boussole, se maintenir en équilibre dans le vide ! En vain, dit-on, qu'il s'agit de les laïciser. La laïcisa-
(i) Réforme^ décembre 1903.
tioD n'a d'autre objet que de proscrire les bases religieuses ; «lie ne fournit à ses prophètes aucun guide qu'ils puissent proposer à leurs adeptes, aucune force pour les préserver des faiblesses humaines, aucune lumière à substituer au phare .ancien. Et alors, n'est-on pas en droit de dire que si elle est capable de multiplier les ruines, elle est impuissante à les réparer, et qu'ainsi elle n'aura d*autre ressource que de conduire l'humanité à l'anarchie ou au despotisme ?
La France esta l'heureprésente le foyer principal de l'action anticatholique. Pendant des siècles elle a été imprégnée de l'esprit chrétien; de degré en degré, elle est devenue infidèle à ses traditions. Quels fruits a-t-elle recueillis de cette évolution ? Tout baisse et tout s'efiondre chez elle. Les agresseurs ont le verbe haut ; les victimes semblent paralysées; on voudrait voir un sursaut des consciences se manifester par une propagande active et ardente; mais on interroge en vain l'horizon; les bons s'effacent et l'audace des persécuteurs s'accroît; les moeurs se gâtent de plus en plus; « jamais, a dit un écrivain, on n'avait entendu aussi distinctement les hennissements de la luxure » ; la natalité s'affaiblit ; les divorces se multiplient; les crimes passionnels ont augmenté de 3o p. c. depuis 1881 ; les classes supérieures gémissent, mais s'amusent; le peuple passe au socialisme; les grèves deviennent sans cesse plus dangereuses; les paysans, qui formaient la réserve conservatrice du pays, se laissent gagner par l'irréligion: c'est donc un bouleversement complet, rendant, dans la torpeur générale, une i^ction de plus en plus problématique, a Le régime auquel la France est soumis, a dit récemment M.Vandal, est celui de l'intoxication graduelle. On pourrait comparer notre France à l'une de ces personnes qui meurent d'un crime lent et subtil. (1)» Quel est ce crime? C'est une
(i) Discours à l'assemblée générale de la Société d'éducation et 4ienseignement (juin 1902).
conception toute nouvelle de la vie sociale ; c'est, a écrit N4 . Eug. Rostand, « le christianisme remplace par une religion* civile dont les instituteurs seraient les prêtres » (i).
Le mal qui sévit en France s'étend, bien que dans desproportions moins grandes, aux autres pays latins. Tandis que là le gouvernement . est le principal artisan du mouvement, ailleurs les chefs d'Etat et les ministres se gardent de le favoriser. Mais les mots d'ordre sont les mêmes ; les plans de bataille semblent tracés sur un modèle uniforme ; les accusations sont copiés les unes sur les autres : partout il faut chasser Dieu de Técole, de l'hôpital, de la place publique : et c'est la glorification de l'athéisme qui est poursuivie par les antagonistes du christianisme. Certes les haines ardentes qui propagent le mal peuvent faire illusion sur sa vitalité ; mais les haines finissent toujours par tomber épuisées, et alors il ne restera dans- Tâme humaine que le découragement, la mélancolie et le pessimisme, engendrés par l'oubli de Dieu.
On se rappelle les cris pousses il y a un peu moins* de vingt ans. Le mouvement social avait éclaté avec une intensité dont on ne l'avait pas soupçonné capable ; il rougissait l'horizon de ses teintes manaçantes ; il réclamait justice, en reprochant aux pouvoirs établis de la lui avoir refusée jusque là. Aussitôt, des jeunes hommes tout frais émoulus, qui n'avaient pas eu le temps encore d'étudier l'histoire et de s'assimiler les leçons de l'expérience, s'empressèrent de sonner les funérailles de la question dite cléricale; les vieilles querelles, affirmèrent-ils, sont mortes;
Ci) Journal des Débats.
eUes ne renaîtront pas ; allons au peuple, et, dans cette •contention d'amour pour lui, acceptons tous les concours; -quittons les vieux soucis et méditons des pensers nouveaux !
Ces appréciations et ces tactiques partaient certes d'un tx>n naturel ; mais elles étaient imprégnées d'une dose de naïveté exceptionnelle. Elles méconnaissaient, en effet, Tessence « de la question cléricale » ; elles ne soupçonoaient pas que cette question est celle de la lutte de la vérité et de Terreur, du bien et du mal ; qu'elle est éternelle; que parfois elle peut paraître assoupie, mais que bientôt elle ressuscite avec une nouvelle vigueur. Qu'on ne s'y trompe pas en effet : le cléricalisme, dans le sentiment de la grande majorité de ses agresseurs, c'est le catholicisme; M. Vanderkindere l'a confessé, et avec lui toutes les bouches sincères du libéralisme et du radicalisme l'admettent ; on a donné cette couleur à l'ennemi que l'on voulait abattre, pour entraîner à la curée un plus grand nombre d'adhérents ; mais aujourd'hui, il faudrait se fermer les yeux, pour ne pas voir qu'à travers les mailles du cléricalisme on s'en prend au catholicisme, que dis-je ! au Christ, â Dieu lui-même I Nulle part cette tendance ne se révèle mieux que dans le projet ardemment exalté de faire partout de l'école publique une école dite neutre. En France, on en est arrivé à cette période où les ménagements ne sont plus de mise. Aussi M. Vandal 4-t-il pu écrire : « L'école neutre se transforme en école de combat ; par la force des choses et le dessein des hommes, Fécole sans Dieu devient l'école contre Dieu » (i).
Cela étant, les tendances étant telles, la bataille ayant ce caractère, conmient contester que le conflit révèle une grayité extraordinaire ? Il ne s'agit plus de débats sur
(j) Lû€. cri.
des questions secondaires, permettant aux combattants^ après la lutte, d'oublier les dissentiments et de vivre d'une vie commune. Non; aujourd'hui les démêlés ont leur répercussion sur l'existence tout entière de Thomme ; le fossé se creuse de plus en plus entre les deux fractions de la société, la chrétienne et l'antichrétienne : elles ne se connaissent plus ; elles cessent d'avoir des points de contact ; il y a entr'elles d'irréductibles séparations. C'est la guerre de deux cités paraissant irrémédiablement brouillées, et décidées, l'une comme l'autre, à ne pas désarmer. Non pas que je prétende que la question religieuse soit la seule qui demeure ; mais les autres n'en sont en quelque sorte que les résultantes. Les bourgeois voués à l'impiété voudraient bien, quand ils ont assouvi leur incrédulité, s'arrêter et laisser la société subsister dans son état actuel. Au contraire, ceux des ouvriers qui ne s'inclinent plus devant la distinction des classes, aspirent à créer une terre et des cieux nouveaux dans lesquels ils auraient une place privilégiée, ou tout au moins meilleure que maintenant. Mais, je le répète, la question première, primordiale, de laquelle en réalité tout dépend, c'est la question religieuse, c'est la question de savoir si les âmes conserveront Jeur liberté, si elles pourront continuer à s'alimenter aux sources de la religion, si la religion maintiendra l'influence sociale qui a régénéré le monde romainet les peuples barbares.
Pour moi, j'espère dans le résultat final. On dit parfois: 0 La religion s'en va I les hommes ne croient plus I c'était bon dans l'enfance de l'humanité : maintenant celle-ci a attteint l'âge de la virilité ; elle est en état de se conduire elle-même !» Ah ! vraiment ! Eh bien, d'où vient-elle î où va-t-elle î quelle est sa règle ? On répond : « Il y a une morale universelle; c'est la morale de l'honnête homme;
c'est celle que nous pratiquons». Mais cette morale, c'est la morale chrétienne, et, par cela même qu'on la pratique, on reconnaît implicitement que le christianisme a conservé ses prises sur l'humanité. Supposez que son règne s'affaiblisse ; immédiatement la morale vacillera, et comment en serait-il autrement, si elle ne peut s'ancrer à aucun roc inébranlable ? La grande masse des hommes comprend cela, et c'est pourquoi j'ai confiance.
En face des prophéties que l'on multiplie au sujet de la disparition du christianisme, il est permis de placer les enseignements de l'histoire et les leçons du présent. Les enseignements de l'histoire : car, dans toutes les grandes crises de l'humanité, la fin des dogmes catholiques a été annoncée, c'a été le langage de Celse, de Luther et de Voltaire ; et ceux qui, parmi nos contemporains, émettent les mêmes prédictions, ne sont pas autre chose que leurs plagiaires. Les leçons du présent : car, si la doctrine catholique était atteinte d'une irrémédiable décadence, verraiton tant d'esprits élevés lui rester acquis par une fidélité inébranlable? en verrait- on tant d'autres lui revenir à la lumière de méditations intenses et de l'étude des faits ? D'autre part, si la France semble, dans ses organes officiels, poursuivre un dessein d'apostasie bien accusé, ce dessein durera-t-il ? et d'ailleurs, dans d'autres pays, les populations, bien loin de s'éloigner de l'Eglise, lui donnent des marques indéniables d'attachement en même temps que les pouvoirs publics lui témoignent une grande bienveillance. Il en est ainsi en Espagne ; il en est de même en Allemagne où les catholiques font preuve depuis trente ans d'une vitalité exceptionnelle; il n'en est guère autrement en Italie, où, malgré les difficultés d'un conflit né de la prise de Rome, des attentions et des égards réciproques attestent de la part des deux autorités le désir
de vivre en paix ; il en est de même ainsi en Angleterre et en Hollande où les progrès de l'influence de TÉglise sont constants.
Mais si la confiance est autorisée, c'est à la condition que les catholiques, embrassant d'une vue d'ensemble les nécessités de la lutte, se mettent partout résolument a l'œuvre pour défendre le noble patrimoine dont ils ont la garde.
Je le reconnais : cette lutte est, à l'heure actuelle, particulièrement difficile. Elle s'étend à tous les terrains ; il n'est pas une vérité, si certaine qu'elle soit, pas une tradition, si justifiée qu'elle paraisse, pas une pratique, si consolante qu'on la sente, qui ne soit battue en brèche; toutes les armes sont employées, tantôt le dénigrement, tantôt le travestissement, tantôt l'appareil d'une science frelatée. Rien du reste n'est plus aisé que de formuler une objection ; dans le domaine des dogmes, on se heurte aux mystères, et ceux-ci provoquent toujours des résistances de la part de la raison, qui voudrait tout comprendre, bien qu'elle sache qu'elle ne le peut pas ; dans le domaine de l'histoire, il n'est pas nécessaire d'être muni d'une vaste érudition pour évoquer les fautes de quelques hommes et les attribuer à l'Eglise; dans le domaine de la politique, on se pare sans grand effort de certaines phrases humanitaires, de vagues appels à la tolérance, de protestations en faveur de la neutralité, pour séduire ceux qui ne distinguent pas les concessions raisonnables des abdications. Et souvent, pour répondre à un mot, à une phrase, à une articulation lancés comme un dard, de longues explications sont indispensables, que des oreilles distraites sont peu disposées à écouter. Puis, combien n'y a-t-il pas de gens, qui farcis de préjugés d'éducation et de milieux, n'entendent pas donner audience à la contradiction I Combien n'en est-il pas qui ajoutent un crédit absolu aux
mensonges et aux calomnies les mieux caractérisés, se refusant absolument à soupçonner même la mauvaise foi de ceux qui les colportent ! Combien n*y a-t-il pas aussi de laborieux, qui, absorbés par les devoirs astreignants d'une profession, ont peu de temps pour se laisser persuader, et qui, pour ne pas paraître absolument ignorants, se cantonnent dans quelques bribes de connaissances, ramassées çà et là, afin de ne pas être obligés de se livrer à des examens plus approfondis I
Les obstacles sont donc multiples. Et pourtant il faut les iranchir. Oui, il faut prendre corps à corps ces difficultés, les combattre sans relâche, et s'imposer à Tattention publique. Non pas que les tâches variées que la lutte nous trace doivent être assumées par chacun ; mais tous, nous pouvons dans quelque mesure prendre place dans la bataille contemporaine, bien qu'avec des missions diverses.
Il est néanmoins un devoir qui est le même pour tous; c'est celui de mieux étudier la religion, de manière à pouvoir aussi la mieux défendre. Les connaissances intellectuelles sont partout en honneur: l'histoire, la philosophie, les mathématiques, les sciences naturelles, la géographie, les sciences exactes, maintes autres branches du savoir humain sont cultivées ; on en reconnaît l'importance; on proclame qu'elles sont indispensables à quiconque veut occuper une place honorée dans la société ; mais, quant à la religion, qui est la science de la vie et par là même la science des sciences, on apporte à la connaître une insouciance extrême. Quelques-uns se croient suffisamment instruits sans l'être : « ils ont, disent-ils, appris le catéchisme de première communion : que peut-on leur demander de plus ? » Ils perdent de vue que le catéchisme est bien oublié par eux et que, comme tout enseignement, il doit être entretenu; qu'il renferme un exposé complet des vérités de la foi, mais qu'il ne constitue pas un cours d'apolo-
5o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
gctique, et qu'ainsi à lui seul il ne peut leur fournir les armesindispensables. On se figure parfois que le dogme réclame une adhésion aveugle. Grave erreur assurément I L'esprit de rhomme est à même de se rendre compte des raisons qu'il a de croire, et ce sont ces raisons qu'il doit apprendre à connaître par l'étude et la réflexion; sans elles, il vogue à la dérive, impuissant à découvrir une boussole au milieu des contradictions qui se pressent devant son esprit sous toutes les formes.
Fortifié par ces connaissances indispensables, le chrétien sera mieux à même de faire honneur à ses convictions, de confondre ses détracteurs, de démasquer la faiblesse de leurs traits et de montrer enfin que la foi est souverainement raisonnable. Que d'occasions n*aura-t-il pas de remplir ce rôle de salut ! Soit qu'il recoure à des œuvres de longue haleine, soit, qu'empruntant les modes d*action les mieux appropriés aux exigences modernes, il préfère la brochure, la feuille volante, Tarticle de revue ou de journal, soit que, dans les tribunes ouvertes de toutes parts ou dans des discussions plus familières, il dissip)e les erreurs courantes ou redresse les assertions aventurées qui, à bien les envisager, n'accusent que l'ignorance de leurs colporteurs !
Convaincu de l'utilité du rôle qu'il est appelé à jouer, il encouragera les écoles, les patronages et les cercles ouvriers : les écoles, pour y stimuler les instituteurs et y suivre les progrès des élèves ; les patronages, pour affermir les jeunes gens contre les dangers multiples que courent leur foi et leurs mœurs ; les cercles ouvriers, pour disputer à l'impiété cette portion si nombreuse et si intéressante de la société contemporaine. A la vérité, quelques-uns de ces cercles ont dévié de la ligne qui leur avait été tracée ; on a cherché à y exalter les travailleurs, à leur donner une haute idée de leurs droits sans leur rappeler leurs devoirs, à étaler devant leurs yeux des thèses aussi excessives que périlleuses ; on a même été jusqu'à
KTUDES POLITIQUES S T
soutenir qu'il fallait avant tout améliorer les conditions matérielles de Touvrier et qu'on s'occuperait après cela de ses besoins spirituels. Le mouvement dont les débuts avaient été si heureux et qui petit à petit a changé de fanion doit être restauré ; il importe d'en remettre la direction aux hommes d'œuvre;là sera le salut; les déclamations irritent,aigrissent ou égarent; les œuvres soulagent, consolent, apaisent ; elles rapprochent les classes ; elles améliorent les riches ; elles étouffent chez les pauvres tout sentiment de révolte ; elles naissent de la charité, et la charité est la plus grande puissance de ce monde. Le suffrage universel rend ces pratiques de plus en plus nécessaires;il est l'objet des compétitions ardentes des partis: tous se disputent les classes laborieuses, et combien manquent de scrupule dans cette mêlée! Or,le suffrage universel est essentiellement impressionnable et mobile ; jaloux de ses droits, il croit faire acte d'indépendance et de force, quand il se borne à accuser son ignorance ou sa versabilité. Il faut donc aller à lui, l'éclairer, le pénétrer de l'importance de sa mission, lui apprendre à ne pas en laire abus. C'est là peut-être le côté le plus difficile de la tâche contemporaine. Beaucoup cherchent à se servir du su^age universel dans l'intérêt de leurs passions du jour ; ils ne calculent pas les conséquences des mauvais germes qu'ils sèment; c'est à arracher ces germes que nous devons nous employer sans trêve ni merci; sinon, cette puissance aveugle pourra passer comme un ouragan sur les Etats, les ravager, y accumuler les ruines, sans même se préoccuper de l'utilité des reconstructions. En d'autres termes, il appartient aux serviteurs de la société de combattre les politiciens : ceux-ci exploitent le peuple dans des vues personnelles ; ceux-là n'envisagent que ses véritables intérêts. Les catholiques doivent se distinguer parmi ces derniers ; en toutes choses, il leur incombe de se montrer les premiers et les meilleurs ; dans la carrière du dévouement, ils ne peuvent déployer assez d'activité féconde.
52 ÉCHOS DES tUTTES CONTEMPORAINES
Je le sais : un certain nombre ne donnent pas leur pleine mesure; d'autres, absorbés par les affaires ou les bagatelles de .la route, se croient en droit de vivre à l'écart de toute œuvre de vie, de tout travail de propagande: leur insouciance n'a J'égale que leur inaction. Leur responsabilité pourtant est grande. Possesseurs du dépôt des vérités éternelles, ils doivent les départir largement autour d'eux. A coup sûr, l'abstention est plus commode, et c'est ainsi qu'on voit une foule de gens se contenter de la pratique des vertus moyennes, quand ils ne s'abandonnent pas à des faiblesses que je qualifierai du même mot, c'est-à-dire à des faiblesses moyennes. Mais, qu'ils jettent sur l'histoire un coup d'œil : ils verront que toutes les grandes .choses qui se sont faites dans l'humanité ont été le prix d'initiatives vigoureuses, d'une charité ardente ou même d'un véritable héroïsme. Et cependant, dans le passé, l'enjeu de la lutte était moins important qu'aujourd'hui: bien des domaines étaient à l'abri des attaques ; bien des fractions de la société n'étaient pas atteintes par les contagions mauvaises. A l'heure actuelle, il y a partout du bien à faire, du mal à réparer ; il faut restaurer partout aussi le nom de Dieu; améliorer l'école; préserver les femmes, les enfants, le peuple ; organiser, soutenir, propager les œuvres de défense sociale et religieuse ; exterminer les erreurs ; démasquer les préjugés; réfuter les calomnies; venger l'histoire de l'Église; remettre en honneur les mœurs chrétiennes; raffermir les bases de la famille. Cette tâche immense réclame des légions d'ouvriers; et pourtant une certaine disette se fait sentir. Que tous ceux donc qui sont .épris du noble désir de servir la vérité, entrent dans l'arène sans tarder I Que ceux qui ont seulement quelque souci de l'accomplissement du devoir, secouent leur torpeur et leur mollesse I Nul, aujourd'hui, ne peut être excusé de ne pas servir Ja cause de ses convictions, celle de la société, celle de Dieu I
L'Anticléricalisme
Le XIX« siècle s'est terminé tristement : au sein de notre vieille Europe, les troubles, les inquiétudes, le malaise moral s'étaient aggravés ; jamais on n'avait tant parlé de fraternité, mais jamais on ne s'était livré à de plus grandes débauches^ d'excitation contre les classes supérieures ; jamais aussi on n'avait éveillé davantage la méfiance de l'homme contre l'homme. Au loin, l'œuvre de l'expansion de la civilisation se voyait partout entravée ; elle provoquait en Chine une résistance aveugle du sentiment national, et du reste on peut se demander si, inspirée trop souvent par des appétits matériels exclusifs, elle ne se montrait pas inférieure à la missive élevée dont elle devrait toujours porter le flambeau. Le XX® siècle n'a pas mieux commencé que le XIX^ siècle n'a fini. Bien que la ligne qui sépare un siècle d'un autre soit purement idéale, l'humanité aime à saluer un siècle nouveau comme une aurore ; elle se figure volontiers que le livre du passé est fermé et que désormais le cœur peut s'ouvrir à l'espérance. Je ne voudrais ni refroidir les enthousiasmes, ni surtout décourager les bonnes volontés puisant dans de telles illusions l'esprit d'iniative ou d'ardeur. Mais, il faut bien le reconnaître, le
ciel est sombre ; les luttes, au lieu de s*apaiser, s*exaltent ; les coups de force se multiplient ; le bien, dans ses meilleures manifestations, est victime de persécutions sans excuse ; partout on fourbit des armes ; on prononce en hurlant les mots de paix sociale : on ne pense qu'à la guerre.
11 y a quelques dix ans et depuis lors encore, j*ai entendu dire de divers côtés : « les querelles cléricales sont mortes ; les questions sociales subsistent seules ; Tunion doit se faire sur ce terrain entre des hommes venant d'horizons opposés ; une seule préoccupation demeure, celle d'augmenter, le bien-être des populations. » Une école née d'hier, celle de la démocratie chrétienne, caressait ce rêve séduisant ; elle envisageait, non sans quelque dédain, les combats antérieurs qui s'étaient livrés entre les libéraux et ceux qu'elle appelait les « conversateurs réactionnaires » ; c'étaient là, à l'entendre, des jeux stériles auxquels on avait pu s'amuser jadis, mais qui devaient disparaître sous le souffle puissant d'une politique plus rationnelle et plus fructueuse, ainsi que sous l'impulsion d'hommes nouveaux. Les socialistes, au moins certains d'entr'eux, paraissaient par moments favoriser ce déplacement d'hostilités ; ils avaient surtout, disaient-ils, la haine du doctrinarisme ; ils voulaient donner à la société des bases nouvelles, et de leurs bouches s'échappaient même des protestations de tolérance, soulignées avec empressement par les contempteurs d'un passé qu'on proclamait définitivement mort.
Je n'ai point partagé ces visés optimistes : l'étude de l'histoire ne me le permettait pas. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, dit un vieux proverbe ; sans doute les modalités de bien des choses peuvent varier ; mais au fond l'homme reste ce qu'il a toujours été ; en lui s'agite la lutte du bien et du mal ; il transporte cette lutte dans la société : elle forme l'essence de l'éternel conflit au milieu duquel les siècles se
débattent. Je ne le conteste pas : il y a des heures où une sorte de lassitude s'empare de tous ; on semble alors vouloir faire trêve aux discordes traditionnelles ; mais ces heures sont très fugitives ; elles sont suivies de réactions d'autant plus énergiques, que celles-ci se sont donné le temps de rassembler leurs forces, et alors tombent les écailles dont les yeux complaisants s'étaient plu à se convrir. Les occasions de se détromper n'ont d'ailleurs pas manqué, même avant l'heure où le clairon d'une bataille générale s'est fait entendre ; mais il est si doux de s'endormir aux sons d'une musique de parti pris ! En 1S95, on annonçait encore en Belgique à des tribunes et dans des journaux multiples, que l'évolution de la strat^e des partis demeurait un fait acquis ; à peine eûmes-nous présenté une loi très modérée inscrivant la religion dans le programme des écoles publiques, que les socialistes et les progressistes, reprenant tous les thèmes prétendument usés, se livrèrent contre la religion à des attaques qui, à certains points de vue, dépassaient même celles des libéraux au cours de la période de 1878 à 1884.
Au surplus, aujourd'hui les faits parlent. L'accalmie relative qui a existé pendant quelques années a pris fin : de toutes parts retentissent des cris de combat. Le succès n'a pas été immédiat ; les foules ne se laissaient pas entraîner ; maintenant, on espère, à l'aide d'incidents divers, être plus heureux. Quand Gambetta fit entendre cet appel à la violence : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi î » il ne rencontra que peu d'écho. Un moment M. Ferry tâcha, par des lois scolaires de proscription, d'appliquer le programme du maître ; mais le mouvement de l'opinion n'était pas assé prononcé, pour qu'il pût réussir. Depuis lors, un travail souterrain s'est fait ; les dénonciations se sont multipliées ; les vieux engins rouilles ont été remis à neuf ; on compte sur l'ignorance des uns et sur les préjugés des autres, et, comme dans divers pays le pouvoir
est aux mains des ennemis de TÉglise ou des indifTérents qu'il dispose d'une force énorme, on salue la victoire comme prochaine. Il semble que ce soit tout à la fois de l'Autriche et de la France que le signal soit parti ; l'Espagne et le Portugal ont suivi dans une certaine mesure ; l'Allemagne, tout imprégnée encore des souvenirs du Kulturkampf, se tient plus ou moins à l'écart ; l'Italie, éprise pendant un temps des combinaisons sous l'abri desquelles elle vit avec la Papauté dans un état de paix relative, a une attitude encore indécise ; mais si quelques pays ne sont pas atteints par la tempête, ailleurs le vent souffle fort et pourrait bien accumuler les^ ruines ; du reste, il se fait partout une campagne de mensonges et de calomnies contre le catholicisme, comme pour préparer des résolutions suprêmes. La Belgique, protégée par les sentiments profondément religieux des provinces flamandes et d'une partie des districts wallons, vivant du reste sous l'égide d'une Constitution ancrée à la liberté, ne fournit que peu de prise à l'esprit de persécution ; cependant, là aussi les menaces ne sont pas épargnées ; on applaudit à ce que se fait à l'étranger ; on regrette que notre aide fasse défaut aux plans dirigés contre l'Église ; on s'efforce de façonner l'esprit public, de manière à en obtenir peut-être, à une heure mauvaise, des violations de droits.
Le phénomène qui se produit ainsi n'est point particulier à notre époque. Il n'est pas de siècle où des accès du même genre n'aient envahi les gouvernements ou les peuples. Us agissent à l'état d'épidémies, de même que, dans l'ordre physique, des fléaux surgissent, vont, viennent et disparaissent. Il ne faudrait donc pas trop s'eflrayer ; cependant chacune de ces poussées a laissé des traces funestes, et, à notre époque où elles cherchent à entraîner les masses, elles sont grosses de conséquences redoutables. « Quoi donc I dira-t-on, vous prétendez que la campagne actuelle n'est que le renouvellement de campa-
gnes antérieures ; il n'en est rien ; le cléricalisme est une doctrine moderne ; l'anticléricalisme est né pour le combattre; rien de pareil ne s'est manifesté au cours de l'histoire. » Un tel raisonnement se contente d'une vue superficielle des choses. De ce que les mots aient différé, il ne s*ensuit pas que les luttes ne se soient pas inspirées d'une pensée commune ; cette pensée a pu revêtir des formes diverses ; elle a exploité les circonstances ; elle a affecté de soutenir qu'elle n'en voulait qu'à des dangers nouveaux ; mais qu'on aille au fond des choses, et on verra tout de suite, que l'ennemi auquel on s'en prend ne cesse pas d'être le même qu'autrefois ; c'est contre lui que les coups sont dirigés. On ne le dit pas toujours» parce qu'on sent le besoin de se concilier les' esprits indécis, faibles et aisément impressionnables. Au moment actuel, on se sert du mot cléricalisme ; on en fait un épouvantail ; on espère qu'à la faveur de son caractère vague, on effraiera plus facilement les ignorants et les sots. Mais qu'y a-t-il derrière le cléricalisme ? Qui veut-on atteindre ? C'est ce qu'il importe de mettre en lumière ; le moyen d'y réussir, c'est de montrer l'inanité des griefs que l'on groupe sous cette expression.
Qu'est-ce que le cléricalisme ? Que valent les déclamations dont il est l'objet ? Je suis tenté de répondre comme Hamlet : « Des mots ! Des mots I Des^mots ! » Beaucoup, parmi les accusateurs qui dénoncent le monstre avec le plus d'énergie seraient bien embarrassés de le dépeindre. Je parle des hommes de bonne foi ; car les meneurs savent bien ce qu'ils font en évoquant une appellation vague, qui peut tout embrasser, précisément parce qu'elle ne dit rien de précis, et qui sème une
5s ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
terreur instinctive chez ceux qui, incapables d'étudier et de raisonner, sont tout heureux de trouver un abri commode pour leur ignorance et leurs préjugés.
Le cléricalisme, est-ce le rétablissement de l'ancien régime ? Les hommes qui seraient tentés de le croire ne se rendent assurément pas compte de ce qu*a éié l'ancien régime. L'Eglise y jouissait d'une protection plutôt nominale qu'effective ; encore au XVl^ siècle, un grand nombre de dépositaires du pouvoir civil se sont-ils tournés contre elle, et, abusant de leur autorité, ont-ils imposé l'hérésie aux peuples qu'ils gouvernaient; plus tard, dans les pays restés fidèles, les princes et leurs ministres ont chargé la religion de chaînes et ils ont dispersé certaines des milices que lui étaient le plus dévouées. La liberté a certes ses inconvénients ; mais si elle est, dans une large mesure, la liberté du mal, elle est aussi la liberté du bien, et comment croire que les catholiques pourraient préférer le despotisme arbitraire du souverain, aujourd'hui favorable, demain hostile, toujours jaloux de ses prérogatives, à la liberté ainsi entendue ? Au surplus le choix n'existe pas ; nul ne songe ni ne peut songer à rétablir la royauté absolue, et c'est exploiter au-delà de toute expression la crédulité publique que de chercher à faire croire que les catholiques poursuivent de pareilles chimères.
On confond parfois le cléricalisme avec l'inquisition espagnole, la St- Barthélémy, les dragonnades, que sais-je encore ! 11 ne s'agit pas ici d'étudier historiquement ces faits. Je me borne à faire remarquer, qu'à d'autres époques il existait une union légale entre les deux pouvoirs et que l'une des missions du pouvoir civil était de défendre la foi ; que tout à coup des troubles religieux violents sont venus bouleverser un état de choses accepté jusque là par tous, et que ça et là, en vue d'y mettre un terme, une réaction s'est manifestée chez les détenteurs de l'autorité. Mais est-ce sérieusement, qu'on affecte de
ÉTUDES POLITIQUES Sp
craindre le renouvellement de pareils faits ? Depuis la Révo- Jution française, les catholiques ont été parfois au pouvoir ; ils y sont encore en Belgique : ont- ils tenté, directement ou indirectement, d'imposer leurs croyances et de supprimer celles d'autrui ? Le pouvoir civil n'est plus, suivant Texpression ancienne, l'évêque extérieur chargé de veiller à la suprématie de la vérité religieuse. M^is alors, comment affirme-t-on comme possible le retour d'institutions ou de mesures qui n'ont plus de points de contact avec l'ordonnance actuelle de la société ?
Le cléricalisme ne serait-il pas au moins la doctrine politique qui voudrait asseoir sur les ruines de l'indépendance du pouvoir civil la domination temporelle du clergé ? Quelquesuns se le figurent. Mais encore faudrait-il nous dire comment on se propose de réaliser cette domination. S'agit-il d'investir les prêtres de fonctions civiles et de l'autorité politique ? Où donc pareille prétention se fait-elle jour ? Qu'on parcoure des yeux le monde entier : est-il un seul clergé qui la formule ? Est-il nulle part une phalange de laïques qui l'ait inscrite dans son programme ? Est-ce que, dans un pays quelconque, les catholiques ont répudié le précepte divin en vertu duquel il faut rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu et à César ce qui appartient à César ? On leur reproche parfois d'être les ennemis de la liberté et de nouriir le dessein de supprimer toute propagande autre que celle de l'Eglise. Une telle accusation semble peu en situation, alors que presque partout les catholiques figurent parmi les persécutés,et chez aucun peuple panni les persécuteurs. On cherche en vain l'Etat où l'incré- <lulité, l'hérésie, le socialisme ne se répandent pas librement ; il serait par contre aisé de nommer ceux où la liberté de l'Eglise est menacée ou entravée. Partout, à l'heure actuelle, l'unité de foi a été brisée; et si les catholiques ne considèrent pas un tel déchirement des esprits comme un idéal, ils savent
6o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
bien qu'on n'y portera remédie ni par la«loi ni par la violence^. et qu'à supposer gratuitement qu'ils eussent en mains à un moment donné une force suffisante pour changer la face des choses, ils s'exposeraient, en l'employant dans ce but, à de redoutables représailles.
Rien n'atteste mieux le caractère factice des déclamations contre le cléricalisme que les longues années de gouvernement catholique dont la Belgique a joui depuis 1884. Quelles libertés en eftet ce gouvernement a-t-il compromises ? Quels privilèges a-t-il octroyés au clergé i Quels avantages ont obtenus les catholiques, dont les autres citoyens seraient privés?* Assurément les libertés religieuses ont été sauvegardées ; la paix a été maintenue entre les deux autorités ; leurs bonneharmonie s'est révélée sous des aspects divers; des réformes nombreuses ont cherché à améliorer la condition des classes laborieuses ; l'enseignement public a été organisé de manière à répondre aux vœux des familles. Mais rien dans cette politique ne révèle quelque empiétentent du pouvoir ecclésiastique sur le pouvoir civil ; rien non plus n'accuse de sa part cette soif de domination qu'on élève contre lui à l'état de grief permanent. Bien plus, les catholiques ont fait preuve d'une condescendance qui aurait dû désarmer leurs adversaires, si< la passion de parti n'était trop souvent aveugle. La loi de 1842 avait stipulé que tous les enfants des écoles publiques devraient suivre la leçon de religion : or, elle était encore en vigueur, que déjà le principe des dispenses avait été consacré ; des bourses d'études avaient été fondées dans une pensée religieuse ; beaucoup ont été détournées de leur destination: et pourtant cette destination ancienne n'a pas été rétablie; les libéraux avaient accaparé à leur profit tous les emplois publics : une juste distribution en a été faite entre les citoyens de toutes les opinions attachées à nos institutions; les catholiques tenaient particulièrement à conserver des cimetières confessionnels, ces-
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églises des morts où ilsahnent à prier comme dans les églises des vivants: la prudence -a fait admettre par Tépiscopat la bénédiction des fosses là où le caractère traditionnel des lieux de sépulture avait été altéré parla volonté oppressive des libéraux. On aurait donc mauvaise grâce à soutenir qu*il existe chez les catholiques un plan d*into}érance méritant le nom de cléricalisme, plan qui, sans une vigilance incessante, pourrait se réaliser, et qui demeurerait à Tétat de péril permanent. Les catholiques ont toujours tenu compte des conditions du temps; ils ne demandent pas l'impossible ; mais ils ne reconnaissent pas non plus à leurs adversaires le droit de se couvrir d'un masque ; ils sont fondés à leur dire : «Vous faites du cléricalisme une sorte de mythe ridicule; votre dessein est apparent: TOUS cherchez, en défigurant la conduite des catholiques, à donner une ombre de fondement à la vôtre ; en les accusant d'être les ennemis de votre liberté, vous vous arrogez le droit de combattre la leur; en leur reprochant d*êtredes oppresseurs, ▼DUS comptez qu'on vous laissera faire. En réalité, ce que vous appelez le cléricalisme est invention pure; mais ce qui ne Test pas, c'est votre doctrine, c'est l'anticléricalisme ; celui-ci est un véritable danger, en Belgique comme partout; il se résume en deux idées fondamentales: d'une part, il veut dominer seul dans des domaines où un accord entre l'Eglise et l'Etat s'impose ; d'autre part, les libertés dont profitent les catholiques 1 oflusquent; là où il est le plus fort, il les supprime; là où il n'est qu'une minorité, il s'efforce d'arracher aux catholiques des concessions qui les affaiblissent. » C'est ce qu'il convient de montrer.
Dans toute société, à côté des questions qui relèvent exclusivement de la religion et de celles qui sont de la compétence
exclusive de l'autorité civile, il y a ce qu'on appelle d'ordinaireles questions mixtes, parce que, touchant à la fois à des^ intérêts civils et à des intérêts religieux, elles ne peuvent être résolues que par une entente loyale entre ceux à qui ces intérêts variés sont confiés : ces questions sont les questions d'enseignement, de temporel du culte et de charité.
Les adversaires de l'Eglise nient J'existence des questions^ mixtes ; pour eux, l'Etat a le droit, en ce qui les concerne, de légiférer en souverain maître. C'est là oublier, qu'on ne supprime pas les exigences de la conscience religieuse en les niant, et, qu'à se cantonner dans une telle intransigeance, on risque d'aboutir à des conflits inextricables. Il peut appartenir à la société, pour soulager ses membres souffrants, d'organiser la distribution de secours temporaires ou permanents ;. mais si les remèdes moraux et religieux ne viennent pas semêler à ces secours, l'œuvre de la bienfaisance risquera d'être stérile ou insuffisante ; elle laissera tout au moins à désirer. Le temporel des cultes a de tout temps été l'objet de mesures de contrôle de la part du pouvoir laïque ; mais si celui-ci entend écarter les dépenses que réclame la célébration du culte, ou s'il lui refuse les subsides indispensables à son exercice, n'est-il pas manifeste que la liberté religieu se sera compromise? L'Etat croit que la société est intéressée à ce que. ses membres soient instruits ; mais s'il prétend leur imposer une instruction blessant leurs sentiments intimes, n'est-il pas certain que les convictions religieuses ne seront pas respectéesf
Aussi le premier grief que j'élève contre l'anticléricalisme consiste à lui reprocher 4e vouloir trancher là où il faut concilier, de mettre sa passion au-dessus de la conscience d'autrul et de substituer la guerre à l'alliance dans des régions où une juste appréciation des choses exclut la- suprématie exclusive: de l'État.
Mais les faits montrent que, partout où il le peut, Tantidéricalisme étend bien plus loin ses prétentions ; ce n'est pas seulement par des voies indirectes qu'il cherche à mutiler la liberté des catholiques ; il s'en prend de front à cette liberté même et il la foule aux pieds.
En Belgique, il n'a pas les coudées complètement franches; il rencontre dans les dispositions constitutionnelles des obstacles sérieux. A-t-il renoncé à les briser ? On peut en douter, à voir les sympathies qu'il a témoignées au Kulturkampf allemand et suisse et la faveur avec laquelle il accueille tous les empiétements de la politique française sur la liberté religieuse. Ce qui confirme ces craintes, c'est l'étroit accord qui existe entre les doctrines de la plupart des libéraux, des radicaux et des socialistes de tous les pays. Là où ils sont les maîtres, ils font foin de tout programme de liberté, du moment où les catholiques sont en cause ; ils entendent ériger l'incrédulité en doctrine d'État ; ils veulent l'imposer aux fonctionnaires, aux écoles et aux établissements de charité.
Le mot d'ordre est parti de la France. Dans ce pays, si malheureusement bouleversé par les révolutions, les catholiques sont séparés par des querelles dynastiques ; il n'existe entr'eux aucune organisation politique leur permettant de disputer la prépondérance à leurs adversaires ; ils ont du reste été jusqu'ici vinculés à certains égards par le concordat, et jamais ils n'ont tenté de réagir contre les réformes fondamentales préconisées par leurs adversaires. Toute agression contre eux semble donc encore moins justifiable qu'ailleurs ; mais ils vivent ; ils se développent ; ils cherchent par tous les moyens dont dispose la généralité des citoyens, à répandre leurs croyances ; ils fondent des écoles ; ils en avaient remis la direction à des hommes qui, librement, par vocation et dévouement, cherchent à faire des enfants des chrétiens fidèles et des patriotes éprouvés. C'était trop : ce qui est permis à d'autres
doit leur être interdit à eux ; ils enseignent : c'est menacer Tunité nationale ; ils soutenaient des congrégations dont les membres ne renoncent à vivre de la vie du monde que pour se vouer aux intérêts d'autrui : c'était une abdication des droits de l'individu, un abandon de l'exercice des facultés naturelles de l'homme. En vain les parents demandent-ils à pouvoir confier leurs enfants à des maîtres de leur choix : ce n'est pas à eux à décider de ces choses-là ; c'est au parti au pouvoir que la solution appartient ! Dans cette voie, il n'y a que le premier pas qui coûte ; pour assurer le succès des premiers coups, on s'est acharné d'abord contre les congrégations en évoquant des calomnies mille fois réfutées ; le reste viendra par surcroît, et, comme pour en donner un avant-goût, on abat ça et là les croix que la piété des générations avait élevées sur les places publiques !
De la France la campagne s'est étendue à d'autres nations. Plus d'un siècle s'est écoulé depuis que les ministres sectaires de S. M, Catholique et de S. M. Très Fidèle ont donné le signal de la persécution contre les communautés religieuses. Il n'apparaît pas que, depuis lors, l'Espagne et le Portugal aient vécu à l'abri des troubles et aient vu leur prospérité augmenter ; petit à petit, certaines communautés se sont reformées ; leur science, leurs vertus, leur abnégation, leur ont concilié de vifs attachements. Qu'importe ! Sans motif appréciable, il faut déchaîner la tempête contre eux et appliquer de nouveau, dans toute sa rigueur, une législation portant la marque d'un despotisme intolérant. En Portugal, le gouvernement s'est empressé de donner une certaine satisfaction à la révolution; il a fait fermer- plusieurs maisons religieuses dont les bienfaits ne se comptaient plus ; en Espagne, on cherche à provoquer un mouvement analogue ; on n'y dissimule du reste pas le but que l'on poursuit : dans un meeting
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tenu en 1901 à Madrid, le président a dit : « L'extinction des congrégations n'est pas suffisante ; nous voulons étouffer l'Eglise ! >
Si l'opinion consent à se rendre un compte exact de cet aspect des luttes contemporaines, elle se convaincra tout de suite que le cléricalisme n'est pas autre chose que la liberté pour les catholiques d'exister, de se répandre, de faire des conquêtes, d'user des droits de tous les citoyens et que Tanticléricalisme consiste à supprimer cette liberté, et, là où il ne le peut d'emblée, à lui mettre des lisières. Au moment où Mgr Darboy allait périr sous les balles de la Commune, et qu'il protestait qu'il avait toujours défendu la liberté, un des fédérés présents lui répondit : « Tu nous embêtes ; ta liberté n'est pas la nôtre». C'est bien cela; la liberté pour l'anticléricalisme, c'est le droit de tout faire contre les catholiques.
Un homme politique qui a eu ses heures de succès a dénoncé naguère, dans un langage plus châtié, ce que ses amis et lui entendaient par le cléricalisme : « Où donc est le péril, aditM. Challemel-Lacour le 4 décembre 1874? Je dois vous le dire avec une sincérité égale à mes craintes. En accueillant dans des établissements spéciaux des esprits tout préparés, en les soumettant à une discipline spéciale, à un régime savamment combiné, en les protégeant contre toutes les influences sociales, contre la plus légère atteinte de ces doctrines qu'on qualifie de malsaines, on veut, dans ces futurs professeurs, préparer des auxiliaires de l'esprit catholique. » Il n'y a donc pas à en douter : le péril, c'est l'esprit catholique. Aussi l'anticléricalisme est-il bien une entreprise contre la religion ell^même. Les habiles le nient ; ils n'en veulent, à les entendre, qu'aux envahissements du clergé ; ils comptent sur les naïfs pour être suivis dans une campagne ainsi définie ; et, en ^e de réussir, ils prodiguent des déclamations adroitement choisies. Qui ignore en effet, combien la puissance des mots
est grande? Les mots, on les répète, on les exploite, lessachant favorisés par certains effluves d'éducation et de milieu ; grâce à eux, on fait des recrues auprès de qui ils dispensent de raisonner et d'étudier. Si Ton disait partout, à l'exemple du président du meeting de Madrid dont je viens de rappeler la déclaration : « Nous nous proposons de détruire l'Eglise et de lui arracher des âmes, » beaucoup répondraient: « Vous allez trop loin ». Mais qu'on leur dise : « La religion, nous ne songeons pas à l'attaquer ; nous repoussons seulement l'action temporelle du clergé ; nous préconisons l'indépendance du pouvoir civil, » aussitôt des bataillons se forment ; ils affectent de craindre que le prêtre ne veuille s'introduire au foyer domestique pour y être le maître et troubler des pratiques de vie auxquelles on est habitué et c'est ainsi qu'ils suscitent la défiance à l'égard des ministres de l'Églse.
Mais déjà, le terrain ayant été préparé, les desseins se découvrent peu à peu, et d'ordinaire ils entraînent, à la faveur des liens contractés, ceux qui au premier abord y auraient résisté. Voyez comme ces desseins s'accusent partout î Je ne parle pas seulement des lois contre la liberté d'enseignement et la liberté des associations religieuses ; je parle de manifestations révélant le secret des conjurés. En Autriche, le mot d'ordre des libéraux est actuellement : los von Rome, séparons-nous de Rome ! En France, les municipalités radicales vont en guerre contre les soutanes et les calvaires ; partout on s'efforce d'exciter les foules au cris de : à bas la calotte ! Savent-elles la signification de ce cri ? Peut-être pas toujours; mais, ou bien il ne veut rien dire, ou bien c'est un cri de révolte contre l'Eglise, car celle-ci ne pourrait subsister et remplir son ministère sans clergé. D'autre part, les anticléricaux font alliance avec tous les prêtres tombés : ils ont soutenu et encensé Lamennais, M. H. Loyson, M. Charbon-
Del, M. Adolphe Daens et M. Renard (i); TÉglise condamne ces dévoyés ; eux, ils les absolvent : ce sont des prêtres éclairés avec qui on pourrait s'entendre ! et, comme les compliments appellent les compliments, ils reçoivent en retour des renaerciements et des hommages. Ce n'est pas tout : quelle est la prétention de tous les partis anticléricaux ? C'est de reléguer la religion dans les temples, en attendant qu'à l'exemple de la Révolution française on les confisque ; elle ne doit plus être la règle de l'existence ; il faut séculariser la vie publique des nations comme la vie des particuliers, et on espère ainsi, en la chassant des yeux, arriver au divorce des âmes d'avec elle.
C'est pour atteindre plus facilement ce but, qu'on a choisi comme cibles les ordres religieux. Quels reproches peut-on leur faire ? Les religieux sont-ils des ignorants, des paresseux ou des inutiles ? S'il en était ainsi, on les laisserait passer;, en réalité, c'est à leurs connaissances, à leur dévouement, à leur vie exemplaire qu'on en veut : on sait qu'ils constituent des milices instruisant l'enfance et l'adolescence non par nécessité de carrière, mais par amour de la vérité ; qu'ils exercent de toutes parts un ministère de miséricorde ; qu'ils se rendent les actifs auxiliaires du sacerdoce séculier en prêchant la paix aux familles, l'obéissance aux enfants, la sollicitude aux maîtres, la fuite des vices à tous, et qu'ils jouissent à raison de ces bienfaits d'une grande influence. De là l'irritation qu'ils ont suscitée. On sait que, parmi les plus dignes figurent les jésuites, que ceux-ci se distinguent par leurs mœurs sévères, par leur culture des sciences et des lettres, par leur sens éducatif, par leur connaissance du cœur humain et l'ardeur de leur apostolat, que partout on les voit à l'avant-
(i) Un journal socialiste, exaltant l'apostasie de M. Renard, l'a appelé « Un savant incomparable >.
^arde de TEglise dont ils sont les boucliers; il n'en fallait pas davantage : en pourchassant les meilliers champions de la religion, on est convaincu et Ton ne se trompe pas, qu'on .aura déblayé les voies qui conduisent à la forteresse ; en les supprimant, on supprime nombre d'oeuvres et d'institutions ^e charité, d'éducation et de soulagement des malheureux ; qu'importe ! si on ne s'arrête pas devant de telles extrémités, c'est qu'on est dominé par un mobile devant lequel tout doit céder, c'est que la guerre à l'Eglise ne permet aucun ménagement.
En réalité, la campagne de l'anticléricalisme n'est pas autre xhose qu'un épisode de la lutte entre les deux cités, qui se poursuit depuis le commencement du monde et dont l'enjeu est l'empire des âmes. L'homme n'est pas une brute ; il a des destinées éternelles ; l'Eglise les lui montre ; elle veut l'y conduire ; elle lui demande à cette effet soumission et foi ; mais, dès l'origine, un cri de révolte a retenti : « Non serviam ! » et ce cri n'a pas cessé d'engendrer des phalanges qui, sous des noms divers, se sont efforcées d'entraver l'œuvre de Dieu dans l'humanité. Pour y réussir, les calomnies n'ont jamais manqué ; elles ont fait appel aux sens et à l'orgueil ; «lies ont été souvent battues ; mais, au lendemain de chaque défaite, elles ont repris leur ouvrage, comptant sur des engins nouveaux pour accomplir leur plan. Aussi, que d'efforts n'ont pas été tentes dans la suite des temps pour perdre les catholiques ! On les a montrés du doigt ; on a défiguré leurs intentions, leurs croyances, leurs visées ; on les a appelés successivement sous Néron les ennemis du genre humain, sous Julien des Galilcens menaçant la grandeur de l'empire romain, sous Luther des papistes hostiles aux nationalités, sous Vol-
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taire des dévots opposés aux jouissances de la vie, depuis un siècle des jésuites méditant les desseins les plus ténébreux contre les idées modernes, aujourd'hui des cléricaux aspirant à rétablissement d'une sorte de domination sacerdotale. En réalité, ils sont toujours les mêmes, professant les mêmes dogmes, fidèles à la même Église, voulant le bonheur de Thumanité et répondant par des bienfaits aux outrages et aux diffamations. La doctrine qu'ils enseignent est une doctrine de salut; ils regrettent que des multitudes d'hommes s'en écartent ; mais ces hommes, ils ne songent pas à les persécuter ; l'Église est une mère ; elle souffre de voir tant de ses enfants qui la renient, et nous, qui l'aimons profondément, nous en souffrons avec elle ; nous souffrons de voir un si grand nombre d'égarés oublier qu'ils ont une âme immortelle et qu'ils sont appelés, s'ils s'y prêtent, à une éternité bienheureuse ; nous souffrons surtout de voir une foule de pauvres petits êtres violemment séparés de celui qui a dit : « laissez venir à moi les petits enfants I »
Tels sont nos sentiments ; tel est liussi le cléricalisme. L'appellation, qui sert aujourd'hui à nous désigner, passera comme tant d'autres ; on en inventera de nouvelles : elles ne prouveront que l'impuissance des ennemis de l'Église. Est-ce à dire que ceux-ci ne fassent pas de mal, que la lutte ne soit pas dangereuse et qu'elle n'engendre pas beaucoup de victimes ? Dieu me garde de le soutenir ! Ceux qui mènent leshostilités calculent bien la portée de leurs coups ; ils savent que beaucoup cèdent aisément aux séductions et aux entraînements ; encouragés par cette prévision, ils redoublent d'efforts. Ils n'ignorent pas du reste combien leurs auxiliaires sont nombreux. Au siècle dernier, les attaques se poursuivaient sous le patronage des gouvernements, des légistes et des parlements. Aujourd'hui, elles peuvent encore compter dans maints pays sur ces forces redoutables ; mais partout
elles en ont d'autres, non moins puissantes, la presse, le théâtre, les plaisirs, les déclamations d'une vaine science. Jadis elles ne visaient que ces sommets de la société : aujourd'hui, elles s'adressent aux masses ; il n'y a pas bien longtemps elles épargnaient les femmes et les enfants : actuellement elles les contaminent.
La mêlée est donc générale ; elle n'en est que plus redoutable. Des plans se forgent, pour qu'elle ait l'issue espérée. Au mois de septembre 1901, dans le convent maçonnique de Paris, le porte-parole de l'assemblée disait : « Nous sommes des hommes de tolérance, c'est entendu. Mais le cas de légitime défense crée des droits spéciaux, et, devant un péril social, l'action nécessaire doit se substituer aux sentimentalités. Le dogme est un instrument de domination et de conquête : combattons le dogme. Et le premier coup à lui porter, celui qui lui sera le plus sensible, ce sera la suppression des vivres... Les congrégations conspirent, forment des centres de résistance : dissolution, expulsion des congrégations... Quant à l'enseignement à tous les degrés, il resterait, en attendant mieux, le monopole de l'Ktat laïque. » Pour atteindre ces résultats variés, il faudrait un accord universel ; on le préconise : « La situation s'éternisera indéfiniment sans une action commune internationale, a dit le même orateur. Vous l'avez compris, mes Frères, et c'est pour cela que vous avez décidé de former une fédération de toutes les obédiences maçonniques.»
Le programme se révèle donc nettement : ce ne sont pas quelques escarmouches que l'on médite ; on organise une bataille en règle s'étendant à tous les pays. LP^glise a essuyé d'autres tempêtes ; elle leur a survécu. Mais il n'en est pas moins certain qu'une vigilance extrême et un dévouement constant sont demandés à ses enfants pour déjouer les projets de ses ennemis. Pendant les dernières années, des défaillances se sont manifestées parmi eux ; des luttes intestines ont
divisé leurs forces ; des complaisances dangereuses se sont fait jour : tout cela a pu exalter les espérances des haines anticatholiques ; mais il est temps que tout cela cesse, et que les intérêts suprêmes de notre bonne vieille cause catholique l'emportent sur les fantaisies individuelles.
Dans notre pays de Belgique, les libéraux, les radicaux et les socialistes paraissent se chamailler parfois ; il y a du reste parmi eux des ferments de vieilles inimitiés ; mais quand on les convie à se réunir sur le terrain antireligieux, les querelles s'apaisent, les mots d*ordre deviennent communs, les tactiques se fusionnent. Au fond du reste, quoique peut-être pour des motifs divers, ils détestent tous la religion. Les meneurs libéraux voient en elle une rivale qui leur dispute le règne des âmes ; les radicaux et les socialistes sont directement les antagonistes du dogme catholique. Qu'on envisage du reste leur programme, leurs écrits, les discours de leurs orateurs et jusqu'aux clameurs qu'ils poussent sur la voie publique, et l'on se convaincra qu'ils sont animés contre l'Eglise de la vieille haine de Caton contre Carthage : delenda Carthago. Leurs sympathies sont acquises à tous les dissidents ; ils ont pour eux des attentions et des sollicitudes infinies ; mais, quant aux catholiques, ils n'ont droit, à leurs yeux, à aucune faveur, à aucune justice ; les dénonciations, les diffamations, les soupçons les plus injurieux sont le pain qui leur est dû.
Ne nous en plaignons pas. Ce sort a été promis par le Christ à ses disciples. Mais au moins était-il utile de montrer ce qu'est l'anticléricalisme, de faire voir qu'il n'est pas autre chose que l'anti catholicisme et d'empêcher ainsi des âmes sincères de se complaire plus longtemps dans des équivoques qu'on maintient çà et là vis-à-vis d'elles, mais auxquelles on renonce ailleurs, et de prêter ainsi les mains à l'accomplissement des plans dont elles n'avaient pas discerné toute la perversité. Le temps des
hérésies nouvelles semble passé ; c'est l'impiété qui sévit ;. mais, craignant l'accueil qui pourrait lui être réservé, elle se couvre souvent d'un masque. C'est ce masque que j'ai eu à cœur de lui arracher : puissent d*autres le faire de même et à toute heure !
On ne s'expliquerait pas au surplus, dans les circonstances actuelles, l'acharnement qui se déploie contre le catholicisme, si l'on ne savait que la haine religieuse a ses racines dans des causes surnaturelles. Les mécontentements et les excitations travaillent les classes ouvrières; les grèves se multiplient : les luttes de classes sont préconisées ; la guerre civile est ouvertement prêchée, et c'est le moment où Ton met tout en œuvre pour émousser le frein qui, tout en contenant les passions antisociales^ apaise, console, adoucit ! Ceux qui se livrent à cet effort pernicieux sont des malfaiteurs publics !
Les courants de haine anticatholique
Dans le Consistoire du 22 juin 1903, la voix autorisée du pape Léon XIII prononçait les paroles suivantes :
• Il est une chose que Nous ne pouvons passer sous silence et dont la pensée constitue pour Nous un incroyable angoisse, en même temps qu'elle doit émouvoir profondément tous ceux qui sont dignes du nom de chrétien. Nous voulons parler de ces courants d'idées hostiles à la civilisation chrétienne des nations, courants d'idées que notre époque voit s'infiltrer et ruisseler tous les jours, pour ainsi dire, à travers les veines des États. Un dégoût insensé et obstiné de la sagesse et de la doctrine transmises aux hommes par Jésus-Christ rédempteur semble s'être répandu dans la vie humaine, non sans un retour médité à l'esprit et aux institutions des malheureux païens.
i> Cet état d'âme se reflète clairement dans les mœurs de beaucoup de gens, dans les lois, dans les institutions publiques, dans la philosophie, dans les beaux-arts, et même dans la littérature qui verse bien souvent dans de criminels sacrilèges. »
Nul ne peut contester la dangereuse réalité de ces constatations. Cependant, si l'assaut dirigé contre les croyances chrétiennes a de nos jours atteint un degré de
violence rare, ce serait une erreur de croire qu'il constitue une nouveauté.
Deux faits dominent toute l'histoire de Thumanité :
Le premier, ce sont les combats incessants que se livrent dans l'homme le bien et le mal, c'est la contradiction qui existe en lui.
Le second, ce sont les luttes qui se renouvellent périodiquement dans la société entre la vérité et l'erreur.
Le premier de ces faits s'est manifesté depuis l'origine. 11 est attesté dans les Livres saints comme dans les écrits des païens : les psaumes le retracent au milieu des plaintes et des regrets de David, tandis qu'Ovide l'a buriné dans ces mots si connus : video meliora proboque, détériora sequor. Le second fait ne s'est guère déroulé que depuis l'avènement du christianisme, la vérité religieuse ayant subi jusque-là, sauf en Judée, une éclipse totale. A partir de cette époque, il n'a plus cessé avec des alternatives d'intensité et d'accalmie d'occuper la scène du monde ; mais il semble qu'aujourd'hui il sévisse avec une force que rarement il avait atteinte.
Comment expliquer ces faits ? Comment comprendre que l'homme préfère trop souvent le mal au bien qui lui apparaît dans sa radieuse beauté et dont il lui est impossible de méconnaître le supériorité ? Comment ne pas s'étonner à l'aspect des haines violentes dont les croyants sont l'objet ? Comment se rendre compte des persécutions sans cesse renaissantes dirigées contre une religion désarmée et contre les fidèles qui ne demandent qu'à servir Dieu et le monde dans la paix et le désintéressement?
La raison reste muette en face de cos problèmes douloureux. Sans doute ils ne fixent pas l'attention des indifférents que ne touche aucun phénomène de cet ordre, si puissant qu'il soit ; mais ils ont torturé de tout temps
les penseurs et les philosophes, et aucune solution n'y a été donnée en dehors de la révélation. C'est pourquoi il convient de s'y arrêter, d'en retracer les différentes phases, de montrer l'acuité qu'ils ont acquise à l'heure présente ; ils nous permettront une fois de plus de demander aux incroyants : quelles sont vos explications ? et si vous n'en ^▼ez pas, pourquoi refuser celles de l'Eglise, qui, bien
qu'enveloppées de mystères par certains côtés, donnent -cependant le clef de toute la vie de l'humanité ?
Dans l'antiquité, les luttes de l'erreur contre la vérité n'auraient guère eu de raison d'être. L'erreur dominait partout ; elle était la loi du monde. La vérité s'était réfugiée au sein du peuple juif, formant une petite oasis au milieu des nations païennes ; le peuple juif fut souvent en guerre avec elles ; mais les agressions dont il était l'objet n'avaient pas pour cause la haine de la vérité ; aussi bien celle-ci ne songeait pas à se répandre ; elle se résignait à son sort effacé ; elle vivait dans l'attente du Rédempteur et ne cherchait pas à disputer à l'idolûtrie l'empire des âmes ; elle paraissait convaincu qu'une nouvelle révélation et un secours surhumain lui étaient né- ■cessaires pour tenter quelque entreprise de propagande.
La venue du Christ changea les choses. « Allez, avait-il ^t aux apôtres, et enseignez toutes les nations. » Du coup, la lutte s'imposait ; pour soutenir celte campagne formidable, la faiblesse humaine ne sufBsait pas ; mais une promesse lui avait été faite : « Et voici que je serai avec vous jusqu'à la •consommation des siècles ». Il n'en fallait pas moins pour susciter et enflammer le courage des chrétiens. Dès les premiers jours, J'^rreur .et le mal eurent l'intuition des périls
qu'ils couraient, et on aurait tort dès lors d'être surpris de ce qu'ils mirent tout en œuvre pour conserver leur puissaoce jusque-là en quelques sorte incontestée.
A peine les chrétiens, sous le souffte des prédications apostoliques, se furent-ils quelque peu multipliés, que la Rome païenne s'alarma. Elle n'^avait réprouvé le culte d'aucune des nations conquises par elle, et on l'avait vueaccueillir leurs dieux avec complaisance dans son panthéon. Tout autre fut son attitude à Tégard du christianisme ; elle comprit d'emblée qu'une lutte s'engageait entre ses attachements coupables et la vérité suprême, et, pour y triompher, elle commença par calomnier l'ennemi dont elle voulait se défaire et finit par recourir à la violence contre lui. Tel est du reste le procédé qui, depuis lors, ne devait plus cesser d'être employé à son égard. Une page de Tacite le met enpleine lumière. Néron ayant ordonné l'incendie de Rome fut effrayé du concert de malédictions qui s'éleva contre lui ; il chercha un dérivatif ; il le trouva dans des accusations contre les chrétiens que dép l'instinct pa;ien tenait en défiance : « Pour faire cesser ces bruits, a écrit Tacite, Néron supposa des coupables et livra aux tortures les plus raffinées leshommes détestés pour leurs forfaits que le peuple appelait chrétiens... Cette secte pernicieuse, réprimée d'abord, se répandait de nouveau, non seulement dans la Judée où elle avait pris sa source, mais dans la ville elle-raéraè, car c'est là que tous les crinies et toutes les infamies affluent de tous les points du nx>nde et trouvent des preneurs. On saisit d'abord ceux qui avouaient, et sur leur déposition, il y en eut un grand nombre qui furent convaincus, sinon d'avoir incendié Rome, du nioin^ de haïr le genre humain. »
Aucune accusation ne pouvait être formulée contre les chrétiens ; mais ils étaient jugés capables de tous les crimes et de toutes les infamies par cela seul que, grâce à leurs
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•exemples et à la sainteté de leur vie, ils troublaient le monde xians ses tuqxitudes : rien que la persécution la plus atroce ne pouvait les punir d'un tel forfait. Encore s*ils ne s'étaient pas multipliés : mais, comme on les rencontrait partout et qu'ils devenaient de plus en plus nombreux, on s'efforça par le raffinement des supplices d^en avoir raison. On se berça à certaioes heures <ie Fillusion qu'on réussirait à les faire disparaître. Mais l'entreprise échoua ; la vérité l'emporta et elle s'assit sur le trône des Césars dans la personne de Constantio.
A peine victorieuse, elle fut aux prises avec un ennemi nouveau, ou plutôt avec l'ancien ennemi revêtu d'un autre habit ; l'hérésie d'Arius, en contestant la divinité du Christ par des raisons fallacieuses, donna un regain d'espoir aux haines hier encore si puissantes contre la vérité ; des princes furent ^entraînés, des évêques faiblirent, et, au milieu de cet immense cataclysme, on put se demander si le monde ^tait devenu aiien.
Cependant l'arianisme n'eut qu'un temps ; il eut le sort de toutes les erreurs. Mais le vieil esprit païen n'était pas mort; il se réveilla sous Julien l'Apostat ; toutes les armes furent employées pour terrasser le christianisme, et, parmi elles, la perfidie fut l'arme de choix ; elle fit appel aux lâchetés et aux capitulations de conscience, et, pour rendre aux chrétiens l'enseignement impossible, un édit de l'empereur porta : « Tous ceux qui font profession d'enseigner devront désormais avoir l'âme imbue des seules doctrines qui sont conformes iVesprit public.» Beaucoup se flattèrent que, sous l'action d'une telle mesure, l'Eglise allait succomber.
A peine avait-elle échappé à ce danger, qu'un ouragan surgit des profondeurs de l'Arabie. L'islamisme se répandit ^omme une lave malfaisante, et partout où il apparaissait, «'écroulaient les institutions chrétiennes. Il ne semble pas
qu*il ait songé à combattre avec vigueur Tidolâtrie ; maïs ih choisit le christianisme pour victime, et les ressources de sa férocité persécutrice turent sans nombre. Il s'attaqua aux: empires chrétiens en Asie, daiis le Nord de l'Afrique, en. Sicile, en Espagne, plus tard dans les Balkans et, suivant les époques, jusqu'au centre de la France et jusqu'aux portesde Vienne : l'objet de ses fureurs était le nom chrétien.
Le péril islamique n'était pas complètement conjuré, que leprotestantisme, renouvelant les efforts des sectes du moyen âge, dénonça Rome comme étant la grande Babylone, et adopta pour devise : Plutôt Turcs que papistes ! Les princesqu'il séduisit ne songèrent plus, ni à recommencer les croisa— des, ni à étendre au loin le règne de l'Evangile : toute leur action se tourna contre l'Église catholique, et l'inimitié qu'ils, lui vouèrent et qui de nos jours n'est pas encore complètement éteinte, s'alimentait des diatribes et des calomnies les plus invraisemblables .
Mais c'est le propre de l'erreur, tantôt de n'avoir qu'un temps, tantôt de ne pouvoir soutenir son activité, quand lespassions qui l'ont engendrée se sont affaiblies. Au XVI» siècle, le protestantisme s'était bien taillé au sein de l'Europe un» domaine considérable ; mais déjà au XVI II^ siècle, sa force d'expansion était enrayée. Alors entra en lutte un nouvel ennemi : ce fut l'incrédulité. Elle se para du manteau de la^ philosophie et réclama en partage les esprits lettrés ; il devint de bon ton de se moquer du dogme catholique, et Dieu sait combien cette tentation fit sombrer d'intelligences ! Elle exerça ses ravages jusqu'au seuil delà Révolution française,, et celle-ci, transportant les enseignements qu'elle en avait reçus dans le domaine civil et politique, chercha d'abord ài proscrire l'Eglise ; puis, revenant quelque peu sur ses pas,. elle proclama d'indifiérence officielle et recommanda la sécularisation. Oublier l'Église, la reléguer dans les temples,vivre
comme si elle n'existait pas, tel fut le mot d*ordre qui eut cours et qui engendra des écoles politiques dont les doctrines gouvernèrent une bonne partie du XIX« siècle.
On était arrivé aux deux tiers de ce dernier siècle, lorsque, sous riufluence de causes diverses,le mouvement d'hostilité au catholicisme s'accentua dans de fortes proportions et entra dans une des phases les plus violentes de son action. « Ce que Ton veut, ce que Ton cherche, a dit Léon XIII au mois de décembre 1902, c'est l'écroulement de Tordre chrétien et la reconstitution des Etats sur les bases du naturalisme païen, n Ce mouvement envahit le domaine des idées ; non pas, faut-il le dire ? qu'on fût en mesure d'opposer à l'Evangile un symbole nouveau, étayé sur des preuves capables d'entraîner la conviction raisonnée de l'homme : ce furent au contraire les vieilles défroques qui furent reprises ; le matérialisme fut remais en honneur, et Ton s'attacha même à donner un regain de vie au positivisme qui, à son origine, n'avait recruté que peu d'adeptes. Le positivisme, en n'admettant que les réalités tangibles, atteste l'impuissance de l'homme et son insouciance des grands problèmes qui s'imposent à ses méditations : l'impuissance de l'homme I ne serait-ce pas une raison pour se tourner vers Dieu ? son insouciance des problèmes fondamentaux qui se dessinent devant lui ! conmient ne pas s'en étonner, alors que d'un moment à l'autre, il peut être frappé par la mort dont il n'est pas le maître ? Rien pourtant n'est plus exact. Il se fait une active propagande pour le rendre indifférent à son propre sort et le déterminer à chercher uniquement dans les jouissances de la vie qui fuient devant lui la satisfaction de ce besoin inlassable de bonheur dont il est travaillé. Cette propagande a des succès relatifs, en Ton voit maintenant des légions d'hommes se laisser absorber par les afiaires ou les plaisirs, s'étourdir à l'endroit de leurs destinées éternelles et s'éteindre dans l'oubli de toute préoccupation élevée î
8o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
Du domaine des idées Teffort antireligieux a passé dans le domaine social et politique. Il s'est formé une coalition de toutes les forces anticatholiques, la libre-pensée, la maçonnerie, le libéralisme, le radicalisme, le socialisme, pour battre en brèche l'action de l'Église et même la liberté des catholiques. Des documents significatifs ont révélé le plan des conjurés, et du reste il suffit d'étudier l'attitude de leurs principaux organes pour être convaincu de l'existence de ce plan. Un Congrès de la libre-pensée s'est tenu à Genève au mois de septembre 1902. Il a synthétisé dans quelques décisions brèves et significatives la pensée maîtresse de ses adhérents ; les voici : « Le Congrès décide de poursuivre une action internationale sans relâche. Pour que cette action soit possible, il faut : !<> indiquer aux journalistes libres-penseurs les campagnes à mener à la même heure, à la même époque, sur la même question ; 2» donner aux députés le même mot •d'ordre, afin que dans tous les pays des interpellations aient lieu dans toutes les principales villes du monde entier pour éclairer et intéresser le peuple ; 3° qu'en même temps des meetings aient lieu dans toutes les principales villes du monde entier pour éclairer et intéresser le peuple. »
Ces conseils étaient déjà mis en pratique partout : ils ne marquent que trop bien le but poursuivi.Je sais que quelques représentants de l'école libérale se défendent d'attaquer la religion comme telle ; mais ces protestations émises, ils s'associent à toutes les mesures dirigées contre elle ; bien plus, leur programme politique ne se compose pour ainsi dire que de réformes destinées à enchaîner la liberté de l'Église ou à contrarier son expansion. Quant aux socialistes, il suffit de les voir à l'œuvre pour découvrir leurs préférences. Quelquesuns parmi eux, usant d'habileté, déclarent, tout en se proclamant libres-penseurs, que le socialisme est étranger aux questions religieuses. Mais la masse suit les prophètes qui
ÉTUDES POLITIQUES 8x
opposent leurs doctrines aux doctrines chrétiennes : c'est M. Denis déclarant au mois de juillet 1902 au Conseil général du parti ouvrier, que « la lutte contre l'Église est nécessaire, qu'elle est inévitable ; qu'il faut se servir de la science, opposer notre morale à celle de l'Église ; » c'est M. Furnémont s'écriant peu de temps après : « J'affirme qu'il y a un abîme insondable entre l'idéal socialiste et l'idéal religieux, » faisant des recrues au profit de la libre-pensée et attirant à lui les radicaux. Un témoignage suffit à cet égard ; il vient de la Réforme : « Notre opinion profonde est que l'on ne peut distinguer entre catholicisme et cléricalisme, que l'anticléricalisme logique et efficace comporte le devoir primordial de combattre l'Église catholique, ses institutions et ses dogmes. Car c'est précisément sur la domination spirituelle qu'elle exerce, que l'Église compte pour appuyer et faire triompher ses ambitions temporelles ; et ménager celle-là, c'est se rendre complice de celles-ci (i). » L'alliance entre radicaux et socialistes sous l'œil bienveillant des libéraux se scelle de plus en plus partout. Une assemblée internationale de la libre-pensée s'est tenue à Milan au mois de janvier 1903 ; elle a décidé de tenir un grand Congrès à Rome en 1904, avec l'intention fort peu dissimulée de blesser l'Église au cœur. Parmi les adhésions belges figuraient celles de MM. Lorand et Furnémont, de M. Lorand clamant : « A Rome ! à Rome !» de M. Furnémont déclarant : a II faut que l'année prochaine, toutes les associations démocratiques et libres courent à l'assaut du Vatican ». Et en eflet ce Congrès s'est tenu, se livrant contre l'Eglise aux pires déclamations, aux plus violentes invectives. Le courant de haine s'est manifesté de nos jours principalement dans l'Europe latine ; là, malgré bien des pertes, le catholicisme domine encore ; cela suffisait pour que les efforts
[D Octobre 1902.
portassent de ce côté. Presqu'en même temps et comme eo* vertu d'un mot d'ordre, on a attaqué les ordres religieux en Italie, en Espagne, en Portugal et en France. « Les ordresreligieux, a dit le pape Léon XIII dans une plainte éloquente (i), sont une part et la part la plus choisie de l'héritage laissé par le Christ aux peuples rachetés ; ils ont été disposés expressément pour garder et protéger les biens moraux les plus élevés, racine première de tout autre bien pour la société humaine. » Tel est apparemment le motif de la persécution dirigée contre eux. Toujours est-il que c'est en France que la poussée a été la plus violente et la plus rapide. Là une multitude d'enfants recevaient l'instruction dans les écoles religieuses ; on a proscrit les Frères et les Sœurs, soit à cause de leur robe, soit pour irapper la liberté d'enseignement dans ses œuvres vives. Au moins les écoles publiques suffisaient-elles pour recevoir les enfants privés des maîtres de leur choix ? Le contraire a été établi ; mais on ne s'arrêta pas à cet obstacle. Qu'importaient les intérêts des enfants ? Qu'importe même l'instruction obligatoire? Il faut courir sus à l'ennemi. A côté des ordres enseignants, il y avait nombre d'ordres de charité et quelques ordres contemplatifs : tous ou peu s'en faut étaient de trop ; on les a chassés sans souci des orphelins, des malades et des vieillards.
Et d'une extrémité de l'Europe à l'autre, les ennemis de l'Eglise ont applaudi. Le Congrès de la libre pensée a envoyé a au Conseil des ministres de la République française et particulièrement à son président son hommage civique et ses vives félicitations pour la lutte engagée avec énergie contre l'esprit clérical pour l'émancipation scientifique et morale du peuple », et l'a engagé « à soutenir sans recul et sans faiblesse une action nettement laïque qui constituera enfin comme
(i) Noél 1902.
exemple au monde entier une démocratie dont toutes les institutions seront libérées de la tutelle théologique », Et à ces> félicitations qu'ont signées entr'autres MM. Denis et Furné— mont, les radicaux, par l'organe de M. Lorand, ont fait écho:- « Les républicains, a-t-il écrit, se sont enfin mis- à l'œuvre. Cette œuvre est toute de défense, et nos cléricaux auront beau crier, aligner les injures et les sophismes, ils ne nous donneront pas le change et ne nous empêcheront pas d'applaudir à la bonne besogne qu'on fait en France en ce moment ( i). » Que devient la liberté dans tout cela ? Elle ne mérite que l'exil !
Ce n'est pas seulement la liberté que l'on proscrit ; c'est la morale chrétienne que l'on désavoue et que l'on conspue. Dans le passé elle était l'objet des admirations des hommes les moins suspects. Cette différence n'existe plus ; on neconserve pas même vis-à-vis d'elles les ménagements que* commande la plus vulgaire justice. Qu'elle ait inspiré, façonné, modelé en quelque sorte notre civilisation et nos lois, il est malaisé de le contester : notre civilisation n'est-elle pas autre que la civilisation des peuples non chrétiens? nos lois n'appliquent-elles pas dans maints domaines tant au point de vue civil qu'au point de vue pénal les préceptes chrétiens? La passion peut le nier; mais le christianisme étant un grand fait historique lié aux destinées de l'Europe et de l'Amé-riquc, comment contester qu'il ait dû agir sur la morale qui y est pratiquée? Je pense bien que, dans leur for intérieur, lesennemis de l'Église le reconnaissent; mais il ne faut pas qu'on le dise ni qu'on leur demande sous ce rapport un aveu. Le tente-t-on? Aussitôt ils regimbent et protestent. Au mois de décembre 1904, on dissertait à la Chambre sur les bonnes mœurs. Je fis remarquer c^ue nos mœurs étaient les mœurs chrétiennes : « il y a, disais-je, une morale naturelle qui a été
(I) Ardennais, 27 septembre 1902.
gravée à Torigine par Dieu dans le cœur de rhomme.Il est que cette morale a été obscurcie par les fautes des homixies ; mais elle a été restaurée, raffermie par le christianisme, et -c'est cette morale là qui plane encore sur les nations clirétiennes. Non pas que je dise qu'en dehors des pays chrétiens n'existe pas cette morale naturelle qui peut éclairer des individus en plus ou moins grand nombre. Mais ce que je maintiens, c'est que, là où le christianisme a pénétré, il lui a servi de soutien et de réconfort. » Ces paroles provoquèrent une vive réprobation sur les bancs delà gauche, et les .libéraux ne furent pas les derniers à protester. Quoi I défendre en pleine Chambre la morale chrétienne ! Oser dire que les bonnes mœurs, dont parlent nos lois et dont est imprégnée notre société, sont les mœurs chrétiennes ! S'incliner devant l'action vivifiante que le christianisme a exercée et le proclamer ! C'en était trop. Rien ne semblait pouvoir expier un ^pareil forfait ; mais rien ne montre mieux non plus jusqu'à quel point la haine du christianisme est devenue aveugle et passionnée : non contente de nier les plus éclatantes vérités, elle s'insurge à l'idée qu'un homme puisse être assez téméraire pour les énoncer.
Afin de donner un semblant de fondement à ces étranges pudeurs, il fallait chercher à déshonorer l'Église. On s'y employa, en attaquant la confession et en la dénaturant : a il suffit, s'écria-t-on, après avoir péché gravement, d'avouer ses fautes pour être par l'Église complètement amnistié. Et puis les prêtres sont des pécheurs aussi : qu'ont-iis besoin de .connaître les peccadilles d'autrui ? D'ailleurs le confessionnal est une source d'immoralités et ceux qui y siègent se vautrent, pour remplir ce ministère, dans les enseignements les plus abjects. » On espérait, par ces déclamations intéressées, émouvoir les âmes faibles, et naturellement tous ceux .qui sont précisément malades des maladies que le confes-
sionnal doit pénétrer et guérir furent les premiers à crier au scandale.
A cette occasion, des brochures et des articles de journaux se succédant avec une ardeur systématique ont redoublé d'attaques contre la morale chrétienne. Jadis les incrédules eui-mêmes s'inclinaient devant la perfection de ses préceptes. Aujourd'hui, on les décrie ; on ne veut avoir rien de commun avec eux. Et, pour donner un semblant de fondement à ces appréciations révoltantes, on va chercher dans des écrits émanés de prêtres ou de religieux, quelques solutions données à des cas de conscience délicats : on représente naturellements ces solutions sous un jour défavorable ; on les isole de commentaires nécessaires et on s'écrie : voilà la morale catholique ! Mais, à supposer que tel ou tel écrivain se soit trompé en élucidant ces cas, est-il juste de rendre la morale catholique solidaire de son erreur, bien plus de la concentrer toute entière dans cette erreur ? La morale catholique découle du décalogue et des leçons sublimes de l'Évangile ; ainsi envisagée, elle demeure au-dessus de toutes les morales humaines. Que dans l'application parfois difficile de ces enseignements élevés, un prêtre ou un religieux ait pu accidentellement s'égarer, comment s*en étonner ? Mais, encore une fois, est-il équitable, par des généralisations systématiques, de jeter de la boue sur l'Église ?
On le fait cependant, et tout en se livrant à des indignations de commande ou à des condescendances iniinies pour les immoraUtés les plus éhontées. Les scènes d'amour libre sont envisagées d'un œil complaisant, et l'on voit des femmes trompant leurs maris et des maris trompant leurs femmes recevoir des encouragements et des approbations peu déguisés. D'autre part, les écrivains les plus cyniques sont encensés, exaltés, divinisés. Ont-ils, à côté des liens légitimes, des attachements incorrects, reconnus, avoués ? Qu'importe I On-
^ne leur ménage pas Tapothéose ; ils représentent Tart ; et, ;pour Tart il n'y a pas de pornographie I
Jusqu'où ira ce dévergondage de calomnies, d'attaques et • de contradictions? Il est impossible de le pressentir ; mais, ce que l'on peut attester, c'est la violence d'un courant qui menace de grossir sans cesse ; ce qui n'est pas niable, c'est l'existence d'un plan activement poursuivi et destiné à aboutir à la déchristianisation de la société ; le moyen de le faire réussir, c'est la destruction de l'Église catholique.
Ainsi, s'il est un fait qui doit frapper l'œil le plus distrait, -c'est que dans l'antiquité il n'y a pas eu de persécution religieuse et que, depuis l'avènement du christianisme, tous les coups visent l'Église catholique.
Dans l'antiquité les erreurs se coudoyaient, sans s'oflusquer de leur existence réciproque. Sans doute çà et là surgissaient quelques esprits élevés qui enseignaient une conception plus haute de la puissance suprême et de ses rapports avec l'homme ; mais cet enseignement était réservé à un petit nombre de disciples, et, comme trop souvent il était mélangé de scories, il ne produisait aucune réaction violente .de la part des cultes contestés. Les guerres de religion n'apparaissaient pas à cette époque et la déférence pour les dieux immortels n'était pas considérée comme incompatible avec les théories les plus diverses et les plus aventurées.
A peine le Christ eut-il fondé son Église, que celle-ci devint le point de mire des oppositions les plus violentes : les païens, les hérétiques et les musulmans s'acharnèrent «successivement contre elle ; ils frappèrent où dispersèrent -ses disciples. Il en a été ainsi au temps des dix persécutions,
â l'époque d*Arius« à celle de Mahomet, à celle de Luther, de Calvin, d'Henri VIII. Sans doute les catholiques, devenus les maîtres du pouvoir après la chute du paganisme et de Tarianisme, ont cherché à défendre contre les erreurs nouvelles la situation vaillamment conquise ; mais de ce qu'ils se sont défendus, il ne s'en suit pas que l'Eglise n'ait pas été l'objet d'agressions constantes et que sa prépondérance n'ait pas continué à être disputée.
Aujourd'hui le même phénomène se reproduit. Au loin, le paganisme, le bouddhisme et le mahométisme vivent côte à côte sans se persécuter ; dans l'Inde, par exemple, ils ne se combattent pas ; dans la Chine et au Japon, les vieilles religions ont donné l'hospitalité aux doctrines venues des bords du Gange. En Europe et en Amérique, le protestantisme et le judaïsme ne sont guère querellés par l'incrédulité ; celle-ci ne cherche pas à enchaîner la liberté de leurs cultes ou à combattre leur enseignement ; et si elle réprouve parfois les procédés du gouvernement du Sultan, elle ne s'en prend pas aux articles de sa foi, si déprimants qu'ils soient ; juifs et protestants sont même l'objet des faveurs des pouvoirs persécuteurs ; on défère à leurs avis ; on ménage leurs susceptibilités ; on leur réserve les positions qu'ils convoitent. Il n'en va pas autrement du schisme grec et russe; il a conservé la succession apostolique ; il professe la plupart des dogmes de l'Église catholique ; n'importe : on n'organise contre lui aucune campagne de haines ou de dénonciations. Tant il est vrai que les erreurs sont toutes de la même famille ; il y a entr 'elles des affinités secrètes ; elles détestent toutes la vérité ; il n'en faut pas d'avantage pour expliquer les complaisances qu'elles ont les unes pour les autres et Taide secrète qu'elles se prêtent. Tous les efforts se concentrent contre l'Église catholique ; c'est elle qui est l'ennemie, elle qu'il faut abattre ; comme si l'on sentait, qu'elle vaincue ou
terrassée, la victoire serait complète ou à peu prés, et que le protestantisme et le judaïsme ne seraient pas des obstacles sérieux aux desseins de l'impiété !
Comment expliquer de tels débordements, de si vives ioimitiés ?
Serait-ce au nom de la science et des droits de Tintelligence, que Ton serait fondé à s'élever contre l'Eglise ?
La science ! J'ai dit un jour à la Chambre : qui est cette vieille femme-là ? C'était pour marquer combien les prétentions de ceux qui l'invoquent étaient peu justifiées. Et, en effet, telle que l'entendent les incrédules, elle n'est qu'un tissu de négations aveugles et de conjectures hasardées. Qu'on pose devant elles les grands problèmes de la vie humaine ; qu'on l'interroge sur le monde, ses lois, sa marche, son origine et sa fin : elle restera muette. Autre chose est la science ainsi comprise et les sciences qui fécondent les domaines variés accessibles aux connaissances humaines, si limitées que soient leurs investigations et leurs découvertes. Toutes les sciences, a dit M. A. Cochin, prouvent Dieu ; toutes aboutissent à Dieu. Aussi, bien loin de les proscrire, l'Église les encourage et les cultive ; ses disciples ne le cèdent en rien aux impies et aux incrédules sous le rapport des lumières, et, sans être moins instruits qu'eux, ils possèdent un phare que ceux-ci n'ont pas, pour guider leurs pas dans la vie. Ce n'est donc pas au nom des droits de l'intelligence, qu'on peut déclarer la guerre à l'Église, et il est opportun de rappeler ici le mot fameux de M. Thiers : « Le catholicisme n'empêche de penser que ceux qui ne sont pas faits pour penser. »
Serait-ce dans l'intérêt de la vérité, que l'Eglise est combattue ? Quelle vérité ? Où sont les certitudes des ennemis de la foi ? Qu'on les consulte : ils ne sont d'accord entr'eux sur rien, et si on leur demande d'où vient l'homme et où il va, comment il doit se conduire pour atteindre sa fin, quels sont
les fondements de la conscience et sur quelles bases repose la morale, ils sont réduits à confesser leur ignorance et leur impuissance. Naguère M. Goblet d'Alviella, parlant de la mission remplie par le Bouddha dans Tlnde disait : « Il faut reconnaître que notre Bouddha est encore à venir. D'où qu'il vienne, il sera le bien venu » (1 ).
La lutte contre T Eglise serait-elle commandée par les intérêts de la morale ? L'histoire comme les faits contemporains protesteraient contre une telle calomnie, si elle était émise. Ah ! sans doute les croyants ne sont pas à labrî des fragilités de la nature humaine. Mais ce que la vérité atteste, c'est que la morale chrétienne est la plus belle, la plus pure, la plus réconfortante, la plus apaisante qui ait jamais existé, c'est qu'elle a servi de frein à une foule de mauvaises passions et qu'elle a engendré des vertus sublimes, tout en contribuant à la pratique des vertus communes. Les incrédules le sentent si bien que, quand un prêtre ou un religieux vient à tomber, les étonnements comme les exclamations de leur part se multiplient avec une intensité significative : hommage involontaire au caractère exceptionnel de cette chute et à son désaccord avec la règle de vie que le coupable avait adoptée.
Au moins notre civilisation est-elle inférieure à celle des nations non imprégnées de la loi de l'Évangile ? On l'alléguerait en vain, et l'expansion des peuples européens et américains serait inexplicable, si leur état de vie était inférieur à celui des nations sur lesquelles ils cherchent à exercer leur action. Certes on ne peut contester que la civilisation de l'Athènes et delà Rome antiques aient été brillantes : l'homme qui a rejeté une partie des lumières naturelles et qui ne connaît pas les vérités de la foi, n*en reste pas moins doué d'aptitudes et de
(i) BulUtin de VAcadimù (classe des lettres) : 1903, p. 175.
association est-elle créée, qu'elle se réunit, délibère, formule un programme de réclamations : ne faut-il pas qu'elle témoigne ainsi sa vitalité ? Les réclamations votées, elle se met en campagne pour les faire accepter ; elle ne s'embarrasse pas <lu point de savoir si ce qui plaît à tel groupe ne déplaît pas i tel autre ; chacun de ces groupes, invoquant sa force électorale, prétend être écouté et suivi ; aucun n'admet qu'il puisse "échouer. A côté des exigences de ces collectivités, viennent les exigences individuelles ; il n'est guère de famille belge que n'ait à solliciter de l'État quelque avantage ; elle vante les voix dont elle dispose ; elle parle des services déjà rendus et de ceux qu'elle est en mesure de rendre encore ; elle menace des effets de son courroux, si sa pétition est écartée. Bref, il se livre chaque jour, dans toutes les avenues du pouvoir, une véritable bataille des intérêts ; fréquemment celle-ci est transportée dans les Chambres ; elle s'y dispute les influences et cherche à inspirer ou même à dicter les votes.
Plusieurs avaient cru que la représentation proportionnelle atténuerait cet état de choses ; ils disaient : « tout le monde sera satisfait ; chacun aura sa place au soleil ; que pourra-ton demander de plus ? » Ils n'avaient pas remarqué que les partis divers qui allaient désormais être représentés Jans tous les arrondissements, rivaliseraient de sollicitude et parfois d'obséquiosité. L'un de ces partis prend-il en mains la défense d'un intérêt local, collectif ou individuel, immédiatement les autres partis croient devoir en faire autant ; sinon, ne risqueraient-ils pas de perdre quelques-unes des voix grâce auxquelles ils ont atteint le chiffre de sièges dont ils sont en possession. Veut-on un ou deux exemples ? Les facteurs sollicitentils une amélioration de position ? incontinent, dix, quinze, vingt députés, se répétant les uns les autres, se font les organes de leurs demandes. Un représentant élève-t-il la voix en faveur d'une extension des chemins de fer
Encore si Ton produisait un symbole capable d*être «ubstitué au symbole catholique et d'être accepté par Thumanité, un symbole qui offrît des garanties de stabilité et de perfectionnement social. Mais on cherche en vain quel pourrait être ce symbole, remplissant les profondeurs de rame humaine, lui apportant une direction efficace et se faisant écouter. L'indigence de l'incrédulité est sous ce rapport absolue. Elle a sans doute à la bouche les mots de conscience et de morale. Mais, en les prononçant, elle rend sans le vouloir hommage au catholicisme ; si la conscience n'était pas éclairée par la lumière divine, elle ne pourrait que vaciller et s'égarer ; et, quant à la morale, du moment où elle serait privée de toute base et de toute sanction, quelle prise auraitelle sur Tâme humaine ?
On est en droit de conclure de là, qu'humainement parlant, l'hostilité à l'Eglise est inexplicable et que dès lors il faut bien chercher ailleurs la cause de cette hostilité.
La cause, l'Eglise l'explique avec une précision indiscutable.
A l'origine des choses, à une époque indéterminée, il y eut dans le ciel une révolte de certains anges ; ils furent réprouvés ; dans cet état nouveau, ils continuèrent contre Dieu une lutte dans laquelle ils ne pouvaient qu'être vaincus, mais qui leur permit de devenir les tentateurs du genre humain. D'autre part, le premier homme désobéit à l'ordre divin ; il perdit ainsi les prérogatives dont il avait été revêtu, et la souillure qui lui resta de cette désobéissance imprima à tout son être une sorte de stigmate connu sous le nom de péché originel, stigmate
facultés précieuses ; mais cette civilisation reposait sur l'esclavage, le mépris du travail manuel, la haine de Tétran^er, les jeux et les combats du cirque et une morale des plus relâchées ; elle ne soutient pas la comparaison avec la nôtre, si nombreuses que soient les taches de celle-ci. D'autre part, qui donnera la préférence à la civilisation musulmane ayant pour fondements l'abaissement de la femme, la polygamie et le fatalisme, à la civilisation brahmanique et bouddhiste dominée par la division de la société en castes et par la doctrine désolante du nirvana, à la civilisation des nègres — si on peut appeler civilisation un tel état social — s'inspirant des pratiques d'une férocité inouie, de l'anthropophagie et d'une démoralisation sans égale ? Il serait dès lors de tout équité de reconnaître l'influence heureuse du -catholicisme sur notre civilisation et de lui vouer de ce chef quelque gratitude. Comment donc encore une fois expliquer l'hostilité implacable dont il est l'objet ?
Serait-ce enfin parce que l'Eglise aspirerait au gouvernement des Etats ? Assurément elle recommande l'observation des règles de justice ; elle n'a jamais refusé son concours aux pouvoirs publics qui l'ont demandé. Mais elle n'a pas oublié la parole du maître : Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu et à César ce qui appartient à César. Et du reste, il serait étrange d'argumenter contre l'Eglise des tendances qui lui sont attribuées gratuitement, qui ne prévalent d'ailleurs dans aucun pays et vis-à-vis desquelles, si elles se produisaient, l'autorité civile serait sufllisamment armée. Est-il nécessaire d'ajouter que l'Eglise a toujours reconnu les gouvernements de fait et qu'elle 6'est eptendue avec eux, chaque fois qu'elje pouvait compter sur leur bon vouloir ? Elle s'est contentée de revendiquer son indépendance ; du moibent où celle-ci était sauve, elle a laissé le monde livré aux disputes des hommes.
Encore si Ton produisait un symbole capable d*être substitué au symbole catholique et d'être accepté par l'humanité, un symbole qui offrit des garanties de stabilité et de perfectionnement social. Mais on cherche en vain quel pourrait être ce symbole, remplissant les profondeurs de Tâme humaine, lui apportant une direction efficace et se faisant écouter. L'indigence de l'incrédulité est sous ce rapport absolue. Elle a sans doute à la bouche les mots de conscience et de morale. Mais, en les prononçant, elle rend sans le vouloir hommage au catholicisme ; si la conscience n'était pas éclairée par la lumière divine, elle ne pourrait que vaciller et s'égarer ; et, quant à la morale, du moment où elle serait privée de toute base et de toute sanction, quelle prise auraitelle sur l'âme humaine ?
On est en droit de conclure de là, qu'humainement parlant, l'hostilité à l'Église est inexplicable et que dès lors il faut bien chercher ailleurs la cause de cette hostilité.
La cause, l'Église l'explique avec une précision indiscutable.
A l'origine des choses, à une époque indéterminée, il y eut dans le ciel une révolte de certains anges ; ils furent réprouvés ; dans cet état nouveau, ils continuèrent contre Dieu une lutte dans laquelle ils ne pouvaient qu'être vaincus, mais qui leur permit de devenir les tentateurs du genre humain. D'autre part, le premier homme désobéit à l'ordre divin ; il perdit ainsi les prérogatives dont il avait été revêtu, et la souillure qui lui resta de cette désobéissance imprima à tout son être une sorte de stigmate connu sous le nom de péché originel, stigmate
transmis par lui à tous ses descendants. Ces enseignements sont corroborés par les deux faits que ces pages ont mis en lumière, d'une part par la guerre que dans le mondç se font les deux cités, d'autre part par les combats incessants qui se poursuivent dans chaque homme entre le bien et le mal. Qu'on cherche ailleurs : on ne trouvera pas d'autre explication de ces faits. Et cette explication acceptée, tout se comprend aisément, les complaisances des erreurs les unes pour les autres et les assauts qu'elles dirigent contre la vérité, la haine stupide et aveugle vouée à l'Église catholique, organe de la vérité, et les camaraderies qui unissent l'action de tous ses ennemis. Milton a mis dans la bouche de Satan ces mots : O mal, sois mon bien ! C'est là le fond de toutes les luttes dont l'humanité est le théâtre. Le mal déteste le bien ; il ne déteste que lui ; s'il s'en prenait à l'une ou l'autre des erreurs qui se disputent l'humanité, il se détruirait luimême. Il est bien vrai qu'un certain ralentissement se manifeste parfois dans l'accès : soit que les assaillants se sentent las à certaines heures, soit que Dieu leur interdise des persécutions trop longues et trop aiguës. Mais ils ne désarment jamais complètement ; et, à peine ont-ils choisi une forme d'agression, qu'ils semblent en travail d'en adopter une autre : tant ils sont dominés par la préoccupation de faire appel à toutes les ressources pour porter à l'Église des coups acérés ! Aucune autre institution ne donne lieu à un pareil déploiement de passions destructives : c'est là pour le catholicisme un blason, un titre d'honneur ; c'est la marque de la vérité.
Je le sais bien : ces déchaînements d'hostilités et les succès que parfois ils remportent affligent les âmes pieuses et sont une source de joies bruyantes pour les impies. Mais quand on prend, de haut et dans leur ensemble les
ÉTUDES POLITIQUES gS
faits que je viens de retracer, quand on considère qu'ils se reproduisent sans cesse, on doit reconnaître qu'ils rentrent dans Taccomplissement du plan divin. Le Christ a promis à l'Église qu'elle ne périrait pas. Aussi, à la différence de bien des hérésies et des schismes, elle a traversé les tempêtes, subsistant toujours, immuable dans son corps de doctrines et dans sa hiérarchie ; et, à son somnijct plane la Papauté dont Faction, si battue en brèche qu'elle soit, s'est maintenue sur des millions d'âmes et s*est attiré les hommages, même des puissances les plus hostiles aux croyances catholiques. On ne devrait pas être surpris de ce phénomène, si l'Eglise s'était concentrée sur elle-même et n'apparaissait que comme un souvenir des temps passés. Mais elle est restée douée d'une vertu d'expansion énorme, toujours combattant les écarts de l'âme humaine, offusquant les préjugés, troublant dans leurs jouissances les prévaricateurs les plus variés ; par là elle s'est heurtée à des passions impérieuses, passions du cœur et de la chair ; et, malgré les réactions, qu'elle a suscitées, elle n'a pas cessé d'être en droit de se prévaloir de ce vieux cri de Julien l'Apostat, qu'ont pu répéter après lui des milliers d'adversaires : « Tu as vaincu, Galiléen ! »
Ce n'est pas à dire qu'à côté de précieuses compensations, elle n'essuie pas des pertes sensibles. Quelques-uns se demandent même si nous ne sommes pas entrés dans la phase des dernières batailles, celle des négations totales, et si le jour n'approche pas où la marée montante des iniquités, des erreurs et des impiétés conduira Thumanitc aux temps prédits de la fin du monde. L'heure où les destinées humaines se réaliseront ne nous est pas connue. Nous savons néanmoins que l'apostasie de nations chrétiennes en doit être un des signes. Alors que les cnne-
mis de TEglise ne triomphent pas trop tôt, car ce sera répoque d'une terre et de cieux nouveaux. En attendant que cet événement suprême se produise, les grands faits qui marquent la vie de l'univers portent, répétons-le, ce double caractère, qu'ils n'ont pas d'explication en dehors de celles assignées par TP^glise et qu'ils fournissent ei> même temps une preuve décisive de sa divinité.
de sa province ? aussitôt les autres députés de la région croient devoir intervenir. Je pourrais multiplier ces exemples; mais à quoi bon ? Les intérêts, connaissant leur puissance, deviennent de plus en plus impérieux. Et c'est pourquoi chaque jour la tribune retentit de réclamations se traduisant toutes par des augmentations de dépenses. Que Ton ne croie pas que ces dépenses soient régulièrement proposées et que des ressources soient indiquées pour y faire face. Non ; on sent que ce terrain est brûlant ; on se garde d'y mettre les pieds ; mais n'importe ; les prétentions succèdent aux prétentions, et, comme il n'y est pas donné suite, ceux dont elles ont alimenté les espérances se rangent parmi les mécontents et les détracteurs de la société.
Pour faciliter l'émission des vœux et des sollicitations les plus variés, on a trouvé que les interpellations ne suffisaient pas : Dieu sait cependant si on en abuse I On a imaginé le système des questions qui mettent chaque semaine l'administration à la torture. Peut-être n'a-t-elle rien à répondre ; peut-être aussi a-t-elle déjà répondu. N'importe: il faut qu'elle soit présente à l'appel et qu'elle s'explique ; le député interrogateur cherche par ce moyen à montrer qu'il a cure des désirs de ses commettants ; il connait le plus souvent la solution qui déjà lui a été communiquée verbalement ou par écrit ; cela ne suffit pas, et, si insignifiant que soit l'objet de la question, il est nécessaire que le compte-rendu de la séance apprenne urbi et orbi que le gouvernement a été mis sur la sellette.
Ce n'est pas tout. Il est de l'essence du régime parlemen- Uire, que la gestion des affaires publiques appartienne au ministère ; non seulement c'est vers lui que convergent toutes les lumières ; mais, armé par les forces administratives, il est mieux à même que personne de savoir si les besoins qui se révèlent peuvent obtenir satisfaction et dans quelle mesure
association est-elle créée, qu'elle se réunit, délibère, formule un programme de réclamations : ne faut-il pas qu'elle témoigne ainsi sa vitalité ? Les réclamations votées, elle se met en campagne pour les faire accepter ; elle ne s'embarrasse pas <iu point de savoir si ce qui plaît à tel groupe ne déplaît pas à tel autre ; chacun de ces groupes, invoquant sa force électorale, prétend être écouté et suivi ; aucun n'admet qu'il puisse •échouer. A côté des exigences de ces collectivités, viennent les exigences individuelles ; il n'est guère de famille belge que n'ait à solliciter de l'État quelque avantage ; elle vante les voix dont elle dispose ; elle parle des services déjà rendus et de ceux qu'elle est en mesure de rendre encore ; elle menace des effets de son courroux, si sa pétition est écartée. Bref, il se livre chaque jour, dans toutes les avenues du pouvoir, une véritable bataille des intérêts ; fréquemment celle-ci est transportée dans les Chambres ; elle s'y dispute les influences et cherche à inspirer ou même à dicter les votes.
Plusieurs avaient cru que la représentation proportionnelle atténuerait cet état de choses ; ils disaient : « tout le monde sera satisfait ; chacun aura sa place au soleil ; que pourra-ton demander de plus ? » Ils n'avaient pas remarqué que les partis divers qui allaient désormais être représentés Jans tous les arrondissements, rivaliseraient de sollicitude et parfois d'obséquiosité. L'un de ces partis prend- il en mains la défense d'un intérêt local, collectif ou individuel, immédiatement les autres partis croient devoir en faire autant ; sinon, ne risqueraient-ils pas de perdre quelques-unes des voix grâce auxquelles ils ont atteint le chiffre de sièges dont ils sont en possession. Veut-on un ou deux exemples ? Les facteurs sollicitentils une amélioration de position ? incontinent, dix, quinze, vingt députés, se répétant les uns les autres, se font les organes de leurs demandes. Un représentant élève-t-il la voix en faveur d'une extension des chemins de fer
beaucoup; on y fait peu de besogne pratique et utile», et cependant quand ces censeurs ont un intérêt personnel à défendre, ils vont, viennent, s'agitent, se démènent, pour que deux, dix, vingt députés s'attellent à leur service. Au sein* même des Chambres, nombre de débats surgissent, consacrée à déplorer la longueur des discussions et la stérilité des efforts législatifs ; ces débats se déroulent eux-mêmes avec ampleur : on parle beaucoup pour regretter qu'on parle tant ! Et, tandis qu on consacre de nombreuses séances à des incidents ou à des réclamations sans portée pratique, il est telle question importante, engageant le pays, projetant une influence considérable sur son avenir, dont la discussion est écourtée, mutilée, étouffée sous les cris de clôture. Il en a été ainsi, parejsemple, de la loi qui a réglé le sort du Congo ; une loi' de ce genre, qui soulevait le problème capital de la politique coloniale, méritait les honneurs d'un examen approfondi : à peine a-t-elle été abordée, qu'on a crié : aux voix ! aux voix ! Soyons juste cependant : le mal réside moins dans la loquacité ou Tinsouciance des orateurs, que dans les conditions de fonctioanement d'un régime qui, faisant de chaque citoyen' un facteur électoral, aiguise les appétits, comme aussi dans les exigences qui se multiplient de toutes parts. Pour certains, un parlement n'a de valeur que s'il fait beaucoup de lois. Quelle erreur ! On ne doit porter que les lois nécessaires. En* '83o, on le comprenait ainsi : la Constitution a stipulé que chaque année les Chambres devraient être réunies au moins quarante jours ; avec la sagesse qui le distinguait, le Congrès savait pas prévu les sessions interminables et la multiplicité des lois; en cela du reste, il était l'écho de Tacite : plurimae '^^«1 pessima respublica. Si donc je signale les vices que révèle l'exercice du pouvoir législatif, ce n'est pas pour reprocher au parlement de ne pas faire assez, c'est pour établir qu'ilembrasse beaucoup trop, et que, se perdant dans des hors-
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d'œuvre, il néglige trop souvent les quelques points essentiels sur lesquels il devrait porter son attention.
Si encore la dignité présidait aux débats législatifs : mais la gauche socialiste n'en est nullement préoccupée. Les violences les plus stupéfiantes, les injures les plus grossières, les menaces les plus outrageantes partent constanmient de ses bancs. Les catholiques assistent écœurés et indignés à ces sorties, que leur éducation et le respect d'eux-mêmes leur interdisent de relever comme elles le mériteraient ; et au dehors, on se demande, non sans quelque raison, s'il est possible de tolérer au parlement ce qui ailleurs tomberait sous la vindicte sévère des tribunaux. Puis, de temps à autre, des saturnales sont organisées, suspendant l'exercice régulier du régime parlementaire. Certes, on ne peut empêcher d'une manière absolue qu'un certain trouble ne se produise par moments dans une assemblée délibérante ; mais, ce qui est inouï, c'est le dessein prémédité de suspendre parfois toute délibération à l'aide de sifflets, de bruits de pupitres et de chants révolutionnaires ; ce dessein s'est plusieurs fois dé* veloppé au sein de la Chambre. L'un des contemporains de Cromwell, Saint-John, disait : « Il faut que les choses iiillent encore plus mal afin d'aller mieux. » Mais ici, l'on conçoit difficilement une aggravation de la situation, à moins que Ton n'en arrive aux voies de lait. Ce n'est pas tout. La Chambre est une assemblée politique ; elle n'est ni un concile ni une académie d'histoire ; les discussions religieuses et l'étude des faits controversés du passé ne sont pas de son ressort. Cependant, à tout instant, des orateurs, même des libéraux, jettent de la boue sur les croyances de leurs collègues ; ils les dénaturent ; ils en font la caricature, sans avoir souci des égards que se doivent des hommes délibérant ensemble, sans même considérer que, sur ce terrain, la lutte est inégale, une longue dissertation étant souvent nécessaire
ÉTUDES POLITIQUES lOI
pour réfuter une affirmation audacieuse ou une négation téméraire.
Il n'est pas contestable qu'un régime qui aboutit à de pareils excès voit s'altérer graduellement la confiance que le pays avait mise en lui.
Au milieu de cette marée montante de propositions, de mises en demeure, d'invectives, de débats confus, les ministres ploient sous des fardeaux sans cesse plus lourds. C'est à eux qu'il appartient d'administrer. Assurément les Chambres exercent sur leur gestion un contrôle nécessaire ; mais encore ne doivent-elles pas intervenir à tout propos et hors de tout propos. Que l'opposition critique leur politique, c'est son droit ; mais, en prétendant se substituer à eux pour leur demander compte d'arrêtés qui ne sont que l'exécution des lois ou d'appréciations administratives inspirées par l'examen des dossiers, elle va au-devant d'échecs certains sans réussir à se concilier l'opinion, lasse de discussions auxquelles, faute d'éléments, elle ne comprend rien. D'autre part, à la différence de ce qui se passe dans d'autres pays parlementaires, il n'est pas une petite question de village dont les ministres ne doivent s'occuper personnellement ; on le leur demande ; ils ne peuvent guère le refuser ; élus et électeurs sollicitent d'être reçus et entendus, comme si la mesquine affaire qui les touche était la seule que le ministre eût à traiter. Et, après cela, on se plaint de ce que les grands intérêts ne soient pas abordés ou le soient tardivement! On confisque le temps des ministres, et Ton s'étonne qu'il ne leur reste plus de loisirs pour travailler I On voudrait obtenir sur tous les points qu'on agite des réponses immédiates et concluantes, et l'on s'insurge quand parfois, faute d'être suffisamment renseignés, ceux qui^ sont soumis au supplice des interrogations, se réfugient dansdes échappatoires ou des explication.s dilatoires I
Il serait temps de revenir à une plus saine pratique de nos .institutions. Qu'on se garde de faire du parlement une arène de débats administratifs ou locaux, sauf lorsqu'il s'agit de caractériser dans des vues d'ensemble la ligne de conduite du gouvernement ; qu'on siège moins longtemps ; qu'on se borne chaque année au vote de quelques lois essentielles ; que les discussions de budgets ne soient plus des répétitions incessantes de discussions antérieures, et alors on rentrera dans la réalité du régime représentatif.
Le fera-t-on ? S'y essaiera-t-on même ? Je crains fort que non ; les caus.es du mal sont trop profondes ; mais si les effets ne peuvent en être conjurés, la banqueroute du parle- .mentarisme s'accentuera de plus en plus.
Le mot de banqueroute peut paraître gros. Il est cependant justifié par l'attitude des gauches. L'opposition renferme trois fractions : les doctrinaires, les progressistes ou radicaux et les socialistes. Ces fractions ne s'accordent pas sur tous .les points de la politique intérieure. Les doctrinaires affectent un grand loyalisme ; ils sont disent-ils, royalistes de raison ; jls restent les défenseurs de la propriété, et, en général, quand U s'agit de l'intérêt de l'ordre et du respect de la liberté individuelle, ils se montrent animés d'un certain esprit gouvernemental. Les progressistes se déclarent aussi anticollectivistes ; mais, à part cette profession de foi plantonique, ils ..coquettent avec les socialistes ; la plupart affichent des sympathies républicaines ; et leurs votes se confondent presque toujours avec ceux de l'extrême gauche. Les socialistes enfin -vont, au moins dans leurs discours, jusqu'à l'abolition de la propriété, mais, en général ils se contentent de défendre en
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toutes circonstances des mesures que réprouve la marche
d'un gouvernement régulier. Il semblerait, d'après cela, que
les doctrinaires dussent être séparés des socialistes par des
abîmes infranchissables. Mais, d'une part, les progressistes
leur servent d'intermédiaires, et d'autre part, comme ils ne
sont qu'un minorité assez faible et qu'isolés ils se verraient
fermer les avenues du pouvoir, ils se laissent hanter par l'idée
d'entrer dans un ministère où siégeraient un ou plusieurs
Millerands. Aussi, pour préparer les voies à cet avenir,
recherchent-ils les points de contact avec les socialistes, et
chaque fois que leurs antécédents et leurs théories ne sont
pas trop nettement engagés, s'efforcent-ils dans les discussions
-de leur donner des gages.
C'est travaillés par ce dessein, que, dès le mois de décembre 1900, ils ont tâché, d'accord avec les radicaux, d'arrêter un programme qui peut compter sur l'adhésion des socialistes. La glu, ce sont de vagues « mesures en vue de l'amélioration du sort des classes laborieuses » ; le ciment, c'est l'instruction obligatoire et laïque, la lutte contre la main-morte, le service personnel, la réforme électorale. Sur ce dernier point, certains tiraillements subsistent entre le gros de l'opposition et quelques députés de Bruxelles, Liège, Verviers et Louvain ; mais la grande majorité de la gauche libérale admet le suffrage universel pur et simple et la représentation proportionnelle à tous les degrés. Dès le mois de mars 1901, elle s'est engagée dans un conciliabule à faire tous ses efforts tant au parlement qu au dehors pour assurer la réalisation de ces mesures, et ait a chargé ses délégués dé se mettre en rapport « avec les mandataires du parti ouvrier. ( i ) »
(i) Les journaux ont annoncé en avril 1901 que 8 députés libéraux seulement avaient refusé de s'engager en faveur du suffrage universel pur et simple. En mai, dans un meeting à Ëecloo, MM.
On devine sur quel terrain on tache de réaliser la cohésion : c'est le terrain anticlérical. Quand, à ce point de vue, les doctrinaires, les progressistes et les socialistes exposent leurs désirs, on ne découvre entr*eux aucune différence. Les doctrinaires paraissent même vouloir prendre la direction des attaques ; la tentation des exemples français les séduit visiblement comme autrefois celle des entreprises du Kulturkampf ; en 1879, tout en proclamant la nécessité de l'école neutre, ils se prononçaient pour l'entrée du prêtre dans l'école après les heures de classe ; aujourd'hui, plus ! la robe sacerdotale les offusque : il ne faut pas qu'elle puisse franchir le*seuil des locaux scolaires. Les socialistes qui, pendant quelques années,. avaient déclaré qu'ils poursuivaient la solution des questions sociales et non des questions religieuses, ont viré de bord ; sans négliger les premières, ils se montrent épris des secondes ; les ménagements pour les idées religieuses leur semblent hors de saison, et l'un d'eux a très nettement, dans une conférence récente (i), dévoilé les secrets desseins de ses amis : après avoir constaté que « les partis qui se réclament de la libre pensée, le parti libéral et le parti socialiste, se sont en ces derniers temps désintéressés de la lutte religieuse «, il a donné le signal d'un changement de tactique ; il a déclaré « qu'on ne peut intelligemment être à la fois catholique en religion et libéral ou socialiste en politique », et finalement il s'est écrié : « Nous, libres-penseurs, socialistes et libéraux, nous entamerons une lutte à mort avec l'Église catholique. Notre cri est : Mort à l'Église catholique 1 L'Église mourra, ou sinon, ce sera nous qui périrons. »
Devigne et Braun se sont déclarés partisans de cette réforme. Le 25 juin, à la Chambre, M. Lorand a affirmé que 25 députés libéraux y étaient ralliés.
(1) 31 mars 1901, à Vcrviers.
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A part quelques nuances de forme, les libéraux ne parlent pas autrement ; les discussions au sujet du budget de l'instruction publique sont à ce point de vue instructives, et il faut que la haine religieuse qui anime la gauche libérale soit bien puissante, pour qu'elle entrevoie la possibilité d'une alliance avec les socialistes. Au mois de septembre igoo, ceux-ci ont à Paris reconstitué l'Internationale ; ils ont bien admis en majorité la présence d'un socialiste dans un ministère bourgeois, M. Millerand en France, M. Vandervelde en Belgique ; mais ils n'ont renoncé à aucun article de leur programme, et c'est dans ces conditions que les soi-disant modérés de la gauche sourient à l'éventualité d'une entente avec eux ! Ils suivent ainsi une politique, non plus de principes, mais d'expédients : le succès avant tout I
On le voit bien dans la question militaire. Celle-ci a toujours été un grave embarras pour les ministères qui se sont succédé en Belgique ; l'embarras est d'autant plus sérieux pour les catholiques qu'ils sont depuis longtemps au pouvoir, et qu'ainsi les impatiences, faute d'avoir reçu satisfaction complète, multiplient les exigences. L'opposition voudrait bien tirer parti de cette situation ; mais comment mettre d'accord toutes ses fractions pour livrer à la droite sur ce terrain un assaut commun ? Les socialistes réclament l'abolition de l'armée, les progressistes recommandent la nation armée, et les libéraux paraissent favorables au service personnel et à l'augmentation du contingent. Impossible, semble t-il, de concilier ces vues opposées. Et cependant on y a réussi dans une certaine mesure. Les libéraux ont dit aux socialistes et aux progressistes : réclamons d'abord la suppression du remplacement, et socialistes et progressistes ont accepté. On a répété que, le remplacement étant odieux, il fallait commencer par l'abolir; mais si ce dessein pouvait réussir, quel
association est-elle créée, qu'elle se réunit, délibère, formule un programme de réclamations : ne faut-il pas qu'elle témoigne ainsi sa vitalité ? Les réclamations votées, elle se met en campagne pour les faire accepter ; elle ne s'embarrasse pas <iu point de savoir si ce qui plaît à tel groupe ne déplaît pas à tel autre ; chacun de ces groupes, invoquant sa force électorale, prétend être écouté et suivi ; aucun n'admet qu'il puisse •échouer. A côté des exigences de ces collectivités, viennent les exigences individuelles ; il n'est guère de famille belge que n'ait à solliciter de l'État quelque avantage ; elle vante les voix dont elle dispose ; elle parle des services déjà rendus et de ceux qu'elle est en mesure de rendre encore ; elle menace des effets de son courroux, si sa pétition est écartée. Bref, il se livre chaque jour, dans toutes les avenues du pouvoir, une véritable bataille des intérêts ; fréquemment celle-ci est trahisportée dans les Chambres ; elle s'y dispute les influences et cherche à inspirer ou même à dicter les votes.
Plusieurs avaient cru que la représentation proportionnelle atténuerait cet état de choses ; ils disaient : « tout le monde sera satisfait ; chacun aura sa place au soleil ; que pourra-ton demander de plus ? » Ils n'avaient pas remarqué que les partis divers qui allaient désormais être représentés Jans tous les arrondissements, rivaliseraient de sollicitude et parfois d'obséquiosité. L'un de ces partis prend-il en mains la défense d'un intérêt local, collectif ou individuel, immédiatement les autres partis croient devoir en faire autant ; sinon, ne risqueraient-ils pas de perdre quelques-unes des voix grâce auxquelles ils ont atteint le chiffre de sièges dont ils sont en possession. Veut- on un ou deux exemples ? Les facteurs sollicitentils une amélioration de position ? incontinent, dix, quinze, vingt députés, se répétant les uns les autres, se font les organes de leurs demandes. Un représentant élève-t-il la voix en faveur d'une extension des chemins de fer
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-été inexactement rapportées par V Indépendance belge. » Quelles ont été les paroles exactes ? Le procès-verbal ne le dit pas ; mais, dans la même réunion des gauches, M. Féron a lu une note renfermant la déclaration suivante : a Nous ne faisons pas appel à la violence. La tribune, la presse, les assemblées rallieront à notre cause, plus sûrement que la violence, cette fraction de la bourgeoisie dont il importe avant tout de dissiper les dernières hésitations. » A quoi bon -cette déclaration, si elle n'avait pas été amenée par l'attitude antérieure du groupe socialiste ? Aussi V Indépendance a-tclle maintenu sa version.
En tout cas, au cours de la réunion du 1 1 juillet, d'après la communication faite aux journaux, « les deux gauches se sont déclarées d'accord pour activer la campagne en iaveur de la revision constitutionnelle dans le but d'obtenir le suffrage universel des hommes à tous les degrés avec la représentation proportionnelle. » Or, l'histoire nous l'apprend : quand des alliances se iorment entre les modérés et les violents, ce sont les premiers qui finissent toujours par céder aux seconds ; ils commencent par protester ; ils poussent même des gémissements ; mais ils suivent avec une docilité imperturbable. 11 faut conclure de là, que la plupart des libéraux, hypnotisés par ridée fixe de renverser les catholiques, prêts à recourir à toutes les manœuvres, à tous les expédients pour atteindre ce but, ne constituent plus des agents du relèvement du régime parlementaire : ils en sapent les assises, ils en méconnaissent les règles ; la passion aveugle qui les domine est devenue le maître tout puissant qu'ils écoutent et qu'ils suivent.
Il reste les catholiques pour soutenir les colonnes de l'édifice. Y suffiront-ils l Le régime représentatif constitue un or-
il convient de s'y employer. Assurément son droit n'est pasexclusif; rinitiative a été accordée aussi aux membres de la représentation nationale, et il est bon que parfois ceux-ci en usent, quand il est nécessaire de vaincre Tinertie ou les hésitations du pouvoir : c'est ainsi qu'il était indispensable^ au cours de l'année 1901 que des projets militaires émanassent des Chambres elles-mêmes. Mais autre chose est l'usage prudent et modéré de ce droit, autre chose l'abus qui en est fait. Chaque semaine éclosent des propositions nouvelles, souvent peu étudiées, plus souvent encore dangereuses. Le parlement est ainsi encombré d'un travail législatif énorme et fastidieux, et ses membres doivent dans les sections consacrer une partie de leur temps à des examens dont l'utilité échappe aux plus clairvoyants. Au moins ce mal ne sévit-il qu'à la Chambre ? Point ! Le Sénat, surtout depuis l'introduction des sénateurs provinciaux, se montre possédé du besoin d'agir. Assurément, ses délibérations sont toujours empreintes d'une grande courtoisie, et il convient de s'en" réjouir. Pourtant, usant de droits qui ne lui sont pas contestés, mais dont l'emploi excessif serait en désaccord avec le principe de l'institution de deux Chambres, il cède à la tentation de s'occuper le premier, tantôt des jeux, tantôt des mines, tantôt de projets électoraux, etc.
On éprouve une sensation de terreur et d'ahurissement en assistant à cette éclosion continue d'idées non mûries et de réformes intempestives. Chaque année, les Chambres se trouvent aux prises avec une multitude de propositions de loi, de motions et d'interpellations ; elles les laissent s'accumuler ; de temps en temps elles se livrent à l'examen presque toujours hâtif de l'un ou l'autre projet; mais, en le faisant, c'est à peine si elles diminuent le labeur qu'on prétend leur imposer. Aussi, que de plaintes et de récriminations ! Dans le public, on dit couramment : u le parlement ne fait rien ; on y parle
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Le premier tronçon a été la démocratie daensiste. Un moment elle a été saluée par les acclamations d'esprits égarés ; elle était appelée, à entendre ses partisans, à régénérer la société : c'était comme une grande espérance. Mais les équivoques qu'elle multipliait à plaisir n'ont pas tardé à se dissiper. M. Vandervelde, qui voyait clair dans les manœuvres du daensisme, l'encourageait de ses applaudissements ; il signalait en lui le précurseur du socialisme dans les Flandres. C'en était trop ; le revirement s'est produit, plutôt qu'on ne le pensait ; la démocratie daensiste, condamnée de toutes parts, compromise par les fautes de ses champions, n'est déjà presque plus qu'un souvenir.
A côté de cette démocratie-là, il s'en est dessiné une seconde. On peut la caractériser d'un mot: sans aller aussi loin que la première, elle est favorable à une intervention exagérée de l'État et elle recommande l'emploi des contraintes. Les réformes pratiques qu'elle préconise sont le suffrage universel pur et simple, l'instruction obligatoire, le service personnel, l'impôt progressif sur le revenu, une réglementation outrée dans le domaine du travail. Par là, elle cherche le salut de la société, bien plus dans des lois destinées à contrarier la liberté et à abaisser les classes supérieures, que dans les efforts virils de l'initiative individuelle, luttant contre les maux sociaux à l'aide d'une expansion de plus en plus grande de la charité.
En dépit de sa propagande, la grande majorité des catholiques est restée fidèle au programme traditionnel des catholiques : plus de justice dans la législation, mais en même temps respect de la liberté de chacun et développement des services gratuits rendus par les riches aux pauvres.
La prétention des novateurs a toujours été de changer la face de la terre. Ils oublient que la doctrine du Christ a été une doctrine de transformation ; depuis dix-neuf siècles l'Église catholique conserve jalousement cet héritage, et ceux
transmis par lui à tous ses descendants. Ces enseignem sont corroborés par les deux faits que ces pages ont en lumière, d'une part par la guerre que dans le m se font les deux cités, d'autre part par les combat cessants qui se poursuivent dans chaque homme ent bien et le mal. Qu'on cherche ailleurs : on ne tro pas d'autre explication de ces faits. Et cette explic acceptée, tout se comprend aisément, les comptai.^ des erreurs les unes pour les autres et les assauts q dirigent contre la vérité, la haine stupide et aveugle à rÉgUse catholique, organe de la vérité, et les c. deries qui unissent l'action de tous ses ennemis, a mis dans la bouche de Satan ces mots : O m< mon bien ! C'est là le fond de toutes les lutte l'humanité est le théâtre. Le mal déteste le bien déteste que lui ; s'il s'en prenait à l'une ou l'ai erreurs qui se disputent l'humanité, il se détrui' même. Il est bien vrai qu'un certain ralentisse manifeste parfois dans l'accès : soit que les assai sentent las à certaines heures, soit que Dieu leur des persécutions trop longues et trop aiguës. M. désarment jamais complètement ; et, à peine ontune forme d'agression, qu'ils semblent en tra^ adopter une autre : tant ils sont dominés par h pation de faire appel à toutes les ressources p* à l'Église des coups acérés ! Aucune autre inst donne lieu à un pareil déploiement de passion tives : c'est là pour le catholicisme un blasor d'honneur ; c'est la marque de la vérité.
Je le sais bien : ces déchaînements d'hosti succès que parfois ils remportent affligent les a et sont une source de joies bruyantes pour Mais quand on prend, de haut et dans leur e
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tions, le Souverain- Pontife a remis les choses au point, en donnant dç la seule démocratie chrétienne avouable une définition en harmonie avec les sentiments invariables des catholiques : le document où sa pensée a été déposée est l'Encyclique Graves de communi confirmant TEncyclique Rerum novarum et y faisant suite.
Le pape Léon XIII se félicite d'abord de ce que, sous les auspices de T Église, il s'est établi entre les catholiques une communauté d'action et une série A'œuvres destinées à venir en aide au peuple Puis il constate que « cette sorte de bienfaisance populaire » a pris divers noms : celui de socialisme chrétien, « justement tombé en désuétude », celui « d'action chrétienne populaire », qu'elle a revêtu « à bon droit », et enfin celui de démocratie chrétienne. Que faut-il penser de ce dernier mot? Le Souverain- Pontife commence par faire à la démocratie chrétienne des recommandations précises : « Pour elle, dit-il, il ne doit y avoir rien de plus sacré que la justice ; il lui faut gardera l'abri de toute atteinte le droit de propriété et de possession, maintenir la distinction des classes, qui sans contredit est le propre d'un état bien constitué... On doit en outre être bien éloigné de cacher sous le terme de la démocratie chrétienne l'intention de rejeter toute obéissance et de dédaigner les supérieurs légitimes. » Par là sont réprouvées toutes les complaisances de certains démocrates chrétiens pour le socialisme. Mais comme si le Pape avait craint qu'on n'abusât du mot, malgré les prescriptions qui précèdent, il a ajouté : « Il serait condamnable de détourner à un sens politique le terme de démocratie chrétienne. Sans doute la démocratie, d'après l'étymologie même du mot et l'usage qu'en ont fait les philosophes, indique le régime populaire ; mais^ dans les circonstances actuelles, il ne faut remployer qu'en lui ôtant tout sens politique et en ne lui attribuant aucune autre sigijîcation que cette bienfaisante action chré-
mis de l'Eglise ne triomphent pas trop tôt, car ce sera répoque d'une terre et de cieux nouveaux. En attendant que cet événement suprême se produise, les grands faits qui marquent la vie de Tunivers portent, répétons-le, cedouble caractère, qu'ils n'ont pas d'explication en dehors de celles assignées par l'Eglise et qu'ils fournissent er> même temps une preuve décisive de sa divinité.
ÉTUDES POLITIQUES ll5
tions ou le changement de la forme gouvernementale » ; ils ont paru croire, que, d'après nous, il aurait enjoint aux dédémocrates « de rester à Técart de toutes les questions politiques » (i), et ils ont protesté. Ce sont là des échappatoires. Ceux qui s'intitulent démocrates chrétiens ont certes le droit, comme tous les citoyens, de s'occuper de politique. Mais ce que le Souverain Pontife a dit en termes qui excluent toute équivoque, c'est o qu'il ne faut employer le terme démocratie chrétienne qu'en lui ôtant tout sens politique et en ne lui attachant aucune autre signification que cette bienfaisante action chrétienne parmi le peuple. » Il suit de là, que, quand on fait de la démocratie chrétienne une école politique séparée parmi les catholiques, on va directement à rencontre des enseignements du Saint-Siège (2).
Tout le monde finira bien par reconnaître qu'il en est ainsi. Mais il n'est pas aisé de modifier du premier coup un plan de conduite. Il est arrivé ici ce qui arrive souvent en pareilcas. Ceux qui s'étaient écartés de la bonne voie, ont crié victoire ; ce sont eux, à les entendre, qui ont été encouragés ; pour un peu, ils auraient reçu des couronnes ! Mais ils ne font illusion qu'à eux-mêmes; les paroles de Léon XI [L étaient d'une clarté saisissante ; elles remettront petit à petit les choses en place. Déjà nombre de catholiques, même parmi
(i)On a pu lire ces appréciations dans une interview publiée par U XX' siècle.
(2) Les catholiques consulteront avec fruit une lettre adressée par le cardinal Rampolla, au nom du Saint-Père, le 23 juillet 1901, au Président de TCÊuvre des Congrès et Comités catholiques d'Italie. On y lit : « L'auguste Pontife ne doute pas, d'ailleurs, que le comité, voudra déployer son activité en promouvant des œuvres avantageuses au bien-être religieux et social du peuple plutôt quV/i vaincs disputes et en discussions théoriques qui produisent ordinairement des malentendus et des désaccords, et rendent impossible la parfaite unité' de sentiments et d'action que \eS^int-Père a tant de fois recommandée à ceux qui dirigent le mouvement catholique. >
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terrassée, la victoire serait complète ou à peu près, et que le protestantisme et le judaïsme ne seraient pas des obstacles sérieux aux desseins de l'impiété I
Comment expliquer de tels débordements, de si vives inimitiés ?
Serait-ce au nom de la science et des droits de Tintelligence, que Ton serait fondé à s'élever contre l'Eglise ?
La science ! J'ai dit un jour à la Chambre : qui est cette vieille femme-là ? C'était pour marquer combien les prétentions de ceux qui l'invoquent étaient peu justifiées. Et, en effet, telle que l'entendent les incrédules, elle n'est qu'un tissu de négations aveugles et de conjectures hasardées. Qu'on pose devant elles les grands problèmes de la vie humaine ; qu'on l'interroge sur le monde, ses lois, sa marche, son ori-
gine et sa fin : elle restera muette. Autre chose est la science '--^ ^
ainsi comprise et les sciences qui fécondent les domaines ' ^ ^-^-^^e
variés accessibles aux connaissances humaines, si limitées "*-*^- Lô
que soient leurs investigations et leurs découvertes. Toutes '**-^:t^
les sciences, a dit M. A. Cochin, prouvent Dieu; toutes "*^tior
aboutissent à Dieu. Aussi, bien loin de les proscrire, l'Eglise **^-^^aiiç
les encourage et les cultive ; ses disciples ne le cèdent en rien '^ ^ cette
aux impies et aux incrédules sous le rapport des lumières, et, "^ '^^vibie
sans être moins instruits qu'eux, ils possèdent un phare que "^^ «t^
ceux-ci n'ont pas, pour guider leurs pas dans la vie. Ce n'est "^^ikii^
donc pas au nom des droits de l'intelligence, qu'on peut dé- ^"^pcurl
elarer la guerre à l'Église, et il est opportun de rappeler ici ^^^ctitiL
le mot fameux de M. Thiers : « Le catholicisme n'empêche ^ilscWi
de penser que ceux qui ne sont pas faits pour penser. » ^Qifci
Serait-ce dans l'intérêt de la vérité, que l'Église est combat- ^^étcKr;i
tue ? Quelle vérité ? Où sont les certitudes des ennemis de la V^,
^^idlcs foi ? Qu'on les consulte : ils ne sont d'accord entr'eux sur «5^^^
rien, et si on leur demande d'où vient l'honmie et où il va,
comment il doit se conduire pour atteindre sa fin, quels sont ^
sinii. lia 5»-ct réduis i ^nâesscr âr-Lr L^:!icrance et leur nr-î^incc Xj^-jrr^ M Gccier i'.\lTiitiLi. parlant de U iiî-xn rtr:r.:e ^ar Jc B*:ui±a ians l'Icôe disait : « Il ùut rccccsa^trt q j; zcrre Bi:L»i±A est encore i Tenir. D*où qu'il îicat. ù sera le ineii tcei: i . .
La iutîc contre I r^^ciic serait-eLe cotnmandce par les intc* :cî5 de îa morale? Lbiscjire ooamK les taits coatempy.>ntins fntesteraicnt coctrc une ^e calomnie, si eîle était émise. Ah! sans Joute les croyants ne sont pas à l abri des fraiçilitcs^ iU nature faunuinc. Mais ce que la vérité atteste, c'est que a morale chrctienne est la plus belle, la plus pure, la plus rccoQi'ortaote, la plus apaisante qui ait jamais existé, c'est -JQ elle I senri de trein à une foule de mauvaises passions et qu die a engendré des vertus sublimes, tout en contribuant à la pratique des vertus communes. Les incrédules le sentent si fen que, quand un prêtre ou un religieux vient à tomber, les ctsonemeots comme les exclamations de leur part se multiî^tavec une intensité significative : hommage involontaire tt caractère exceptionnel de cette chute et à son désaccord •^ 1* règle de vie que le coupable avait adoptée.
Au moins notre civilisation est-elle inférieure à celle des oaions non imprégnées de la loi de TÉvangile t On ralKgueaitcn win,ct l'expansion des peuples européens et américains «« inciplicable, si leur état de vie éuit inférieur à celui is nations sur lesquelles ils cherchent à exercer leur action. Gaie on ne peut contester que la civilisation de l'Athènes et il* Rome antiques aient été brillantes : r homme qui a rejeté ^ partie des lumières naturelles et qui ne connaît pas \t» '^ de la foi, n'en reste pas moins doué d'aptitudes et de
» BMlktiK de rJUadémU (classe des lettres) : 1903, P- '75-
facultés précieuses ; mais cette civilisation reposait sur l'esclavage, le mépris du travail manuel, la haine de l'étranger, les jeux et les combats du cirque et une morale des plus relâchées ; elle ne soutient pas la comparaison avec la nôtre, si nombreuses que soient les taches de celle-ci. D'autre part, qui donnera la préférence à la civilisation musulmane ayant pour fondements l'abaissement de la femme, la polygamie et le fatalisme, à la civilisation brahmanique et bouddhiste dominée par la division de la société en castes et par la doctrine désolante du nirvana, à la civilisation des nègres — si on peut appeler civilisation un tel état social — s'inspirant des pratiques d'une férocité inouïe, de l'anthropophagie et d'une démoralisation sans égale ? 11 serait dès lors de tout équité de reconnaître l'influence heureuse du -catholicisme sur notre civilisation et de lui vouer de ce chef quelque gratitude. Comment donc encore une fois expliquer l'hostilité implacable dont il est l'objet ?
Serait-ce enfin parce que T Église aspirerait au gouvernement des Etats ? Assurément elle recommande l'observation des règles de justice ; elle n'a jamais refusé son concours aux pouvoirs publics qui l'ont demandé. Mais elle n'a pas oublié la parole du maître : Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu et à César ce qui appartient à César. Et du reste, il serait étrange d'argumenter contre l'Eglise des tendances qui lui sont attribuées gratuitement, qui ne prévalent d'ailleurs dans aucun pays et vis-à-vis desquelles, si elles se produisaient, l'autorité civile serait suffisamment armée. Est-il nécessaire d'ajouter que l'Eglise a toujours reconnu les gouvernements de fait et qu'elle «'est eptendue avec eux, chaque fois qu'elle pouvait compter sur leur bon vouloir ? Elle s'est contentée de revendiquer son indépendance ; du moment où celle-ci était.sauve, elle a laissé le monde livré aux disputes des hommes.
KTUDES POLITIQUES 91
Encore si Ton produisait un symbole capable d'être substitué au symbole catholique et d'être accepte par l'humanité, un symbole qui offrît des garanties de stabilité et de perfectionnement social. Mais on cherche en vain quel pourrait être ce symbole, remplissant les profondeurs de rame humaine, lui apportant une direction efficace et se faisant écouter. L'indigence de l'incrédulité est sous ce rapport absolue. Elle a sans doute à la bouche les mots de conscience et de morale. Mais, en les prononçant, elle rend sans le vouloir hommage au catholicisme ; si la conscience n'était pas éclairée par la lumière divine, elle ne pourrait que vaciller et s'égarer ; et, quant à la morale, du moment où elle serait privée de toute base et de toute sanction, quelle prise auraitelle sur l'âme humaine ?
On est en droit de conclure de là, qu'humainement parlant, l'hostilité à l'Eglise est inexplicable et que dès lors il faut bien chercher ailleurs la cause de cette hostilité.
La cause, l'Eglise l'explique avec une précision indiscutable.
A l'origine des choses, à une époque indéterminée, il y eut dans le ciel une révolte de certains anges ; ils furent réprouvés ; dans cet état nouveau, ils continuèrent contre Dieu une lutte dans laquelle ils ne pouvaient qu'être vaincus, mais qui leur permit de devenir les tentateurs du genre humain. D'autre part, le premier homme désobéit à l'ordre divin ; il perdit ainsi les prérogatives dont il avait été revêtu, et la souillure qui lui resta de cette désobéissance imprima à tout son être une sorte de stigmate connu sous le nom de péché originel, stigmate
mis de l'Eglise ne triomphent pas trop tôt, car ce sera répoque d'une terre et de cieux nouveaux. En attendant que cet événement suprême se produise, les grands faits qui marquent la vie de Tunivers portent, répétons-le, ce double caractère, qu'ils n'ont pas d'explication en dehors de celles assignées par l'Eglise et qu'ils fournissent ei> même temps une preuve décisive de sa divinité.
La crise du régime parlementaire en Belgique
S'il est un fait douloureux que le grand nombre ne contredira pas, c'est que, depuis les réformes politiques opérées en Belgique à la fin du siècle dernier, le régime parlementaire s'y détraque de plus en plus. Non seulement les rouages en sont fausséb, mais il produit une sorte de malaise et d'inquiétude. II était à son origine l'objet d'espérances ardentes et d'une confiance presque aveugle ; pendant soixante ans, en dépit de quelques défaillances momentanées, il a paru répondre à sa mission ; aujourd'hui sa décadence est frappante, indéniable, lamentable, et tout le monde se demande, non sans efiroi, quel lendemain il nous prépare.
Le suffrage universel a été accordé en 1 894 à des populations extrêmement denses, mal préparées pour partie à en user, subissant toutes les excitations des meneurs et de certaine presse, et prêtant une oreille complaisante aux revendications qu'on les invite à élever. De là une immense ébuUition des intérêts collectifs et des intérêts individuels. On a dit que, du moment où deux Belges étaient réunis, ils fondaient une société. Toujours est-il, que le nombre des manifestations de leur esprit de sociabilité est considérable ; et puis, à peine une .
association est-elle créée, qu'elle se réunit, délibère, formule un programme de réclamations : ne faut-il pas qu'elle témoigne ainsi sa vitalité ? Les réclamations votées, elle se met en campagne pour les faire accepter ; elle ne s'embarrasse pas du point de savoir si ce qui plaît à tel groupe ne déplaît pas à tel autre ; chacun de ces groupes, invoquant sa force électorale, prétend être écouté et suivi ; aucun n'admet qu'il puisse échouer. A côté des exigences de ces collectivités, viennent les exigences individuelles ; il n'est guère de famille belge que n'ait à solliciter de l'État quelque avantage ; elle vante les voix dont elle dispose ; elle parle des services déjà rendus et de ceux qu'elle est en mesure de rendre encore ; elle menace des effets de son courroux, si sa pétition est écartée. Bref, il se livre chaque jour, dans toutes les avenues du pouvoir, une véritable bataille des intérêts ; fréquemment celle-ci est transportée dans les Chambres ; elle s'y dispute les influences et cherche à inspirer ou même à dicter les votes.
Plusieurs avaient cru que la représentation proportionnelle atténuerait cet état de choses ; ils disaient : « tout le monde sera satisfait ; chacun aura sa place au soleil ; que pourra-ton demander déplus? » Ils n'avaient pas remarqué que les partis divers qui allaient désormais être représentés Jans tous les arrondissements, rivaliseraient de sollicitude et parfois d'obséquiosité. L'un de ces partis prend-il en mains la défense d'un intérêt local, collectif ou individuel, immédiatement les autres partis croient devoir en faire autant ; sinon, ne risqueraient-ils pas de perdre quelques-unes des voix grâce auxquelles ils ont atteint le chiffre de sièges dont ils sont en possession. Veut-on un ou deux exemples ? Les facteurs sollicitentils une amélioration de position ? incontinent, dix, quinze, vingt députés, se répétant les uns les autres, se font les organes de leurs demandes. Un représentant élève-t-il la voix en faveur d'une extension des chemins de fer
de sa province ? aussitôt les autres députés de la région croient devoir intervenir. Je pourrais multiplier ces exemples; mais à quoi bon f Les intérêts, connaissant leur puissance, deviennent de plus en plus impérieux. Et c'est pourquoi chaque jour la tribune retentit de réclamations se traduisant toutes par des augmentations de dépenses. Que Ton ne croie pas que ces dépenses soient régulièrement proposées et que des ressources soient indiquées pour y faire face. Non ; on sent que ce terrain est brûlant ; on se garde d'y mettre les pieds ; mais n'importe ; les prétentions succèdent aux prétentions, et, comme il n'y est pas donné suite, ceux dont elles ont alimenté les espérances se rangent parmi les mécontents et les détracteurs de la société.
Pour faciliter l'émission des vœux et des sollicitations les plus variés, on a trouvé que les interpellations ne suffisaient pas : Dieu sait cependant si on en abuse I On a imaginé le système des questions qui mettent chaque semaine l'administration à la torture. Peut-être n*a-t-elle rien à répondre ; peut-être aussi a-t-elledéjà répondu. N'importe: il faut qu'elle soit présente à l'appel et qu'elle s'explique ; le député interrogateur cherche par ce moyen à montrer qu'il a cure des désirs de ses commettants ; il connait le plus souvent la solution qui déjà lui a été communiquée verbalement ou par écrit ; cela ne suffit pas, et, si insignifiant que soit l'objet de la question, il est nécessaire que le compte-rendu de la séance apprenne urbi et orhi que le gouvernement a été mis sur la sellette.
Ce n'est pas tout. Il est de l'essence du régime parlementaire, que la gestion des affaires publiques appartienne au ministère ; non seulement c'est vers lui que convergent toutes les lumières ; mais, armé par les forces administratives, il est mieux à même que personne de savoir si les besoins qui se révèlent peuvent obtenir satisfaction et dans quelle mesure
il convient de s'y employer. Assurément son droit n'est pas exclusif; l'initiative a été accordée aussi aux membres de la représentation nationale, et il est bon que parfois ceux-ci en usent, quand il est nécessaire de vaincre l'inertie ou les hésitations du pouvoir : c'est ainsi qu'il était indispensable au cours de l'année igoi que des projets militaires émanassent des Chambres elles-mêmes. Mais autre chose est l'usage prudent et modéré de ce droit, autre chose l'abus qui en est fait. Chaque semaine éclosent des propositions nouvelles, souvent peu étudiées, plus souvent encore dangereuses. Le parlement est ainsi encombré d'un travail législatif énorme et fastidieux, et ses membres doivent dans les sections consacrer une partie de leur temps à des examens dont l'utilité échappe aux plus clairvoyants. Au moins ce mal ne sévit-il qu'à la Chambre ? Point ! Le Sénat, surtout depuis l'introduction des sénateurs provinciaux, se montre possédé du besoin d'agir. Assurément, ses délibérations sont toujours empreintes d'une grande courtoisie, et il convient de s'en: réjouir. Pourtant, usant de droits qui ne lui sont pas contestés, mais dont l'emploi excessif serait en désaccord avec le principe de l'institution de deux Chambres, il cède à la tentation de s'occuper le premier, tantôt des jeux, tantôt des mines, tantôt de projets électoraux, etc.
On éprouve une sensation de terreur et d'ahurissement en assistant à cette éclosion continue d'idées non mûries et de réformes intempestives. Chaque année, les Chambres se trouvent aux prises avec une multitude de propositions de loi, de motions et d'interpellations ; elles les laissent s'accumuler ; de temps en temps elles se livrent à l'examen presque toujours hâtif de l'un ou l'autre projet; mais, en le faisant, c'est à peine si elles diminuent le labeur qu'on prétend leur imposer. Aussi, que de plaintes et de récriminations ! Dans le public, on dit couramment : « le parlement ne fait rien ; on y parle
beaucoup; on y fait peu de besogne pratique et utile», et cependant quand ces censeurs ont un intérêt personnel à défendre, ils vont, viennent, s'agitent, se démènent, pour que deux, dix, vingt députés s'attellent à leur service. Au seinmême des Chambres, nombre de débats surgissent, consacrée à déplorer la longueur des discussions et la stérilité des efforts législatifs ; ces débats se déroulent eux-mêmes avec ampleur : on parle beaucoup pour regretter qu'on parle tant 1 Et, tandis qu'on consacre de nombreuses séances à des incidents ou à des réclamations sans portée pratique, il est telle question importante, engageant le pays, projetant une influence considérable sur son avenir, dont la discussion est écourtée, mutilée, étouffée sous les cris de clôture. Il en a été ainsi, par exemple, de la loi qui a réglé le sort du Congo ; une loi' de ce genre, qui soulevait le problème capital de la politique coloniale, méritait les honneurs d'un examen approfondi : à peine a-t-elle été abordée, qu'on a crié : aux voix ! aux voix ! Soyons juste cependant : le mal réside moins dans la loquacité ou l'insouciance des orateurs, que dans les conditions de fonctionnement d'un régime qui, faisant de chaque citoyen' un facteur électoral, aiguise les appétits, comme aussi dans les exigences qui se multiplient de toutes parts. Pour certains, un parlement n'a de valeur que s'il fait beaucoup de lois. Quelle erreur ! On ne doit porter que les lois nécessaires. En* i83o, on le comprenait ainsi : la Constitution a stipulé que chaque année les Chambres devraient être réunies au moins quarante jours ; avec la sagesse qui le distinguait, le Congrès n'avait pas prévu les sessions interminables et la multiplicité des lois ; en cela du reste, il était l'écho de Tacite : plurimae leges, pessima respuhlica. Si donc je signale les vices que révèle l'exercice du pouvoir législatif, ce n'est pas pour reprocher au parlement de ne pas faire assez, c'est pour établir qu'ilembrasse beaucoup trop, et que, se perdant dans des hors-
parti modéré, gouvernemental, essentiellement national*^ Aussi, ni en 1884, ni d*ans les années suivantes, le parts indépendant ne fut une entrave sérieuse à la marche des affaires, et nous parvri>mes, lors de notre avènement au pouvoir, à réaliser en quelques moi« des réformes dont le bienfait est un peu oublié aujourd'hui, mais qui, en supprimant les^ lois et les pratiques administratives libérales, procurèrent à lai conscience des catholiques un véritable soulagement. C'est ainsi que nous pûmes rapidement abroger la loi de 187g sur renseignement primaire, rétablir la paix dans les paroisses, affranchir les communes des lisières qui leur avaient étéimposées; si bien qu'un des ministres du mois d'octobre [884 ne craignit pas de s'écrier : « Je n'ai plus rien à faire ; tout a été régie » . C'était assurément trop dire : mais c'était montrer combien, grâce à l'unité du parti catholique, des conquêtes importantes avaient pu être réalisées en peu de mois^
Cette unité se maintint pendant deux à trois ans. A partir de 1886, elle fut compromise. Nul plus que moi ne rend justice aux mérites de M. Beernaert : son talent oratoire, la fécondité de ses ressources, son habileté à manier les affaires^ financières et bientôt ses initiatives au point de vue social, favorisées du reste par le mouvement du dehors, assignent à son ministère une place importante dans nos annales. Mais il lui restait à accorder des satisfactions à ses amis ; il n'en comprit pas la. nécessité ; d'autre part, il souleva des questions propres à les diviser, et parla il ébranla la force et la cohésion de la majorité.
Je réussis, non sans peine, pendant cette période, à améliorer la législation sur l'enseignement moyen et à faire accepter une loi sur les abus des bureaux de bienfaisance en matière scolaire. Nïâis je ne parvins ni à assurer des subsides aux
écoles libres ni a régler le sort des instituteurs démissionnaires
de 187g (i) ; je n*obtins aussi que d'assez maigres augmentations du budget des cultes. De son côté, Tagriculture réclamait certains droits d'entrée : ce fut très péniblement que Ton en obtint quelques-uns.
Par contre, des questions nouvelles et irritantes reçurent Tappui du chef du cabinet, depuis le service personnel jusqu'à la représentation proportionnelle, et elles plongèrent la droite dans une sorte de malaise incessant. Quand éclata la misérable afiaire Pourbaix, la majorité se serra autour du ministère pour l'aider à traverser un défilé périlleux ; l'union fut ainsi momentanément rétablie ; mais bientôt, sous l'influence de fatales controverses intempestivement agitées, si elle exista encore à la surface, elle ne régna plus dans les cœurs.
Je sais ce qu'on répond. On dit que ces questions sont des questions libres, et que, ne figurant pas dans le programme de la droite, elles permettaient à chacun de se rallier à leur sujet aux solutions de son choix. Certes, je ne vais pas jusqu'à dire que, sur tous les problèmes que le mouvement des hommes et des choses provoque, la concentration doive se faire. Mais on reconnaîtra que susciter des dissentiments nombreux à propos de questions qualifiées de libres, et refuser par contre toute satisfaction à la majorité sur les points qui en avaient toujours rallié les membres dans une action harmonieuse, c'était enlever à l'esprit d'union toute occasion de se manifester, c'était aussi donner sans contrepoids libre carrière à des mécontentements variés qui tôt ou tard devaient aboutir à des éclats.
Qjuand la première des questions auxquelles je viens de faire allusion fut mise en 1886 sur le tapis, M. Beernaert annonça solennellement sa démission devant les droites réunies à l'hôtel de Mérode ; il n'y persista pas ; le parti catho-
(i) Ces mesures ne furent réalisées qu'après la chute de M. Beernaert.
lique fut sauvé par Tattitude énergique des Associations politiques ; mais il n'en est pas moins vrai que ce désaccord sur une réforme capitale entre le chef du cabinet, plus ou moins appuyé par les libéraux, et le gros de son parti, fidèle à la liberté des vocations, rompit la confiance qui, depuis deux ans, avait présidé à leurs rapports mutuels.
Le conflit militaire ayant été ainsi ajourné, l'agriculture et l'enseignement libre réclamèrent des concessions ; ils ne les obtinrent pas : de là une sourde irritation. Et les choses en étaient à ce point, lorsque tout à coup, à la suite d'une proposition de M. Janson, M. Beernaert émit l'avis, appuyé de la menace de sa retraite, que la droite devait adhérer à la revision de la Constitution.
On peut certes soutenir que la revision était, sinon nécessaire, au moins utile. Mais quel que soit le sentiment que l'on professe à cet égard (i), on ne conteste plus guère que c'était une faQte grave que de s'engager sans plan dans une voie si nouvelle, et que, telle qu'elle a été réalisée, la revision a été mal faite. Si les résultats en avaient été bons, ils lui auraient servi de passeport ; mais à la suite des élections de 1894, les vices du système substitué à l'ancien article 47 éclatèrent à bien des yeux qui s'étaient laissé aveugler. On vit des prétentions inattendues et excessives se manifester de toutes parts ; des scissions menacèrent de séparer le parti catholique en plusieurs tronçons, et l'on se demanda dès ce moment si des maux nouveaux, découlant d'une lutte entre les classes, n'allaient pas, après avoir germé et s'être développés, accroître ceux contre lesquels se débattait déjà la majorité parlementaire.
(i) J'ai raconté l'histoire de la re vision dans a travers dix annébs (t. !«' p. 27, La revision delà Constitution),
Dès avant l'entrée des socialistes à la Chambre, le dessein fut tenté d'appliquer aux élections législatives la représentation proportionnelle. Cette idée peut se défendre en théorie par quelques arguments assez séduisants ; mais je connais peu ^e réformes qui résistent moins que celle-ci à l'épreuve des objections pratiques comme au contrôle sévère de la raison. On invoque en sa faveur, bien qu'à tort, la justice, l'égale répartition des mandats, la nécessité de faire des Chambres la photographie du pays ; on oublie qu'elle constitue une provocation permanente au fractionnement, et que celui-ci, en suscitant un irrémédiable gâchis, menace de rendre le gouvernement fort difficile. Cependant à l'heure où la représentation proportionnelle fut proposée, M. Beernaert jouissait d'une grande influence ; pour lui plaire, des personnalités, qu'on s'étonna de rencontrer dans cette aventure, recommandèrent l'innovation; une active propagande fut organisée. Néanmoins le chef du cabinet échoua dans les sections et il se retira. Cette guerre fratricide avait causé bien des blessures, et l'on sait que celles<i, alors même qu'elles paraissent cicatrisées, ne laissent pas que de se rouvrir pas intervalles. Les vaincus <i'ailleurs ne désarmèrent pas; au risque de perpétuer la discorde, ils émirent le dessein de ne pas attendre seulement du temps le succès de leurs convictions, et ils ne négligèrent aucun effort pour maintenir la question à l'ordre du jour.
En 1895, le ministère qui avait succédé à M. Beernaert, se décida, par une inspiration patriotique, à résoudre la question scolaire, et il le fit largement en accordant 3 millions de subsides annuels à renseignement libre et en rétablissant, en même temps que l'inspection ecclésiastique, la religion dans le programme de l'école. C'était aller beaucoup plus loin qu'on n'eût pu l'espérer dix ans auparavant. Mais, par le refus opposé dans les dernières années aux réclamations des catholiques, on les avait surexcités ; aussi la nouvelle loi, malgré
l3o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
ses énormes bienfaits, fut considérée, non comme une solution, mais comme un palliatif. Et même, dans ces conditions, . quelques membres de la droite, qu'avait gagnés Tesprit de trouble et de désunion, ne craignirent pas de se prononcer contre l'inscription de la religion dans le programme de l'école, oubliant ainsi, que doter les jeunes générations d'un enseignement religieux et fortifier cet enseignement étaient des mesures étroitement liées au passé et aux destinées du parti catholique.
Le même désarroi se produisit dans les questions sociales. Insensiblement, sous l'action des Congrès de Liège et de la. Commission du travail, les catholiques s'étaient ralliés à un programme social où figuraient en première ligne les unions professionnelles, la réparation des accidents industriels et une réglementation modérée du travail. Ces réformes et quelques autres furent réunies depuis dans ce qu'on appela « le programme de Malines ». Mais, à vrai dire, ce dernier, beaucoup moins complet du reste que celui de la Fédération des Associations catholiques, se bornait à résumer les solutions sur lesquelles on s'était déjà mis d'accord. Et encore, en ce qui les concerne, il a laissé de côté les points litigieux les plus délicats et les plus importants. Prenons, par exemple, les unions professionnelles ; ici, deux questions se dressaient: pourront-elles faire le commerce Ma personnification civile doit-elle être étendue aux professionnels de l'intelligence et aux associations d'enseignement et de charité i Sur ces points, le programme de Malines était muet. Il ne touchait pas non plus aux problèmes que soulevait une fraction nouvelle, celle des démocrates-chrétiens. Mais omettre de toucher à de tels problèmes, ce n'était pas les supprimer, et dès ce moment des esprits échauflés et turbulents réclamèrent, pour ne parler que de quelques innovations, l'instruction obligatoire, le
ÉTUDES POLITIQUES i3r
service personnel (i), rimpôt progressif, de gros impôts sur les successions, la réglementation à outrance du travail, le minimum de salaire, les syndicats obligatoires, le salaire familial (2) etc., se rapprochant ainsi des socialistes et alarmant les intérêts vitaux delanation.il y avait de plus, entre les catholiques et les démorcrates-chrétiens, un dissentiment de principe fondamental. M. Fonsegrive Ta justement fait remarquer (3) : « M. de Mun ne conçoit pas que la pacificationsociale puisse s'opérer sans la charité ; les démocrates-chrétiens ne réclament que la justice. » C'était bien cela : lescatholiques font appel à la justice et à la chanté ; les démocrates<hrétiens attendaient tout de la justice, et on ne lesrencontrait guère dans les œuvres de la charité (4).
De sorte que, pas plus dans le domaine social que dans les autres, l'union n'était complètement sauvegardée. Il semblait parfois qu'un vent de schisme soufflait sur les catholiques et qu'ils ne pouvaient pour ainsi dire plus parler, agir, améliorer, sans rencontrer, sortis de leurs rangs, des détracteurs passionnés. C'est ce qui montre combien est nécessaire la belle unité qui leur a valu tant de victoires. Dans ces derniers
(i) MM. Daens et Renkin ont préconisé le service personnel et l'instruction obligatoire au cours de la session de 1896-1897.
(2) Dans le journal de l'abbé Naudet, La Justice sociale^ on lit sous la signature d'un prétendu curé de campagne ce qui suit : « L'usure, à mon sens, n'est nullement le prêt à intérêt, du moins à notre époque. L'usure, c'est le patron et le dividende. Il faut travailler à supprimer l'un et l'autre, et nous éviterons ainsi toutes nos querelles oiseuses sur le salaire, querelles qui resteront profondément stériles, tant que la rémunération du travail dépendra de l'arbitraire d'un homme ou d'une société d'actionnaires. > (Avril 1897).
(3) No de la Quinzaine du i" juin 1897.
(4) Le Saint-Père, dans son Encyclique du ic' août 1897, a comparé notre époque au xvi» siècle, « où un désir immodéré d'innovations et l'invasion de doctrines trop libres engendrèrent de grands dommages pour la foi et aussi la perversion des mœurs. >
i32 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
ttemps, sous l'empire des menaces émanées de la coalition formée entre les lib^'raux, les radicaux et les socialistes, cette unité paraît s*être raffermie : puisse-t-il en être ainsi de plus jen plus ! Le salut est à ce prix.
Les Congrès de Malines et de Liège
au point de vue des intérêts ouvriers
Il s'est formé parmi les catholiques belges depuis quelques années un petit groupe d'hommes qui prétendent incarner en eux la sollicitude pratique et efficace pour les classes laborieuses. A les en croire, avant leur apparition, rien dans cet ordre d'idées ne s'était fait, rien même ne s'était préparé. L'indifférence à l'égard du sort des ouvriers et des malheureux régnait; la justice était méconnue ; on ne songeait pas à en appliquer les préceptes ; la charité pouvait bien se prévaloir de phalanges nombreuses de disciples ; mais elle était incapable de cicatriser les plaies de la misère ; elle constituait du reste un remède suranné ; la société avait vieilli ; elle avait besoin d'être rajeunie, et elle n'y parviendrait qu'en suivant les novateurs, seuls dépositaires désormais des espérances d'une régénération féconde. Pour mieux marquer la rupture avec le passé et la nécessité d'une évolution, on rejeta comme démodée l'appellation de catholiques; on se mit en quête de qualifications inconnues jusque-là ; on crut en avoir trouvé ; on les érigea en mots d'ordre, sans se donner le souci de les définir clairement ; et puis on signifia à ceux qui avaient combattu
Durant trente ans, ils s'étaient refusé à se constituer en associations politiques permanentes et ils ne s'étaient pas fait faute de reprocher à M. Th. Verhaeghen d'avoir donné ce mot d'ordre au parti libéral. Mais la défaire les avait éclairés ; et, témoins des avantages qu'une telle tactique avait procurés à leurs adversaires, ils voulurent en profiter à leur tour ;. bientôt, dans tous les arrondissements, ils jetèrent les bases d'Associations militantes qu'un lien iédératif vint unir en 1869, et qu'à partir de cette dernière année une impulsion d'ensemble fit mouvoir dans les circonstances importantes ; on ne soupçonnait pas alors que des Associations distinctes et rivales pussent former parmi les catholiques des groupements séparés : la cause étant une, l'armée appelée à la défendre devait être une aussi.
Vainqueur en 1870, grilce à cette organisation, ils le restèrent jusqu'en 1878. Pendant ces huit années, ils eurent à subir de la part des libéraux des assauts nombreux et redoutables ; mais ils les repoussèrent en se serrant les coudes. Une seule fois, la majorité parut ébranlée ; quelques catholiques se montrèrent favorables au service personnel ; mais M. Malou, voyant la secousse qu'une telle réforme eût communiquée à son parti, eut la sagesse d'y couper court, en repoussant nettement les séductions dont il était l'objet. Cependant, vers la fin de cette période, des discordes extraparlementaires vinrent diviser et atiaiblir les troupes catholiques. La Constitution fut mise en question ; des catholiques zélés, du reste bien intentionnés mais cédant à l'esprit de système, témoignèrent de l'antipathie pour les libertés publiques ; ils dépensèrent dans cette lutte leur activité et leurs ressources ; si bien que tout à coup on s'aperçut que l'ennemi était dans la place.
Cette fois la bataille allait, au point de vue religieux, atteindre un degré d'acuité exceptionnel ; enseignement, culte.
KTUDES POLITIQUES 125
associations, rien n*échappa à Thostilitc libérale. Mais, en face de ce péril extrême,les catholiques oublièrent leur dissensions de la veille ; rechange de vues entre le pape Léon XIII et le gouvernement belge avait, du reste, démontré que cellesci n'avaient pas de raison d'être, et Ton vit alors tous les croyants, n'ayant qu'un cœur et qu'une ame, opposer une résistance virile aux empiétements audacieux du ministère, couvrir le sol d'écoles libres et multiplier les exemples de •courage et d'abnégation civiques. Ils ne tardèrent pas à recueillir les fruits de leur union et de leur organisation : en 1884, les libéraux furent précipités du pouvoir.
Toutefois la victoire de cette année fut due en partie à l'alliance qui se cimenta à Bruxelles entre les catholiques et un parti assez mal défini, les indépendants. Cette alliance, si l'on n'en considère que le résultat immédiat, fut très utile ; mais elle introduisait dans la majorité sortie des élections un •élément nouveau, réfractaire à toute discipline, résolu à ne s'inspirer que de lui-même ou des circonstances et n'acceptant pas dans son ensemble le programme catholique. Localisé dans l'arrondissement de Bruxelles, le parti indépendant n'était pas une force redoutable; mais si l'exemple avait trouvé d£s ii|iitateurs, il en eût été autrement, et du reste il constituait une excitation à la formation d'autres groupes capables, par leur nombre et leurs divergences de vues, de dissoudre la majorité. Ce n'est donc pas sans inquiétude, que Forganisation de cette fraction nouvelle fut envisagée par les hommes perspicaces.
Heureusement son action parlementaire fut iaible ; on lui attribua a maintes reprises le désir de former « un centre » ; ce projet n'eut pas de suite. La constitution d'un centre a les sympathies de quelques individualités pour qui un mot tient lieu de programme et de vues d'ensemble ; en réalité, elle n'aurait pas de raison d'être en Belgique, la droite étant un
126 ÉCHOS DES LUTTES CX)NTEMPORAlNES
parti modéré, gouvernemental r essentiellement nationaL Aussi, ni en 1884, ni d«ans les années suivantes, le parti» indépendant ne fut une entrave sérieuse à la marche des affaires, et nous parvînmes, lors de notre avènement au pouvoir, à réaliser en quelques moi« des réformes dont le bienfait est un peu oublié aujourd'hui, mais qui, en supprimant les> lois et les pratiques administratives libérales, procurèrent à lai conscience des catho)îques un véritable soulagement. C'est ainsi que nous pûmes rapidement abroger la loi de 1879 ^^^ l'enseignement primaire, rétablir la paix dans les paroisses, affranchir les communes des lisières qui leur avaient été imposées; si bien qu'un des ministres du mois d'octobre 1884 ne craignit pas de s'écrier : « Je n'ai plus rien à faire ; tout a été ri^glé ». C'était assurément trop dire : mais c'était montrer combien, grâce à l'unité du parti catholique, des conquêtes importantes avaient pu être réalisées en peu de mois^
Cette unité se maintint pendant deux k trois ans. A partir de 1886, elle hit compromise. Nul plus que moi ne rend* justice aux mérites de M. Beernaert : son talent oratoire, la fécondité de ses ressources, son habileté à manier les affaires financières et bientôt ses initiatives au point de vue social, favorisées du reste par le mouvement du dehors, assignent à son ministère une place importante dans nos annales. Mais il lui restait à accorder des satisfactions à ses amis ; il n'en comprit pas lanécessité ; d'autre part, il souleva des questions propres à les diviser, et parla il ébranla la force et la cohésion de la majorité.
Je réussis, non sans peine, pendant cette période, à améliorer la législation sur l'enseignement moyen et à faire accepter une loi sur les abus des bureaux de bienfaisance en matière scolaire. Mais je ne parvins ni à assurer des subsides aux
écoles libres ni a régler le sort des instituteurs démissionnaires
de 1879 (i) ; je n'obtins aussi que d'assez maigres augmentations du budget des cultes. De son côté, Tagriculture réclamait certains droits d'entrée : ce fut très péniblement que l'on en obtint quelques-uns.
Par contre, des questions nouvelles et irritantes reçurent l'appui du chef du cabinet, depuis le service personnel jusqu'à la représentation proportionnelle, et elles plongèrent la droite dans une sorte de malaise incessant. Quand éclata la misérable affaire Pourbaix, la majorité se serra autour du ministère pour l'aider à traverser un défilé périlleux ; l'union fut ainsi momentanément rétablie ; mais bientôt, sous l'influence de fatales controverses intempestivement agitées, si elle exista encore à la surface, elle ne régna plus dans les cœurs.
Je sais ce qu'on répond. On dit que ces questions sont des questions libres, et que, ne figurant pas dans le programme de la droite, elles permettaient à chacun de se rallier à leur sujet aux solutions de son choix. Certes, je ne vais pas jusqu'à dire que, sur tous les problèmes que le mouvement des hommes et des choses provoque, la concentration doive se faire. Mais on reconnaîtra que susciter des dissentiments nombreux à propos de questions qualifiées de libres, et refuser par contre toute satisfaction à la majorité sur les points qui en avaient toujours rallié les membres dans une action harmonieuse, c'était enlever à l'esprit d'union toute occasion de se manifester, c'était aussi donner sans contrepoids libre carrière à des mécontentements variés qui tôt ou tard devaient aboutir à des éclats.
Quand la première des questions auxquelles je viens de faire allusion fut mise en 1886 sur le tapis, M. Beernaert annonça solennellement sa démission devant les droites réunies à l'hôtel de Mérode ; il n'y persista pas ; le parti catho-
(i) Ces mesures ne furent réalisées qu'après la chute de M. Beernaert.
l38 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
Malines et plus tard dans les Congrès de Liège que se déploya leur initiative. Rappeler la date de ces manifestations, c'est attester qu'elles sont bien antérieures à l'entrée dans la vie publique des jeunes hommes, qui se targuent aujourd'hui d'être les auteurs d'un programme de salut, et qui ont trouvé quelques auxiliaires dans d'autres rangs. A les entendre, avant eux, c'était la nuit ; avec eux s'est levée une splendide aurore. Oh ! je ne leur reproche pas l'exubérance de ces prétentions : quand on est jeune, on se figure aisément que le monde n'a pas commencé avant soi ; je serais même tenté d'acclamer leur foi, leurs élans et leur présomption : « Qui à vingt ans, a écrit Emile Ollivier, ne se sent pas d'humeur à escalader le ciel, traînera toute sa vie dans les bas-fonds. » Cependant je n'applaudis à leur activité que quand elle se traduit, non pas seulement par des discours, mais par des actes et par des œuvres. Ils sont épris de la justice ; ils ont raison ; mais qu'ils n'oublient pas la charité ; les deux sœurs ont droit à un égal amour ; elles ne se contentent pas de fusées oratoires qui ne coûtent rien ; elles réclament le don de soi, le don du cœur et de l'intelligence : « Pas de phrases, a dit un homme admirable, l'abbé Kôlping (i ) ; elles enveniment les plaies ; la charité seule peut tout » . Les progrès de la justice dans le domaine de la législation sociale réussiront à dissiper des griefs ; ils n'apaiseront pas ; ils ne consoleront pas. A plus forte raison en est-il de même des déclamations ; elles surexcitent, elles échauffent, elles empêchent les rapprochements au lieu de les favoriser ; c'est ce qu'on oublie trop aujourd'hui.
(I) Fondateur des Gcstîltnvereinen,
ÉTUDES POLITIQUES i3g
Les premiers Congrès de Malines forment à eux seuls une époque dans l'histoire des catholiques belges. Avant i863, ceux-ci étaient restés isolés, inférieurs dans la vie publique à leurs adversaires, et presqu'insouciants de l'emploi des armes modernes, la publicité et l'association. L'infortune les avait éclairés, et si jusque-là l'occasion leur avait manqué de rompre avec un passé d'inaction et d'effacement, ils répondirent avec empressement à l'appel qui leur fut adressé. Tout était presque à faire dans le domaine des œuvres politiques ; beaucoup était à faire dans celui des œuvres religieuses, charitables et scolaires. L'ennemi du moment était le libéralisme; c'était lui qu'il importait de combattre en premier lieu ; il n'est donc pas surprenant qu'on s'occupa tout d'abord de l'organisation de la lutte, telle qu'elle était réclamée par les besoins les plus pressants, et, il faut le reconnaître, les promoteurs de ces assemblées mémorables s'y employèrent avec une admirable entente de ses conditions. Mais ce serait se tromper que de croire qu'ils n'eurent pas l'instinct des dangers du lendemain et qu'ils ne songèrent pas à y parer. Il n'y avait pas longtemps que Lacordaire avait écrit cette parole : « J'entends au loin le pas des modernes barbares s'avançant au sac de la société contemporaine. » Bien d'autres oreilles s'étaient éveillées au même bruit, et ceux-là étaient nombreux qui discernaient l'approche d'une ère de difficultés nouvelles.
C'est sous ces impressions diverses que le premier Congrès de Malines fit un choix parmi les remèdes à apporter aux maux sociaux et qu'il crut devoir en recommander deux spécialement à l'attention des catholiques, la charité et la mutualité.
La charité avait subi un redoutable échec en 1857, lorsque les passions, aveuglément surexcitées, condamnèrent la liberté des fondations. Mais, dès i863, les catholiques assemblés à Malines ne craignirent pas de rappeler les principes auxquels leur attachement était voué ; ils votèrent la résolution suivante : « La liberté de la charité implique le droit de faire tous les actes nécessaires à la fondation, au développement et à la perpétuité de ses œuvres. Lorsqu'au nom de l'intérêt général l'Etat croit devoir imposer des conditions à l'exercicede ce droit, ces conditions doivent être déterminées d'avance par la loi et ne pas dépendre de la volonté ou de l'arbitraire de l'administration publique. » On ne pouvait mieux dire ; , car, assurer la stabilité des œuvres, c'était permettre à toutes les classes de la société et spécialement aux ouvriers d'acquérir une cohésion favorable à la défense de leurs intérêts. La mutualité ne pouvait avoir que le même effet. Aussi, en recommandant dans un rapport remarquable les institutions qui en consacrent les applications diverses, M. de Melun putil écrire avec raison : « La société catholique de secours mutuels, qui emprunte à nos pieuses et vieilles corporations ce qu'elles avaient de protecteur, en y ajoutant ce qui leur manquait dans plus d'un pays, la liberté, ne garantit pas seulement les ouvriers contre les tristes conséquences de la maladie, de l'infirmité, du manque de travail ; elles les maintient dans la science et dans la pratique des devoirs chrétiens ; elle appelle leurs membres qui n'ont pas besoin d'être secourus à l'honneur de venir en aide à leurs frères, sans enlèvera ceuxci le devoir et le mérite de l'épargne ; elle associe les bienfaits spirituels aux avantages matériels, les cérémonies de l'Eglise aux fêtes du travail, la communauté des prières à la mutualitédes secours, et fait concourir au salut de l'âme et du corps la religion, la générosité et la prévoyance. »
Dans cette première réunion, le problème des conditions
Jans lesquelles devrait se mouvoir l'industrie ne fut pas directement abordé. Mais un orateur de première marque, M. Cochin, fit pressentir que bientôt elles devraient être examinées, et, dans un discours sur les erreurs en matière de charité, il crut devoir jeter un cri d'alarme : « Trop souvent les industriels chargent la charité de compléter les salaires, et ils aiment mieux donner sous forme de secours ce que l'ouvrier trouverait plus digne et plus sûr de recevoir sous forme de paye. Ou bien encore, ils se placent auprès de quelque grande ville où Ton se charge de remplir envers leurs ouvriers les devoirs d'assistance dont ils s'affranchissent ainsi eux-mêmes.»
L'assemblée applaudit : ces paroles répondaient à ses sentiments intimes.
Le premier Congrès ayant largement pourvu à la création des œuvres de défense politique, le second aborda plusieurs •des points de la question sociale.
Son attention se porta d'abord sur la nécessité de resserrer les liens de la famille ouvrière. En conséquence, il énuméra les améliorations les plus urgentes à apporter au sort des femmes de la classe laborieuse, et, entr'autres résolutions, il adopta les suivantes :
« Le salaire attribué aux ouvriers pères de famille ainsi qu'aux enfants en âge de travailler doit, autant que possible, suffire pour couvrir les dépenses essentielles du ménage en dispensant les mères d'en supporter la charge parfois accablante pour leur part.
« Il est à désirer que les femmes soient affranchies des travaux qui, par leur nature, exigent le déploiement de forces suf)érieures, qui les mettent en contact trop direct avec les ouvriers de l'autre sexe et qui ont pour tendance et pour résultat de nuire à leur moralité, de détériorer leur constitution, -de détruire leur santé et d'abréger leur existence.
« En admettant la nécessité de leur emploi dans la grande industrie, les femmes en couches doivent être au moins exemptées du travail et recevoir leur salaire pendant un certain nombre de jours avant et après l'accouchement . »
De nombreuses mesures furent également adoptées au sujet du patronage des classes laborieuses et de la lutte contre Tintempérance et Tabus des boissons fortes. Puis, l'assemblée recommanda les sociétés de secours mutuels pour les cas de maladie et d'accident, les sociétés de prévoyance pour la vieillesse et les infirmités, les sociétés pour la production, les prêts, la consommation etc. Elle insista surtout sur l'amélioration des habitations ouvrières, et, parmi les moyens nombreux qu'elle indiqua pour réaliser ce vœu, figure l'érection de maisons d'ouvriers par les institutions de bienfaisance, la création de sociétés pour l'acquisition, la construction et la location de logements de ce genre, l'exemption ou au moins la réduction de la contribution foncière et personnelle en faveur de ces logements, l'institution de prix d'ordre et de propreté, etc.
Plusieurs de ces résolutions ont été réalisées depuis ; peutêtre a-t-on oublié que l'honneur de les avoir préconisées revient tout d'abord aux Congrès de Malines : la gratitude fait cependant un devoir de le rappeler. Les catholiques ne s'en tinrent pas là, et le second Congrès de Malines essaya d'aborder de front la question de la réglementation du travail.
Le comité fondateur avait soumis au Congrès le projet suivant : « L'organisation de l'industrie moderne, l'agglomération des ouvriers dans les centres manufacturiers, la durée excessive du travail, le mélange des sexes et des dges, remploi des femmes et des enfants dans certaines fabriques et usines entraînent des inconvénients et des abus incontestables. » Et pour remédier à ces abus, il proposait une certaine intervention de la loi.
De vives controverses s'élevèrent ; les orateurs français, engagés contre le second empire dans une campagne de liberté, se prononcèrent contre la réglementation. Mais un industriel belge, M. Casier, défendit le projet du comité : « On semble croire, dit-il, que chez nous il n'y aurait aucun abus; je regrette de le dire, mais c'est là une erreur... On a cherché à y obvier par l'initiative privée ; on a fait beaucoup d'efforts; mais ces efforts sont restés à peu près isolés et par conséquent stériles. Quand une industrie prospère, on maintient les machines jour et nuit en activité, et, en l'absence d'une loi qui le défend, on fait travailler les enfants jusqu'à quinze et seize heures par jour. Est-il donc étonnant qu'en présence de ce fait qui démontre l'impuissance de l'initiative individuelle, nous demandions qu'une loi intervienne ? » La majorité de la seconde section adopta un projet opposé à celui du comité ; mais l'assemblée générale n'hésita pas à renvoyer les deux projets à l'examen du Congrès suivant, les solutions à arrêter ne lui paraissant pas encore mûres.
Chose remarquable : aucun des orateurs anti-interventionnistes ne méconnut l'importance du problème ouvrier ; ils le posèrent dans les termes où il est aujourd'hui formulé ; ils exhortèrent les catholiques à se rendre maîtres des tendances qui commençaient à se manifester ; ils démêlèrent, au milieu des excitations socialistes, les véritables mobiles de leurs promoteurs. Ecoutons M. Beslay, qui joua dans cette discussion un rôle important : « Nous sommes en présence d'un grand mouvement des classes laborieuses vers un bien-être plus grand ; elles aspirent à une plus large part au soleil dont les rayons leur ont été distribués jusqu'ici dans une mesure trop avare. C'est la démocratie qui coule à pleins bords ; jamais elle n'a été plus près de déborder que dans le moment actuel. La démocratie est à nos portes ; elle demande à entrer dans notre camp ; elle frappe aujourd'hui avec la loi sur les coali-
tions ; elle frappera demain avec une autre ; nous la retrouvons partout avec ses aspirations généreuses ou aveugles, avec ses exigences justes ou exagérées. Dans cette situation, quelle est l'attitude à prendre par les catholiques ? Nous croyons qu'ils ne doivent pas hésiter à se mettre à la tête d'un pareil mouvement pour le diriger et le guider. » Puis, traçant avec sagacité les caractères du mal : « Souvent, ajouta- t-il, quand les masses ont revendiqué la liberté, elles l'ont fait avec des paroles améres et impérieuses et en recourant aux moyens révolutionnaires. Il en a été ainsi presque chaque fois qu'elles se sont coalisées pour demander, disons mieux pour exiger une augmentation de salaires, une réglementation de la durée du travail, etc. Pourquoi? parce que c'est la pensée révolutionnaire ou soi-disant libérale qui les a inspirées ; parce que les hommes qui lancent ces masses populaires à la recherche d'un bien-être plus grand, s'en servent avant tout comme d'un instrument pour la réalisation de leurs propres desseins et comme moyen d'acquérir pour eux-mêmes un pouvoir qu'ils ne peuvent pas demander à des influences légitimes et naturelles. »
Personne, au sein du second Congrès de Malines, ne songea à se mettre un bandeau sur les yeux. Tous les catholiques étaient convaincus de l'imminence du danger naissant de la condition des ouvriers, et, si des dissidences se firent jour au sujet des remèdes à employer, l'accord fut unanime sur la nécessité pour les patrons, chefs d'industrie ou ingénieurs, d'exercer sur les fabriques et les usines une action moralisatrice. C'est pour atteindre plus facilement ce but que le même Congrès vota la création à Louvain d'une école des mines et du génie civil destinée à devenir une pépinière de patrons chrétiens.
La question de la réglementation du travail, ajournée lors du second Congrès, figura de nouveau à l'ordre du jour du
troisième, en 1887. On y débattit les conditions et lès limites à poser au travail des femmes et des enfants, et M. Casier, après avoir constaté que les études avaient continué, déclara : « Il est probable que d'ici à quelques années la nécessité d*une loi sera généralement reconnue » ; mais il rappela en même temps que les industriels gantois avaient préconisé diverses mesures telles que le repos du dimanche,rinterdiction du travail de nuit, la limitation de Tàge d'admission dans les fabriques, le repos obligatoire, etc. De son côté M. Ducpétiaux exposa les deux systèmes en présence : « celui du comité d'organisation qui, convaincu que les voies de pcrsuation ne sont pas suffisantes croit à la nécessité de l'intervention de la loi dans certains cas déterminés, là où la question d'humanité est nettement posée, et celui qui consiste à se reposer sur un élément qui jusqu'à présent n'a pas agi d'une manière suffisante, et qui, à côté d'admirables institutions particulières que nous devons tous encourager, laisse le plus grand nombre des femmes exposées à toutes les conséquences d'un régime que nous avons repoussé. » «Voici, selon moi, ajoutait M. Ducpétiaux, les conséquences de ce second système : c'est que l'inaction ou le mauvais vouloir des industriels qui ne comprennent pas leurs devoirs paralysent jusqu'à un certain point la bonne volonté de ceux qui les comprennent et savent les remplir. »
L'assemblée ne voulut pas se prononcer définitivement sur une controverse dont la solution demandait encore à être méditée ; mais elle manifesta son accord sur le but à atteindre en votant la résolution suivante : « Sans admettre ni repousser les lois qui peuvent exister dans certains pays pour régler le travail des femmes et des enfants dans les ateliers et manufactures, l'assemblée émet le vœu que les industriels ne reçoivent plus dans leurs ateliers que des enfants ayant atteint l'âge de douze ans ; que la durée du travail effectif ne dépasse pas
douze heures pour les femmes et les enfants ; que l'emploi des femmes et les jeunes filles aux travaux du fond dans les houillères soit complètement aboli ; que le repos du dimanche et des fêtes obligatoires soit observé. »
Ce programme, vingt ans après, devait rallier tout le monde. Le troisième Congrès ne s'en tint pas là. Il avait inscrit à son ordre du jour la question ouvrière envisagée dans son ensemble. Pourquoi ? Un de ses initiateurs se chargea de l'expliquer ; voici comment s'exprima M. de Kerckhove : « Que devons-nous vouloir, nous tous, comme catholiques ? Nous devons vouloir l'amélioration du sort de la classe ouvrière ; c'est là un immense problème qui se posera constamment devant nous, quoi que nous fassions pour l'écarter ; et il est impossible que nous laissions aux rationalistes, à nos adversaires, le bénéfice de l'examen du sort des ouvriers. Cette question se réduit pour moi à deux choses : je ne parle pas de la solution immédiate, mais de la solution de l'avenir ; elle est toute dans ces deux points : moraliser l'ouvrier et tûcher d'améliorer autant que possible sa condition matérielle. Eh bien, je dis qu'il n'y a que la religion chrétienne qui offre le moyen de moraliser l'ouvrier, et j'ajoute que, si nous le voulons, nous y parviendrons. »
L'assemblée fit écho à ce langage, et elle proclama ce qui suit : « L'étude des relations des chefs d'industrie avec leurs ouvriers appelle impérieusement l'attention des catholiques. Si en ce moment nous sommes témoins d'un certain défaut d'harmonie dans ces relations, la cause première en est dans l'oubli des devoirs que la religion impose, tant aux ouvriers qu'aux patrons. Le remède principal est donc le retour à la pratique même de ces devoirs. »
Puis, après cette déclaration de principe, elle résuma dans le vœu suivant les mesures à prendre et les institutions à créer: « Les patronages, les associations pour l'érection d'habitations
ouvrières, l'adoption des enfants négligés et abandonnés, Tencouragement et Textension des œuvres de prévoyance : sociétés de secours mutuels, caisses d'épargne et de retraite, caisses pour assurer une dot aux jeunes filles arrivées à l'âge nubile, l'assurance de la vie mise à la portée des plus humbles fortunes, les banques populaires, les sociétés coopératives de consommation et dans une certaine mesure les sociétés coopératives de production, les prêts d'honneur, gratuits et charitables etc. » On le voit : cette énumération renfermait des recommandations qui pour une part restent encore à exécuter.
Pas plus que mes co- fondateurs des Congrès de Malines, je n'entendais méconnaître les besoins nouveaux qui commençaient à se dessiner ; et, en exhortant les catholiques à constituer l'œuvre des conférences populaires, je disais : « Ne l'oublions pas,la question ouvrière avec celle de l'enfant est la question de l'avenir. Emparons-nous en pour la résoudre dans le sens catholique, si nous ne voulons pas abandonner cette solution aux ennemis de notre foi. L'apostolat chrétien a un grand devoir à remplir sous ce double rapport. »
A l'heure où les Congrès de Malines délibéraient, le parti libéral était au pouvoir : la lutte contre ses empiétements sous le double rapport scolaire et religieux était le premier devoir des catholiques ; ils n'y faillirent pas. Revenus au pouvoir, ils hirent aux prises avec l'implacable hostilité de leurs adversaires traditionnels encore fort puissants, et leur principale tâche consista à repousser avec prudence et modération leurs assauts incessants. Rentrés dans l'opposition, ils durent organiser la résistance légale à l'enseignement neutre, et cette mission absorba leur activité. De nouveau maîtres des affaires, ils
eurent à introduire dans tous les domaines les réparations nécessaires ; mais en même temps, ils avaient l'œil fixé sur le mouvement social. Au cours de Thiver de 1886, dans une conférence aux étudiants de Louvain, je disais : « La solution de la question sociale doit former Tobjet de vos efforts et de votre dévouement : cette question est destinée à dominer le XX« siècle, et, si vous ne vous en emparez pas, nous devons nous attendre aux dernières épreuves. » Bientôt, en effet, elle se Pressa devant eux dans toute son étendue ; après avoir vécu pendant longtemps d'une vie latente, elle réclama enfin des solutions nombreuses et variées.
Pour les aborder, les catholiques n'avaient pas à faire appel à des éléments nouveaux ; ils trouvaient, je viens de le montrer, dans leur patrimoine, tout un programme qui leur permettait de les traiter avec fruit. Aussi les vit-on siéger, en 1886, à la Commission du travail sans éprouver la moindre contrainte et voter ou approuver une foule de mesures en harmonie avec les décisions que leurs devanciers avaient prises dans les Congrès de Malines. Pour mettre ce double fait en dehors de toute contestation, il suffit de rappeler, d'une part, queMM.Malou, Jacobs, Brants, DeBruyn, Dejace, Cartuyvels, Kervyn de Lettenhove, Henry, Lagasse, Meeus, Simonis, t' Kint de Roodenbeke etc., firent partie de la Commission, et d'autre part que celle-ci adopta toute une série de résolutions pratiques sur la réglementation du travail industriel, les unions professionnelles, les logements d'ouvriers, les sociétés de secours mutuels, le paiement des salaires, les caisses d'épargne, l'alcoolisme, les caisses de retraite, de prévoyance et de secours, les conseils de prud'hommes, les écoles ménagères, l'assurance contre les accidents du travail et les sociétés coopératives, etc. Ce vaste champ fut défriché avec autant de clairvoyance que de sollicitude ; l'on peut du reste affirmer que la Commission fut aidée, dans ses délibérations,
par l'impulsion qu'imprimèrent à l'opinion publique les Congrès de Liège.
Ces Congrès présentent trois caractères saillants : Le premier, c'est qu'ils réunirent les catholiques de toutes les classes, des positions les plus variées, du monde parlement taire comme du dehors. On y voyait le duc d'Ursel, MM. Helleputte, de Smet de Naeyer, van Cleemputte, Gustave Francotte, Goblet,Léon Collinet,Mgr Rutten et Mgr Mercier, à côté de MM. Levie, Decurtins et Verhaegen. On n'avait pas imaginé encore, pour régler les points qui touchent à la condition des ouvriers, de constituer une école spéciale, revendiquant un monopole de direction et prodiguant des anathèmes à tort et à travers. On reconnaissait que la cause ouvrière^ pour réussir, réclamait le bon vouloir de tous et on- ne poussait pas l'injustice jusqu'à accuser certains catholiques de rester indifférents au succès de cette cause. Dès le premier Congrès, les présidents des sections furent Mgr Rutten, M. Brants et moi-même. Les organisateurs du Congrès me firent le très grand honneur de me placer pendant les trois sessionsà la tète de la section de législation, et je ne crois pas avoir été inutile à la bonne issue de ses travaux.
Le second caractère, c'est que les Congrès de Liège estimèrent que le progrès social ne pouvait dépendre exclusivement de changements apportés à la législation. Les deux premières sections des sessions de 1886 et de 1887 s'occupèrent, l'une des œuvres religieuses, l'autre des œuvres économiques, et la première de la session de 1890, des œuvres ouvrières et de la propagande. Elles firent donc appel à la foi, au dévouement, au zèle des catholiques pour faire des ouvriers de bons chrétiens, et il suffît de parcourir leurs annales pour se convaincre qu'elles placèrent leurs principales espérances dans un retour des populations aux croyances et aux. pratiques chrétieon-es.
l5o KCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
Enfin leur troisième caractère résulte du large programme d'œuvres et de réformes qui fut adopté, et vraiment, en le parcourant, on doit reconnaître que les démocrates d'aujourd'hui, à part quelques solutions extrêmes qu'ils seraient impuissants eux-mêmes à exécuter, n'ont rien inventé.
La multiplication des sociétés composées de propriétaires et de fermiers, le développement des banques populaires, l'observation du dimanche, l'extension des sociétés de secours mutuels de tout genre, l'érection d'habitations ouvrières, l'organisation des cercles militaires, la conservation des petits héritages, la création des écoles professionnelles, l'amélioration des dépôts de mendicité, l'établissement de l'aumônerie militaire, l'égalité des pauvres devant les institutions de bienfaisance officielles, la propagande par des journaux populaires, la constitution de secrétariats du peuple, le patronage des condamnés libérés, le travail dans les prisons, l'apostolat de l'ouvrier par l'ouvrier, etc., donnèrent lieu à des décisions nombreuses, profondément méditées et marquées au coin de l'esprit pratique et de l'amour des classes laborieuses.
Les rappKDrts du capital et du travail de leur côté formèrent l'objet de l'attention éclairée des Congrès de Liège.
Ils ont d'abord recommandé le développement des associations de travailleurs, syndicats ou unions professionnelles, réunissant autant que possible patrons et ouvriers et destinés à débattre par des moyens pacifiques les conditions du contrat de travail ; ils ont réclamé pour elles la personnification juridique et préconisé l'organisation de la société sur des bases professionnelles ainsi que la formation de conseils de conciliation et d'arbitrage.
En second lieu, ils ont émis le vœu que la loi réglementât le travail des femmes et celui des enfants employés dans l'industrie et les professions ambulantes ; qu'elle interdît la descente des femmes dans les mines et supprimât autant que
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possible pour elles le travail de nuit ; qu'elle prît des mesures de protection à l'égard des temmes enceintes ou récemment accouchées ; qu'elle adoptât un minimum d'âge pour le travail des enfants dans Tindustrie.
En troisième lieu, ils se sont prononcés en faveur du principe de l'assurance de l'ouvrier pour les cas de maladies et d'accidents industriels, et cela par l'intervention obligatoire des patrons, sous la réserve que dans l'application du principe une large part fût laissée à l'initiative privée, (i) Dans le même ordre d'idées, ils ont recommandé l'affiliation des ouvriers à la caisse de retraite de l'Etat movennant l'allocation par celui-ci de forts subsides à l'eflet de favoriser cette affiliation, et en général dans le même but la création de caisses corporatives pour la retraite des vieux ouvriers.
Indépendamment de ces divers points, il s'en est présenté quelques autres plus délicats à l'attention des Congrès de Liège, et on doit leur rendre cet hommage que, pour les résoudre, ils sont restés dans une moyenne modérée et qu'ils se sont efforcés de sauvegarder tous les intérêts.
Fallait-il encourager les coopératives de consommation ? Les Congrès ont répondu : « Considérant le bien matériel que la coopérative de consommation peut procurer à la classe ouvrière ; considérant d'autre part le mal que certains modes de coopération peuvent causer aux classes moyennes dont la conservation importe tant à la bonne organisation de la société, l'assemblée, sans exclure aucune forme de coopération, recommande un mode de coopération fondé sur l'entente avec les négociants de la localité ».
(i) £n ce qui concerne l'assurance obligatoire, le principe fut seul admis par les Congrès de Liège. Mais les formules pratiques laissèrent à désirer ; je le fis remarquer avec insistance lors du 3« Congrès, et j'ajoutai qu'à défaut d'une formule de ce genre, l'assurance obligatoire ne se ferait pas.
l52 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
Que convenait-il de penser des grèves ? Les Congrès ont estimé que « les grèves étaient toujours regrettables et que, pour prévenir les grands maux qui les accompagnent, le pouvoir public doit, dans Tordre de sa compétence, veiller à ce que le contrat de travail soit en réalité un contrat libre ».
Le travail de nuit doit-il être maintenu ? Les Congrès se sont mis d'accord pour déclarer que « le travail de nuit, régulièrement organisé sans nécessité, doit être considéré comme un abus n.
La durée du travail peut-elle être fixée par la loi ? Voici la réponse : « Considérant que, s'il n'appartient pas à l'État de régler directement les conditions de la libre activité de l'homme, il lui appartient de réprimer les abus qui portent atteinte tant à la santé publique qu'à la vie de famille, le Congrès déclare que l'établissement par conventions internationales d'une limite de la durée de la journée de travail à l'usine, limite qui ne doit pas être dépassée, est désirable ; cette limite varierait suivant les pays et les industries ».
Certes telle ou telle solution, adoptée à Liège, peut être contestée. Mais cependant il faut reconnaître que toutes ont été imprégnées d'un grand caractère de modération et que la prudence a présidé aux délibérations qui les ont consacrées.
En envoyant au troisième Congrès de Liège une lettre d'adhésion, le cardinal Gibbons lui écrivait : « Il ne faudait pas de conflit entre le travail et le capital. L'un est aussi nécessaire à l'autre que la main est nécessaire à l'intelligence, et, en protégeant les droits des classes laboricuses.nous ne devons pas méconnaître les justes exigences des capitalistes. » Et vers la fin des travaux de cette session, Mgr Vaughan, évêque de Salford, futur archevêque de Westminster, fit remarquer que, « sur beaucoup de questions sociales qui avaient été débattues, il n'y avait pas eu encore assez de lumières ».
ÉTUDES POLITIQUES l53
Ce qui reste certain néanmoins, c'est que Tœuvre des Congrès de Liège lut considérable et quelle était de nature, après avoir rallié les catholiques, à donner satisfaction aux classes laborieuses. Aussi, en clôturant les travaux de la section de législation en 1886, je disais : « Je remercie les membres belges qui ont assisté en si grand nombre à ces débats et qui ont affirmé par là même qu'il est indispensable de s'occuper sans délai et à tous les points de vue de la question sociale. Nous avons maintenant à mettre la main à l'œuvre ; il y va de notre honneur ; il y va surtout de notre devoir » ; en 1887 je m'exprimais ainsi : « C'est la cause ouvrière sur laquelle je vous prie de tenir toujours les yeux fixés, et je suis certain que chacun de vous, en sortant de cette enceinte restera animé de la ferme résolution de servir dans les limites de ses facultés cette grande cause à laquelle votre assiduité et votre zèle ont prouvé que vous étiez si noblement dévoués » ; enfin, en 1890, en prenant congd de la section, je m'écriais : « Il me reste un espoir, c'est qu'il subsistera entre nous une communauté d'esprit et de cœur ; je compte surtout sur la communauté de nos efforts : je ne doute pas que vous ne travailliez toujours dans la mesure de vos moyens au succès de notre œuvre commune » .
Tels furent les Congrès de Liège. Un grand sourtie d'union et de progrès les anima. Sans doute l'accord ne fut pas unanime sur tous les points ; mais chacun s'attacha à apporter sa pierre au monument, et, quand il fut achevé, on le salua avec joie. Les catholiques se montrèrent plus résolus que jamais à se préoccuper du bien-être de l'ouvrier ; il leur suffisait pour cela d'être eux-mêmes ; nul ne songeait à créer un parti dissident, ayant la prétention de s'attribuer le bénéfice exclusif des bonnes choses qu'il s'agissait d'exécuter, et encore moins d'exagérer les revendications des travailleurs pour attirer ceux-ci dans les filets d'une scission. 10
l54 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
A tous les points de vue, Teflet des Congrès de Liège paraissait devoir être durable, et cet effet se prolongea au travers des délibérations du Congrès qui se tint à Malines en 1 891, et qui était appelé à devenir une éclatante manifestation de Tunion des catholiques.
Le quatrième Congrès de Malines fut essentiellement un Congrès d'œuvres : il se divisait en cinq sections : œuvres religieuses, œuvres sociales, œuvres charitables, enseignement, sciences, lettres et arts ; il laissa de côté tout ce qui était du ressort de Taction gouvernementale. Mais combien cependant tut grande sa sollicitude pour les classes laborieuses I Dès le début du Congrès, M. Jacobs insista sur Timportance de l'adjonction aux anciennes sections des premiers Congrès de Malines, d'une section nouvelle consacrée aux œuvres sociales, et, au cours de ses délibérations, le comte Verspeyen traça cette règle de conduite si sage : « N'ayons pas l'illusion de croire que la législation la plus savante, les institutions les mieux organisées, les combinaisons économiques les mieux établies,les caisses d'épargne et de retraite, les corporations elles-mêmes suffiront à assurer la paix sociale et à arrêter la fermentation révolutionnaire du prolétariat. Pour atteindre un pareil résultat, il faut la puissance supérieure de l'esprit chrétien. Sans son inspiration, les œuvres les plus ingénieuses demeurent stériles ou ne produiront que des fruits médiocres. »
C'est sous l'empire de ce sentiment que travaillèrent toutes les sections. Je ne puis citer ici les nombreuses résolutions qu'elles prirent et qui furent ensuite ratifiées par l'assemblée générale. Je cite, parmi celles qui touchent à l'objet de ce travail, la création d'asiles pour les jeunes vagabonds et les enfants abandonnés, l'indication de moyens propres à favoriser Taffiliation des ouvriers à des caisses de retraite, un vœu en faveur des unions professionnelles avec personnification
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civile, rétablissement de conseils de conciliation et d'arbitrage en vue de prévenir et d'arrêter les grèves, le rappel aux actionnaires des sociétés anonymes des devoirs qu'ils ont à remplir envers les travailleurs, la constitution d'associations du foyer ouvrier, l'érection de bourses du travail, l'organisation de ligues catholiques et antirévolutionnaires destinées à combattre le socialisme, la nécessité d'une active propagande contre l'alcoolisme, l'obligation pour les classes dirigeantes de se familiariser avec la langue des classes populaires, etc.
Toutes les mesures d'application proposées portèrent le cachet d'un grand sens pratique et d'une prudence éclairée. En voici un exemple : je l'emprunte aux discussions relatives aux sociétés coopératives de production et de crédit. Tout en recommandant les encouragements à donner aux coopératives de production et de crédit, le Congrès ajouta : « Il convient d'agir avec circonspection dans l'établissement des sociétés coopératives de consommation. Il est nécessaire de sauvegarder les intérêts matériels de l'ouvrier et ceux également respectables des intermédiaires. Pour cela, il y a lieu de s'efforcer de créer l'entente d'abord entre les négociants, ensuite entre ceux-ci et les consommateurs. Toutefois les catholiques ont à examiner, d'après la situation et les besoins des localités, si des sociétés coopératives, exclusivement composées d'ouvriers, ne vendant qu'à leurs membres et publiant annuellement la liste de ces membres, ne peuvent pas être créées ou favorisées par eux. »
Eu clôturant les travaux de la section des œuvres sociales que je présidais, je pus féliciter l'auditoire « d'être resté fidèle aux deux grands principes qui constituent dans les questions sociales le programme du parti catholique, à savoir, d'une part fidélité aux principes fondamentaux de notre ordre social, et d^autre part volonté arrêtée d'améliorer le sort de l'ouvrier
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par des réformes prudentes et modérées, et surtout par Textension des œuvres chrétiennes. »
C'était là la boussole du Congrès ; on la retrouve à toutes les pages de ses annales. Je ne veux plus en détacher qu'une citation. Le chanoine Winterer, désireux de marquer la direction dans laquelle il fallait chercher la solution des questions sociales, s'écria justement : « A l'exploitation de l'homme par l'homme, il faut opposer la justice pour tous ; à la haine de rhomme pour l'homme, il faut opposer la charité pour tous... Ce n'est pas dans le bruit que se fera la plus importante réforme sociale, c'est dans les sacrifices ignorés de la vie quotidienne. »
Au sortir de ce Congrès, nul ne pressentait que dans certains esprits germaient des ferments de discorde.Ceux-ci pourtant allaient se révéler, se développer et semer partout l'irritation et de lamentables déchirements. Mais les pages qui précèdent renferment un enseignement précis, péremptoire, irrécusable : elles démontrent que ces efforts de désagrégation n'ont aucun motif avouable. Je sais que ceux qui les fomentent se posent en champions, en organes,en amis des ouvriers : c'est là de leur part une attitude répréhensible et un trompel'œil. Il n'appartient à personne de s'ériger en représentant spécial des travailleurs : les socialistes donnent ce mauvais exemple ; mais les catholiques, à qui incombe la mission de maintenir un ordre social rationnel, doivent s'attachera défendre les intérêts de toutes les classes et à établir entr'eux une féconde harmonie. Ainsi ont-ils agi dans le passé ; ainsi agissent-ils dans le présent ; ils ont toujours pris à cœur les besoins des masses, des classes laborieuses, mais dans la mesure compatible avec l'utilité générale.
ÉTUDES POLITIQUES iSy
Dès lors d'où vinrent ces tentatives de scission ? De deux •causes :
Et d*abord de certaines ambitions personnelles. Le suffrage universel ayant été proclamé, des politiciens crurent pouvoir, «n flattant les ouvriers, se hisser sur le pavois. La conquête des mandats exerce plus que jamais une influence souveraine sur certaines âmes. Il serait facile de montrer par des faits,que ceux qui, dans Tarmée catholique, ont préconisé la formation •de groupes plus ou moins ennemis, ceux qui se sont érigés «n promoteurs de questions irritantes, se sont laissé guider par des préoccupations d'élévation personnelle. Certes, il est des ambitions légitimes, et ces ambitions-là, il faut se garder de les condamner. Mais les ambitions ne sont légitimes que pour autant qu'elles se déploient dans l'ordre et qu'elles ne cherchent pas leur aliment dans des dissensions intestines.
Ensuite, on le contesterait en vain, quelques esprits mal équilibrés se laissent aller, parmi les catholiques, à favoriser les tendances socialistes (i ). Ils voudraient arriver à une nouvelle répartition des richesses, à une sorte de nivellement, et empêcher que la fortune ne côtoie la misère. On n'avoue pas ouvertement ce but ; on ne déclare pas qu'on y tend ; mais ■on recommande, pour l'atteindre, les moyens indirects, tels ^ue l'impôt progressif et de gros impôts sur les successions. Certes, il est possible que certains riches ne fassent pas un bon usage de leur fortune ; mais autre chose est de réprouver une telle conduite, et par lesconseils moraux et religieux d'en pro-
(i) En statuant, le 22 décembre 1^96, sur le procès intenté par Tabbé Naudet à la 'Gautte de Làège, le tribunal de cette dernière ville a constaté >que «dans des livres afitérieurement publiés sur la matière, le demandeur critiquait vivement le régime économique actuel du travail et y professait en beaucoup d'endroits, ainsi que Jes documents produits en font foi, des principes de sociologie qui présentent pour nonibre de lecteurs une étrange affinité avec les liées et les tendances marquées du socialisme.
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voquer le changement, autre chose est de décréter des mesures qui réduiraient tout le monde à la misère, ou au moins à la médiocrité. Rien ne pourrait plus contribuer à la réalisation du plan socialiste et enrayer Tessor de Faction catholique, qu'une aussi fausse égalité. Au fond, le socialisme veut TÉtat maître des corps et des âmes. Ce dessein n'a chance d'être réalisé que par des réformes ayant poqr résultat d'appauvrir les individus et de ne leur laisser que les ressources strictement nécessaires à l'existence. Adieu alors les créations de la foi ! Il n'y aurait plus que l'Etat imposant sa volonté ou plutôt sa tyrannie à tout le monde. L'Etat, qu'on ne l'oublie pas, c'est toujours quelques hommes, et quand ces hommes seront hostiles à la religion, quand il n'existera plus contre eux aucun centre de résistance,quand toutes les influences sociales seront abaissées, la liberté des âmes sera devenue une lettre morte, et l'organisation des sociétés païennes sera rétablie et peut-être même aggravée.
Il convient donc de refréner les ambitions qui cherchent une satisfaction dans l'emploi de moyens incorrects, de même qu'il est nécessaire de demeurer, en fait de réformes sociales, dans une juste mesure.
Inspirons-nous, pour y parvenir, de la ligne de conduite si sagement suivie par les catholiques dans le passé, et repoussons nettement les fauteurs de divisions, prêts, pour réussir, à recommander toutes les exagérations. Tâchons de faire le bien ; fuyons les parades, et surtout abstenons-nous des excitât ions.
Les lois scolaires de 1884 et de 1895
Le i5 septembre 1895 est une date qui marquera dans l'histoire de la Belgique indépendante : c'est celle de la promulgation de la loi scolaire qui complète la législation du 20 septembre 1884 et constitue un pas nouveau et considérable dans la voie de la liberté et de la décentralisation. Combien cependant n'a-t-elle pas rencontré ici de résistance, là de tiédeur, de la part de certains catholiques, heureusement en petit nombre I II a fallu, pour triompher de ces écueils, toute Ténergie calme et confiante du gouvernement et de ses amis. Leurs adversaires ne se sont pas mépris,eux,sur l'importance de cette loi, et, tout en feignant parfois de dire qu'elle changeait peu de chose à Tétat actuel, ils lui ont fait une opposition acharnée. Un jour, je l'espère, on reconnaîtra unanimement la grandeur du service rendu à la cause catholique par le ministère et la droite ; actuellement les froissements ne sont pas entièrement effacés, mais il m'a paru qu'il pouvait être utile, afin de fixer le jugement des hommes soucieux des intérêts supérieurs du pays et de la religion, de préciser les éléments du problème qu'il s'agissait de résoudre, de présenter sous leur véritable jour les solutions qui ont prévalu et d'indiqber aux catholiques les devoirs qu'elles leur imposent.
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Enfin leur troisième caractère résulte du large programme d'œuvres et de réformes qui fut adopté, et vraiment, en le parcourant, on doit reconnaître que les démocrates d'aujourd'hui, à part quelques solutions extrêmes qu'ils seraient impuissants eux-mêmes à exécuter, n'ont rien inventé.
La multiplication des sociétés composées de propriétaires et de fermiers, le développement des banques populaires, l'observation du dimanche, l'extension des sociétés de secours mutuels de tout genre, l'érection d'habitations ouvrières, l'organisation des cercles militaires, la conservation des petits héritages, la création des écoles professionnelles, l'amélioration des dépôts de mendicité, l'établissement de l'aumônerie militaire, l'égalité des pauvres devant les institutions de bienfaisance officielles,la propagande par des journaux populaires, la constitution de secrétariats du peuple, le patronage des condamnés libérés, le travail dans les prisons, l'apostolat de l'ouvrier par l'ouvrier, etc., donnèrent lieu à des décisions nombreuses, profondément méditées et marquées au coin de l'esprit pratique et de l'amour des classes laborieuses.
Les rapports du capital et du travail de leur côté formèrent l'objet de l'attention éclairée des Congrès de Liège.
Ils ont d'abord recommandé le développement des associations de travailleurs, syndicats ou unions professionnelles, réunissant autant que possible patrons et ouvriers et destinés à débattre par des moyens pacifiques les conditions du contrat de travail ; ils ont réclamé pour elles la personnification juridique et préconisé l'organisation de la société sur des bases professionnelles ainsi que la formation de conseils de conciliation et d'arbitrage.
En second lieu, ils ont émis le vœu que la loi réglementât le travail des femmes et celui des enfants employés dans l'industrie et les professions ambulantes ; qu'elle interdît la descente des femmes dans les mines et supprimât autant que
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possible pour elles le travail de nuit ; qu'elle prît des mesures de protection à l'égard des temmes enceintes ou récemment accouchées ; qu'elle adoptât un minimum d'âge pour le travail des enfants dans l'industrie.
En troisième lieu, ils se sont prononcés en faveur du principe de l'assurance de l'ouvrier pour les cas de maladies et d'accidents industriels, et cela par l'intervention obligatoire des patrons, sous la réserve que dans l'application du principe une large part fût laissée à l'initiative privée. ( i ) Dans le même ordre d'idées, ils ont recommandé l'affiliation des ouvriers à la caisse de retraite de l'Etat moyennant l'allocation par celui-ci de forts subsides à l'eflet de favoriser cette affiliation, et en général dans le même but la création de caisses corporatives pour la retraite des vieux ouvriers.
Indépendamment de ces divers points, il s'en est présenté quelques autres plus délicats à l'attention des Congrès de Liège, et on doit leur rendre cet hommage que, pour les résoudre, ils sont restés dans une moyenne modérée et qu'ils se sont efforcés de sauvegarder tous les intérêts.
Fallait-il encourager les coopératives de consommation ? Les Congrès ont répondu : a Considérant le bien matériel que la coopérative de consommation peut procurer à la classe ouvrière ; considérant d'autre part le mal que certains modes de coopération peuvent causer aux classes moyennes dont la conservation importe tant à la bonne organisation de la société, l'assemblée, sans exclure aucune forme de coopération, recommande un mode de coopération fondé sur l'entente avec les négociants de la localité ».
(i) En ce qui concerne l'assurance obligatoire, le principe fut seul admis par les Congrès de Liège. Mais les formules pratiques laissèrent à désirer ; je le fis remarquer avec insistance lors du y Congrès, et j'ajoutai qu'à défaut d'une formule de ce genre, l'assurance obligatoire ne se ferait pas.
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Tétat du trésor, et d'ailleurs les administrations des villes-^ importantes et des communes industrielles s'étaient engouées de la neutralité .
Cependant notre conviction commune était, que si la fortune électorale nous revenait, nous devrions abroger la loi de 1879. C'est dans cette vue, qu'au printemps de 1882, M. Malou réunit quelques amis pour délibérer sur le régime auquel il conviendrait de se rallier. La délibération n'aboutit pas, et les élections nous ayant été contraires, nous ne la reprîmes qu'au mois d'avril 1884, c'est-à-dire à une heure où nous pouvions légitimement espérer que l'impopularité croissante du parti libéral allait nous donner le pouvoir. Mais cette fois encore, pas plus que la première, nous n'arrivâmes à un résultat précis ; toutes les idées qui furent successivement émises et qui, du reste, ne sortaient pas d'un certain vague, parurent se heurter à des obstacles variés, et finalement il fut entendu que les personnes présentes — nous étions cinq (1) — formuleraient chacune un projet, que ces projets, seraient remis à M. Malou et que celui-ci s'efforcerait de les coordonner.
M. Jacobs et moi, nous fûmes seuls à en élaborer ; nous remîmes nos esquisses à M. Malou. Mais les préparatifs de la lutte électorale suspendirent nos échanges de vues. Les. choses en étaient là, lorsque les élections ayant renversé le ministère de M. Frère-Orban, M. Malou fut appelé à constituer un cabinet nouveau. La question scolaire se dressa incontinent devant nous ; le vœu général en réclamait la. solution. M. Jacobs renonça d'emblée au projet qu'il avait conçu ; appelé le premier comme ministre de l'intérieur, à donner son avis, il déclara que « la délibération devait s'ouvrir sur le projet de M. Woeste. » M. Beernaert n'avait
(i) MM. Malou, Jacobs, De Lantsheere, Beernaert et moi.
ÉTUDES POLITIQUES l63-
aucune idée arrêtée ; pas plus alors que depuis, il n'avait formulé aucun système ; mais il faisait des objections, et il arriva un moment où il s'écria : « Nous n'aboutirons pasdans la session extraordinaire I » M. Jacobs et moi, nous protestâmes ; nous étions convaincus qu'en tardant, nous ne réussirions pas à abattre la législation de 1879 ; et du reste comment nous accommoder, même provisoirement, d'un tel régime, sans nous exposer chaque jour à susciter les légitimesréclamations de nos amis? M. Malou, après nous avoir écoutés, se rallia à notre avis et dit : a Eh bien, travaillons ! »■ Aussi ai-je conservé pour sa mémoire le plus reconnaissant souvenir de l'aide efficace qu'il nous prêta.
Deux préoccupations nous dominaient.
La première, c'était de réprimer les envahissements de: l'enseignement public et d'assurer le maintien de la majeure partie de nos écoles libres.
A cet effet, nous donnâmes aux communes le droit de supprimer les écoles officielles inutiles ; nous rouvrîmes la porte aux écoles adoptées, en en faisant, contrairement à la jurisprudence suivie de 1847 ^ '87&, des institutions à encourager ; nous déposâmes dans la loi le principe des subsides à. accorder aux écoles non adoptées, mais adoptables.
Notre seconde préoccupation, c'était d'améliorer l'ensei-^ gnement public. Dans ce but nous autorisâmes les communes à choisir leurs instituteurs ailleurs que dans les écoles normaies publiques, et l'Etat à adopter les écoles normales privées ; nous donnâmes aussi aux communes le droit de placer l'enseignement de la religion et de la morale en tête^ du programme scolaire.
Nous avions la certitude morale, que la très grande majorité des communes s'empresseraient d'user de ce dernier droit,. et notre espérance ne fut pas déçue. Sans doute, nous disionsnous, quelques communes pourront faire exception. Mais
oétant donnée la situation des esprits en 1 884, nous ne pensions pas être en mesure d'aller plus loin. D'une part, il était utile -d'avoir recours à ce que j'ai appelé depuis une sorte de consultation nationale au sujet de l'inscription dans le programme de l'enseignement religieux ; d'autre part, l'union de nos adversaires, très réelle à cette époque, devait nous mettre en garde contre un retour offensif de leur part, capable de compromettre irrémédiablement notre œuvre. Il ne faut pas oublier en effet que, depuis 1842, les catholiques n'avaient pas fait de grande loi politique ; que la loi sur la charité avait échoué devant les menaces de la rue, et que le parti libéral -était convaincu que nous ne réussirions pas à renverser la loi de 1879. L'événement a prouvé que nous avions eu raison de tenir compte d'une situation qui, pour être momentanée, n'en -était pas moins complexe ; malgré son caractère mitigé, la loi de 1884 donna lieu à une crise ministérielle qui faillit la tuer dans son berceau.
Telle qu'elle était, cette loi accordait aux catholiques des .avantages considérables et qui semblent un peu oubliés. Elle permit de dispenser 25o communes de conserver une école -officielle, d'adopter plus de i.Soo écoles libres, de supprimer un millier d'écoles publiques et beaucoup d'écoles gardiennes et d'adultes inutiles, de fermer la moitié des écoles normales de l'État, d'adopter un grand nombre d'écoles normales privées, de rétablir la religion tant dans les écoles normales publiques que dans la très grande majorité des écoles primaires (i).
(i) Voici un échantillon d'appréciations qui dénotent un étrange
oubli des faits. Le journal Le XX^ sièc/âf \ou\sÀt caractériser la loi
•de 1S84, a écrit : < 1884. Une loi timide ment (!) réparatrice donne
aux pères de famille le moyen de s'abriter quelque peu contre les
exactions de l'autorité communale, > (No du 19 août 1895). C'est
;tout ! !
ÉTUDES POLITIQUES i65'
Deux lacunes subsistaient : les écoles libres adoptables> n'étaient pas subsidiées ; certaines écoles publiques demeuraient privées de l'enseignement religieux, et là où celui-ci avait été rétabli, il n'était pas contrôlé par l'inspection ecclésiastique.
La première de ces lacunes pouvait être comblée par un simple crédit à inscrire au budget ; la seconde, pour disparaître, réclamait une réforme législative. Celle-c i demeurapendant quelques années à l'arrière-plan ; l'autre éveilla l'attention dès 1887. Je dis : dès 1887 et pas avant, parce que l'un des devoirs du ministère de 1884 était de rétablir l'équilibre des financés publiques et que, dans les premiers temps, les économies s'imposaient. Mais en 1887, j'estimai que le moment était venu d'agir et je présentai un amendement au budget de l'intérieur allouant un crédit, relativement modique, pour les écoles adoptables. Cet amendement causa une vive émotion à M. Beernaert et à M. Devolder, son fidèle lieutenant ; la question ministérielle fut posée dans les couloirs, et cette menace me détermina à ajourner ma proposition. Néanmoins, chaque année, je revins à la charge ; un jour même, M. Vandenpeereboom, ministre des chemins de fer, — je le dis à son honneur, — me pressa de renouveler le dépôt de mon amendement de 1887 ; mais au moment décisif nous nous heurtâmes de nouveau à la question de cabinet posée par M. Beernaert. En vain les instances se multiplièrent-elles : elles vinrent d'en haut et d'en bas ; de toutes parts M. Beernaert fut conjuré de renoncer à son intransigeance ; ces efforts échouèrent. Mais le mécontentement des catholiques allait grandissant, et, frappé de son intensité, le gouverment finit par déclarer en 1891 qu'il ne pouvait se rallier à l'inscription au budget d'un crédit pour les écoles adoptables, mais qu'il était sympathique à une réforme basée sur le: système anglais.
■l66 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
Je m'empressai d*en prendre acte. Nous savions du reste •que M. de Burlet, arrivé récemment aux affaires, était favorable à la cause que nous défendions. Mais l'accomplissement de la promesse faite ayant tardé, quelques-uns de mes amis et moi, nous déposâmes, au commencement de 1894, une proposition de loi ayant pour objet de faire participer les écoles ■adoptables aux sommes payées pour l'instruction des enfants pauvres par les bureaux de bienfaisance. Cette proposition •n'avait d'autre but que de servir d'aiguillon, car une réforme -plus large s'imposait. Sur ces entrefaites, M. Beernaert quitta le pouvoir, et M. de Burlet, devenu chef du cabinet, inaugura *un régime réparateur en inscrivant au budget de 1894 en faveur des écoles adoptables un crédit de 3oo.ooo fr. ; c'était, sauf le chiffre, la proposition que j'avais faite en 1887 et renouvelée plusieurs fois depuis.
Ce crédit ne constituait, dans la pensée du cabinet nouveau, qu'une mesure provisoire. Une loi d'ensemble était promise pour la session de 1894-1895. M. de Burlet était décidé à la présenter ; mais les événements l'ayant appelé au ministère des affaires étrangères, l'honneur de la déposer échut à M. SchoUaert, devenu ministre de l'intérieur, qui avait signé nos propositions antérieures et avec lequel j'avais toujours marché en intime accord dans les questions d'enseignement.
Seulement le problème, compliqué par lui-même, était devenu de plus en plus ardu à raison des longs délais que sa solution avait subis. Petit à petit les exigences de certains -catholiques s'étaient développées, et l'on en était venu, ça et làj à demander que toutes les dépenses des écoles privées fussent mises à la charge des pouvoirs publics ; par contre, on -eût donné à ces écoles la qualification d'écoles publiques. Ce système était fort contestable ; mais, suivant une pratique invariablement suivie, ceux qui n'ont pas de responsabilité •ne s'arrêtèrent pas aux objections qu'il soulevait. L'adhésion
de Mgr de Harlez contribua à lui concilier des sympathies ; ce n'était pas en effet un minime appui que celui d'un savant dont les travaux excitaient Tadmiration générale. Qu'il me soit permis cependant de faire remarquer, qu'habitué à traiter des problèmes purement scientifiques, Mgr de Harlez. dans les lettres qu'il a publiées durant quelques années sur divers sujets, s'est montré fort étranger aux œuvres de loi, et il eût bien fait de méditer l'anecdote que voici. On consulta un jour saint Thomas d'Aquin sur une nomination à faire dans une communauté ; il s'agissait du choix d'un supérieur, et trois candidats étaient en présence. Thomas d'Aquin demanda •qu'on lui dépeignît chacun des candidats par la qualité qui le distinguait. Le premier, lui dit-on, est très saint, sanclissimus. — Il réfléchit et répondit : Oret, qu'il prie ! — Le second est doctissimuSy très savant. — Doceat ! qu'il enseigne, s'écria le saint. — Le troisième est très prudent, prudentissimus. — Regat ! qu'il gouverne : telle fut la réponse. Ce trait s'il y avait songé, eût été, j'aime à le croire, une lumière pour Mgr de Harlez (i).
C'est dans ces circonstances, que M. Schollaert déposa le
projet de loi sur l'instruction primaire : il s'inspirait de deux idées.
En premier lieu, l'État s'engageait à subsidier l'enseignement libre adoptable, c'est-à-dire réunissant les conditions de l'adoption, et ces subsides étaient fixés dès le début à
(i) Mgr de Harlez a publié au mois d'août 1895 un projet de loi scolaire en six articles. Ce projet, inadmissible au point de vue politique et religieux, n'eût pu soutenir, au point de vue administratif, la discussion des hommes de gouvernement.
l68 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
2,3oo,ooo fr. Qui eût espéré une victoire aussi complète il y a. quelques années î Bien que je n*aime pas les prophéties, j'avais dit en 1891 en appuyant un amendement que j'avais déposé en faveur des écoles libres : Tenaces fortuna juvat. Quatre ans après, cette prophétie s'accomplissait.
En second lieu, le projet rétablissait, comme matière obligatoire, dans le progamme des écoles officielles, l'enseignement de la religion et de la morale, et il le plaçait sous le contrôle de l'inspection ecclésiastique.
Quelques-uns se sont étonnés de voir le gouvernement prendre cette initiative : personne, ont-ils dit, n'avait parlé d'une telle modification à la loi de 1884 ; pourquoi donc la proposer ?
C'est oublier que la question de l'enseignement religieux dans les écoles est à l'ordre du jour dans tous les pays ; que la solution affirmative de cette question a toujours figuré dans la charte du parti catholique ; que si elle n'avait pas été admise d'une manière complète en 1 884, c'est par les raisons d'opportunité que j'ai exposées ; que du reste depuis lors, des faits nouveaux avaient démontré la nécessité de mettre fin aux dernières applications de la loi de 1879. Comment, en effet, ne pas avoir été frappé du spectacle lamentable qu'offrent certaines grandes villes et communes industrielles où les enfants sont élevés dans l'ignorance religieuse la plus absolue et deviennent de véritables infidèles? Comment n'avoir pas été ému des progrés du socialisme dans les masses, progrès attestés par les élections législatives ? Aussi, dès le mois de janvier 1895, M. Schollaert et moi, nous avions entretenu M. de Burlet de l'urgence qu'il y avait à rétablir l'instruction religieuse dans le programme de l'école primaire ; l'ouverture avait été favorablement accueillie et les dispositions proposées par M. Schollaert n'étaient pas autre chose que le fruit de cette négociation.
On pouvait espérer qu'un projet de loi s*inspirant d'idées aussi salutaires rencontrerait un appui unanime dans la majorité. En 1887, M. Jacobs déclarait que, pour subsidier les écoles libres, il fallait faire grand ; il évaluait le sacrifice de ce chef à Soo.ooo frs par an, et voici que le gouvernement offrait 2. Soo.ooo frs I D'un autre côté, l'extension de l'enseignement religieux était trop .en harmonie avec les idées traditionnelles et la raison d'être de la majorité, pour qu'il fût possible de redouter de sa part le moindre désaveu.
Cependant, lorsque les droites des deux Chambres se réunirent pour exprimer leur avis, M. Beernaert, dans un discours lu, se prononça véhémentement contre le rétablissement dans le programme de l'enseignement religieux ; il alla même jusqu'à soutenir que l'Etat n'avait pas de morale. Je me rappelle qu'au premier Congrès de Malines, le prince A. de Broglie me disait : « qu'un certain degré de morale sociale était indispensable » ; et en effet, le gouvernement, dans ses lois pénales comme dans ses lois civiles, est appelé chaque jour à appliquer les principes de la morale, de la morale en vigueur dans la nation, de la morale chrétienne, et si cette morale domine la société, comment vouloir la bannir des écoles qui remplacent les pères de famille ? Quoi qu'il en soit, on apprit bientôt que M. Beernaert serait suivi par une partie de la députation de Bruxelles.
Deux motifs étaient invoqués pour expliquer cette résistance.
Vous n'améliorerez pas, nous disait-on, l'enseignement public et vous lui donnerez une fausse enseigne !
Certes, les écoles communales de certaines villes et de certaines communes industrielles ne réaliseront pas plus dans l'avenir que dans le passé notre idéal. Mais comment prétendre qu'un enseignement religieux donné chaque jour sous la surveillance de l'inspecteur ecclésiastique ne produise pas
170 ÉCHOS DES LUTTES CONTExM FORAINES
quelque bien ? Comment contester que, par ce moyen, beaucoup d'enfants élevés trop souvent dans Tignorance des croyances religieuses, y soient initiés et se voient mis en possession, pour régler leurs actions, d'un guide efficace ? Le contester serait prétendre, que le catéchisme préparatoire à la première communion, qui n'embrasse que quelques mois et qui se donne chaque jour pendant un laps de temps limité, serait dépourvu de tout effet.
La seconde objection consistait à dire que nous ferions tort à l'enseignement libre, en rassurant les parents sur le compte de l'enseignement officiel. Crainte vaine et que les faits ont démentie ! Les catholiques continueront comme par le passé à avoir plus de confiance dans les écoles privées que dans les écoles publiques ; il en a été de même en ce qui concerne l'enseignement secondaire ; là aussi, le prêtre est rentré dans la majorité des établissements d'instruction moyenne ; nulle part l'enseignement libre n'en a souffert ; on sait assez du reste que, dans une foule de localités, les écoles officielles ne suffiraient pas à recevoir toute la population scolaire.
En réalité, ces objections s'inspiraient d'une idée très fausse, celle de veiller à donner dans nos établissements un enseignement confessionnel à une partie des enfants en âge d'école et de négliger le surplus. Notre devoir social est de nous préoccuper de la bonne éducation, non d'une fraction de la société, mais de la société tout entière. La société belge a été chrétienne dans le passé ; on cherche à lui enlever ou tout au moins à affaiblir ce caractère ; un tel dessein ne devrait compter sur notre complicité, que si nous étions résignés à n'envisager l'Église que comme une petite chapelle destinée, non à exercer une action générale, mais à limiter son enseignement à une portion de la société. Grâce à Dieu, nous n'en sommes pas encore là, et puisse une telle heure ne jamais sonner ! On
çerd de vue du reste que l'enseignement public a toute chance <le grouper autour de lui, sous tous les régimes scolaires, un nombre considérable d*enfants ; nous ne saurions rester indlâerents au sort que la loi réserve à ces enfants. Je n'ignore pas que, dans certains milieux, on aime à proclamer que la xeligion est affaire de conscience et ne regarde que la famille. Une telle doctrine aboutit directement à assurer, par la laïcisation, le règne de la libre-pensée. Que nos adversaires la soutiennent, nous pouvons le regretter ; mais qu'elle cherche il envahir nos rangs, c'est un mal contre lequel nous devons •énergiquement réagir (i).
La majorité, un peu déconcertée d'abord par la sortie de M. Beemaert, ne tarda pas à se ressaisir sous Tinfiuence attristée mais décidée du gouvernement et de ses amis les plus dévoués, et il apparut bientôt qu'à part les trois quarts de la députation de Bruxelles, il n'y aurait pour ainsi dire pas de défection. Les discours des progressistes et des socialistes auraient du reste mis un terme à toute hésitation, s'il en avait -subsisté. Rejetant les voiles jadis déployés avec art, ils définirent ce qu'était, ce que devait être à leurs yeux l'école soidisant nçutre ; MM. Vandervelde et Heuse (2) opposèrent à la morale chrétienne la morale socialiste ou la morale positiviste, et ils prétendirent que ces morales-là devaient servir de base à l'enseignement public ; dès ce moment, continuer à bannir de certaines écoles l'enseignement de la religion et de la morale, consentir à séparer la morale de la religion, c'tût été donner une consécration définitive à un fait, souvent allégué par nous, longtemps contesté par les doctrinaires, à savoir que
(i) Le programme des socialistes allemands, arrêté à Gotha en i875,comprend:c l'éducation populaire universelle par l'État ; robligation scolaire universelle ; la gratuité de l'instruction et Vexclusien de renseignement religieux, considère' comme affaire privée. >
(2) Notes de la minorité de la section centrale.
récole neutre était, non une école respectueuse de toutes les croyances tout en y demeurant étrangère, mais une école ouvertement antireligieuse Aussi, lorsqu'une proposition de disjonction^ ayant pour but de maintenir le statu quo en ce qui concerne l'instruction religieuse eût été formulée par des membres du banc de Bruxelles, elle fut délibérément écartée par la majorité (1).
Les principes,qui par suite de la loi de 1895 régissent le caractèrereligieuxdesécoles,résultent nettement du texte de la loi et des déclarations dont elle a été accompagnée. L'enseignement religieux est obligatoire,sauf les dispenses qui ne peuvent intervenir qu'à la suite de demandes expresses, spontanées et nullement provoquées. L'inspection ecclésiastique est rétablie. Là où il n'y a pas de dissidents, tout l'enseignement peut, même dans les écoles publiques, être confessionnel. Là où il y a des dissidents, il n'est pas permis à l'instruction religieuse de déborder sur l'instruction scientifique ; mais celle-ci ne peut, ainsi que le proclamait déjà l'article 5 de la loi de 1884, être contraire aux croyances des élèves, et, il lui est loisible de s'inspirer de Dieu, de la vie future et du décalogue. Sur ce dernier point, M. de Burlet a prononcé à deux ou trois reprises quelques paroles qui, sans contredire formellement mes appréciations, semblaient prêter à des controverses. Mais les discours de M. Scbollaert, ministre de rintérieur,prouvent qu'il était pleinement d'accord avec moi, comme il n'a cessé de me le témoigner dans des entretiens nombreux ; c'est ainsi que le 3 1 juillet 1895, il a dit à la Chambre : « Sans exception aucune tous les orateurs ont toujours déclaré que l'enseignement devait s'inspirer de ces grandes doctrines qui, tirant
(i) < Le gouvernement catholique, en inscrivant la religion au programme, a fait un acte de foi et donné une preuve de courage qui mérite toute notre reconnaissance » (Discours de Mgr Rutten à la distribution des prrx du Collège St-Joseph, à Hasselt).
leur origine du christianisme, sont devenues le domaine commun de l'humanité. Jamais, ni en 1879, ni en 1868, ni en 1842, il n'a été question d'empêcher l'instituteur d'affirmer dans sa classe l'existence de Dieu et d'enseigner les grands <ievoirs tixés par le décalogue. »
Ces paroles sont claires, elles marquent la communauté des •vues qui existait entre M. Schollaert et moi ; on s'en convaincra mieux encore en lisant nos discours en leur entier (i ).
En face des écoles confessionnelles largement subsidiées,on a évoqué les futures écoles socialistes, et on les a montrées prêtes à jouir des mêmes avantages. Il ne s'en est pas fondé jusqu'ici ; j'ignore s'il s'en fondera. Mais ce que je sais, c'est qu'elles ne recevront pas de subsides, si elle ne se conforment
(0 Voir notainnient le discours de M. Schollaert et le mien du 31 juillet 1895. ^ ^' Lorand qui opposait à M. Schollaert mon rapport, M. Schollaert répondit : < On voudrait trouver une contradiction là où il n'en existe pas. Le jeu a été joué hier ; je ne m'y prêterai pas aujourd'hui (p. 2352 des Annales). >
Au Sénat, M. de Burlet a dit le 29 août : « Vous savez parfaitement que le gouvernement a marqué certaines différences de vues entre le rapporteur et lui >. Si j'avais fait partie du Sénat, je l'aurais prié de préciser ; il n'aurait pu le faire. Mes vues n'ont pas cessé d'être en harmonie avec le texte de la loi, l'exposé des motifs et les discours de M. Schollaert. Mais M. Bara s'est autorisé des paroles de M de Burlet pour proposer un amendement ainsi conçu : < Dans les classes des écoles publiques et adoptées où se trouveront un ou plusieurs élèves dispensés de suivre le cours de religion, l'enseignement sera neutre >. M. de Burlet a répondu le 30 août : « Je demande quel intérêt M. Bara et cette assemblée pourraient avoir à faire mettre dans la loi un texte qui a précisément la portée des déclarations faites, à part le mot neutre auquel nous attachons un sens inacceptabley tandis que les mots non-confessionnel rendent mieux notre pensée. »
C'est précisément de cette diversité de termes que naissait l'équivoque. De ce qu'un enseignement est non-confessionnel, il ne suit pas qu'il ne puisse être basé sur les grandes vérités qui forment les fondements de toute société civilisée ; il en est autrement de l'enseignement dit neutre. La loi conserve donc la signification que M. ^hoHaert et moi, nous lui avons donnée.
pas à Tarticle 5 de la loi de 1884, c'est-à-dire si elles ne respectent pas les convictions religieuses des familles, le& institutions nationales, les préceptes de la morale, « de la vieille morale », a dit M. SchoUaert (i), c'est-à-dire les bases mêmes de la société (2).
En dehors du point religieux, d'autres embarras surgirent de contre-projets émanés de M. Helleputte et de M. Hoyois.
M. Helleputte soutint avec une conviction ardente et dans les termes les plus éloquents les dispositions de la loi relatives à rinstruction religieuse : mais il voulait remettre l'enseignement public aux mains d'une institution nouvelle, les Bureaux, scolaires, donner aux écoles privées la personnification civile et la qualification d'écoles publiques, et en mettre tous les frais, sauf ceux résultant de l'acquisition des locaux et de leur entretien, à la charge de TEtat, des provinces et des communes.
M. Hoyois, cédant, semble-t-il, au désir de grouper une majorité autour de lui et de la conduire à la victoire ou si l'on veut à l'assaut, tendit une main à M. Beernaert en laissant aux communes le soin de décider si l'enseignement religieux figurerait au progamme, et une autre main à M. Helleputte en formulant une série de dispositions se rapprochant de celles que ce dernier avait rédigées et attribuant notamment aux écoles privées la qualification d'établissements d'utilité publique.
Je ne puis discuter ici en détail les grandes lignes de ces systèmes que le cabinet a fait écarter par la question préalable. Ils avaient pour eux deux argunients puissants ; le premier, c'est qu'ils affranchissaient les catholiques de la presque
(i) 30 août i$95, au Sénat.
(2) L'art. 5 de la loi de 1884 est devenu l'article 6 de la loi organique de l'instruction primaire, formée des deux lois combinées de 1884 ei de 1895 (arrôtc royal du 15 septembre 1895).
ÉTUDES POLITIQUES lyS
totalité des longs sacrifices qu'il continuent à faire pour renseignement libre ; le second, c'est que les écoles privées, en exonérant les pouvoirs publics d'une partie des dépenses que réclamait le service de l'enseignement, méritaient d'être mises sur le même pied que les écoles publiques.
Sans méconnaître la valeur de ces arguments, ils ne suffisaient pas, selon moi, à justifier les systèmes qu'ils recommandaient. D'abord, l'application de ces systèmes eût entraîné pour les communes et pour l'État des charges fort lourdes ; je sais tout ce qu'on peut dire pour justifier la légitimité de ces charges ; mais encore faut-il que les finances du pays ne soient pas compromises. En second lieu, je suis convaincu qu'imposer toutes les dépenses de l'enseigement libre aux budgets publics, c'eût été favoriser à bref délai les empiètetements de l'Etat et des communes sur un domaine réservé jusqu'ici à la liberté. Déjà les écoles privées se fussent appelées, d'après la proposition de M. Helleputte, écoles publiques, et d'après celle de M. Hoyois, établissements d'utilité publique : ces qualifications, grosses de dangers, eussent poussé les partis et la bureaucratie à mettre les faits en harmonie avec elles. Une fois d'ailleurs les écoles privées devenues personnes civiles, il eût suffi d'une loi décrétant, sous l'empire dépassions surexcitées,la suppression de ces personnes civiles, pour que leurs patrimoines fussent confisqués par l'Etat : l'histoire nous offre ici des précédents fameux, et c'est manquer de clairvoyance que de ne pas en tenir compte.
Les considérations de sentiment jouèrent un grand rôle dans tout ce débat préliminaire. On était louché à juste titre du sort des instituteurs libres et l'on eût voulu leur assurer le même sort qu'aux instituteurs officiels. Mais la question était de savoir comment ce but pouvait être atteint. Entendait-on mettre directement à la charge de l'État ou des communes le traitement et le logement des instituteurs ? Mais
comment justifier une semblable mesure en faveur d'agents que ni l'État ni les communes ne nomment et qu'ils ne peuvent révoquer? Voulait-on, au contraire imposer aux patrons des écoles libres l'obligation de mettre leurs instituteurs sur le même pied que les instituteurs officiels ? La conséquence d'une semblable exigence eût été peut-être la suppression de beaucoup d'écoles libres.
Il était donc sage de s'en tenir au système proposé par le gouvernement et qui consistait dans l'octroi par lui de subsides élevés et dans le respect, au point de vue financier, de la liberté des provinces et des communes. Les nécessités de la discussion rendirent cependant une concession indispensable : il fut stipulé que les traitements des instituteurs des écoles adoptées seraient à la charge des communes et qu'ils seraient les mêmes que ceux des instituteurs officiels. Sous tous les autres rapports, le système du projet fut maintenu ; seulement le gouvernement consentit à en pousser l'application au delà des limites financières primitivement privées ; il se décida, pour répondre aux vœux de ses amis, à augmenter d'un million l'intervention de l'FItat au profit des écoles. La section centrale avait du reste fait droit à un autre grief des écoles libres ; elle avait, par une disposition formelle, stipulé que la part des bureaux de bienfaisance dans les frais de l'enseignement serait répartie également entre les écoles communales, les écoles adoptées et les écoles adoptablcs.
La loi, ainsi modifiée, fut adoptée à la Chambre par 81 voix contre 5 1 et 4 abstentions et au Sénat par 56 voix contre 3i et I abstention (1). J'ai dit, au moment où le vote allait s'ac-
(I) Les votes négatifs et les abstentions émis par des membres ne faisant pas partie de la gauche provenaient de quinze députés et six sénateurs de Bruxelles, de M. Devolder et de M. Lejeune. Trois autres membres de la majorité ont également, par des motifs divers, refusé leurs suffrages à la loi : ce sont deux députés, MM. Hoyois et Bailly, et un sénateur, le comte de Prêt.
complir, qu'elle était une loi de progrès et de civilisation. L'histoire, j'en suis convaincu, ratifiera ce jugement : les écoles officielles ont été améliorées ; les écoles adoptées, tout ^n conservant leur caractère confessionnel, leur ont été presque assimilées ; les écoles libres adoptables sont largement subsidiées ; les fonds de la bienfaisance publique ont cessé de servir exclusivement à l'enseignement officiel. Qu'on se reporte à quelques années en arrière : de tels résultats eussent paru impossibles ; ils ont été obtenus par l'accord et l'énergie du gouvernement et de la presque totalité de ses amis ; gouverne^ ment et majorité ont bien mérité, selon moi, du pays et de la cause catholique. Leur œuvre n'est sans doute pas parfaite ; rien de tel ne sort de mains humaines ; peut-être conviendrat-il delà perfectionner un jour ; mais nul, parmi les catholiques, ne saurait contester sans injustice les bienfaits qu'on lui doit.
La loi de 1895, comme celle de 1884, a pour but de permettre aux catholiques de conserver leurs écoles libres, tant parce que celles-ci offrent plus de garanties que les écoles officielles à l'éducation chrétienne de l'enfance, que parce qu'elles sont destinées dans les jours mauvais, à empêcher la conquête des jeunes générations par leurs adversaires. Ce résultat est de premier ordre : c'est assez dire que le devoir impérieux de quiconque a souci de l'avenir de la société est aujourd'hui plus que jamais de ne pas les laisser tomber.
La loi nouvelle leur a facilité cette tache en obligeant l'État à tenir compte, dans l'octroi des subsides, des vœux des catholiques. Mais il n'en demeure pas moins vrai, qu'une partie des dépenses afférentes aux écoles libres continuera à peser sur les fidèles, et c'est ce devoir que ceux-ci doivent remplir avec virilité.
178 h'CHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
De tout temps l'Église a attache à l'œuvre des écoles une importance capitale. Le quatrième Concile de Latran, célébré en i2i5 sous Innocent III, statua: «Comme TÉglise de Dieu, semblable à une pieuse mère est tenue de pourvoir à ce que les pauvres qui ne peuvent être secourus par les ressources de leurs parents, ne soient pas privés des avantages de l'instruction, chaque église cathédrale aura un maître qui enseignera ses clercs et les pauvres écoliers gratuitement, et un bénéfice convenable leur sera assigné. » A cette prescription Innocent III ajouta : « Que non seulement dans les églises cathédrales, mais aussi dans toutes les autres qui en* auront le moyen, un maître capable soit choisi par le prélat avec son chapitre pour instruire gratuitement dans Fart de la grammaire les clercs de l* Eglise et les autres entants » A cinq siècles de là, le pape Benoît XIV a dit : « L'ignorance est l'origine de tous les maux, surtout dans la classe ouvrière. »
Ces citations résument tout l'enseignement de T Église à travers les siècles. Mais, s'il est tel, comment ses disciples seraient-ils indifférents à la cause des écoles ? Comment ne se préoccuperaient-ils pas de marquer d'un sceau chrétien l'éducation des enfants de toutes les classes et surtout de la; classe laborieuse ? S'ils saluent dans la doctrine catholique la vérité éternelle, si elle leur est chère, s'ils rattachent à sa prépondérance les meilleures espérances de l'humanité, comment pourraient-ils être indifférents à son expansion ? Comment s'abstiendraient-ils, sans s'exposer à être taxés d'égoïsme et de défaillance, de faire participer autrui à un bienfait dont ils sont les dépositaires ?
Je le sais : les œuvres sociales attirent en ce moment beaucoup de dévouements. Loin de m'en plaindre, j'applaudis. Oui, il convient de chercher à préserver les hommes faits et les adolescents par des publications, des brochures, des cercles, des institutions économiques sagement organisées. Mais
notre charge est aussi de défendre les enfants par la création ou le maintien de bonnes écoles. Je dirai même que, sans les écoles, les autres œuvres resteront stériles ; pour qu'elles fructifient, elles doivent agir sur un terrain bien préparé. Quelle action durable et profonde en effet pourront-elles exercer sur des hommes qui, étrangers à toute formation chrétienne, sont dominés par la fièvre des jouissances terrestres ? Comment même se âatteraient-elles de faire parvenir jusqu'à leurs oreilles les appels qu'elles leur adressent ? Comment les attirer ? Comment avoir prise sur eux ?
Le catéchisme ne se donne à l'église que pendant quelquesmois. La Société de Saint- Vincent de Paul, en dépit de son zèle, n'a qu'une action limitée. Les patronages ne se recrutent que parmi les adolescents chrétiens. C'est donc l'école, c'est-à-dire le milieu où se façonne l'enfant, où chaque jour le bien peut être infusé dans son cœur et dans son esprit, c'est l'école qui mérite au plus haut point notre sollicitude. On en dit : tel instituteur, telle école ; on peut dire aussi : telles écoles, tels enfants, tels hommes.
Je l'ai proclamé un jour : l'œuvre scolaire est la reine des œuvres ; quiconque n*est pas fatigué d'être chrétien ne doit pas l'être non plus de s'y dévouer. Oui, il faut la soutenir sous toutes les formes. Il faut d'abord multiplier les écoles ; les subsides que l'État octroie permettent d'en créer de nouvelles. Il faut mieux payer les instituteurs : en leur assignant des traitements convenables, on obtiendra d'eux plus de zèle dans l'accomplissement de leur tâche si humble, si obscure, mais si intimement liée au sort de la civilisation chrétienne. Il faut organiser et développer pour eux partout des caisses de pensions, à l'instar de celle du Brabant ; quoi de plus rationnel que d'entourer leurs vieux jours de sollici^tude?
Un mot maintenant à l'adresse du clergé.
-l8o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES
Je n'ai pas compétence pour lui tracer sa mission. Mais il doit m'être permis de dire qu'en élaborant la loi de 1895, nous avons escompté son concours et je serais presque tenté d'ajouter son apostolat. Peut-être la perspective d'entrer dans certaines écoles publiques imbues d'un mauvais esprit, dirigées par des instituteurs hostiles à la religion, ne lui ofire-t-elle .que peu d'attraits. Mais tout effort est pénible, et ici, le bien .à faire est si important, que l'hésitation ne se comprendrait pas : selon moi, la religion doit pénétrer partout où la porte lui est ouverte, ne le serait-elle qu'à moitié. Je le sais : les commencements sont toujours laborieux ; mais j'ai la confiance que, petit à petit, à force de tact et de bons procédés, les rapports entre le clergé et les instituteurs des écoles restées neutres jusqu'à présent, s'amélioreront : et d'ailleurs, en fût-il autrement, le grand intéressé, c'est l'enfant ; il s'agit d'imprégner des vérités chrétiennes une foule de petites intelligences ; pour atteindre ce résultat, comment ne pas surmonter tous Jes dégoûts ? Et qui ne sait que parfois une parole suffit pour conquérir ou garder une ame ?
Réponse aux critiques libérales.
Un point de 1 étude qui précède a donné lieu dans la presse libérale à des controverses et au Sénat à une interpellation de M. Bara.
On sait qu'il a été admis que dans les écoles publiques où tous les enfants sont catholiques, l'enseignement pouvait être confessionnel. Mais que dire des écoles qui renferment des dissidents ? A leur égard, j'ai écrit le passage critiqué que voici : tt Là où il y a des dissidents, il n'est pas permis à « l'instruction religieuse de déborder sur l'instruction scien- « titique. Mais celle-ci ne peut, ainsi que le proclamait l'art. 5 ff de la loi de 1884, être contraire aux croyances des élèves, a et il lui est loisible de s'inspirer de Dieu, de la vie future « et du décalogue. Sur ce point M. de Burlet a prononcé à « deux ou trois reprises quelques paroles qui, sans contredire « formellement mes appréciations semblaient prêter à des « controverses. Mais les discours de M. Schollaert, ministre « de l'intérieur, prouvent qu'il était pleinement d'accord avec u moi, comme il n*a cessé de me témoigner dans des entrece tiens nombreux ; c'est ainsi que le 3i juillet 1895, il a dit c à la Chambre : « Sans exception aucune tous les orateurs « ont déclaré que l'enseignement devait s'inspirer de ces <i grandes doctrines qui, tirant leur origine du christianisme^
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« sont devenues le patrimoine commun de rhumanité. a Jamais, ni en 1879, ni en 1868, ni en 1842, il n'a été ques- ■<( tion d'empêcher l'instituteur d'affirmer dans sa classe « r existence de Dieu et d* enseigner les grands devoirs fixés « par le décalogue. »
Donc dans mon sentiment, lorsqu'il y a des dissidents, J 'instruction scientifique ne peut pas être confessionnelle ; elle peut s'inspirer de Dieu, de la vie future et du décalogue. Les paroles de M. SchoUaert que je viens de transcrire, montrent que lors des débats de la loi, il ne pensait pas autrement que moi.
Cependant, au Sénat, M. Bara a provoqué des explications ministérielles au sujet du passage ci-dessus : après les avoir entendues, il s'est déclaré satisfait et il a prétendu -que je m'étais trompé.
Comment M. Bara est-il arrivé à cette conclusion que démentait d'avance le langage tenu par M. SchoUaert le 3i juillet 1895?
Il y est arrivé en m'attribuant une chose que je n'avais pas dite, c'est que, quand il se trouve des dissidents dans l'école, l'enseignement doit être confessionnel : « M. Woeste, a-t-il soutenu, a prononcé des paroles qui étaient de nature à faire croire que, même lorsqu'il y avait plusieurs élèves qui avaient été dispensés de suivre le cours de religion, l'enseignement pouvait revêtir un certain caractère confessionnel. » Or, dans mon rapport à la Chambre, dans mes discours et dans l'étude critiquée, j'ai reconnu au contraire que « là où il y a des dissidents, il n'est pas permis à l'instruction religieuse de déborder sur l'enseignement scientifique. » Il est donc certain que, d'après mes déclarations, l'enseignement scientifique dans ces écoles-là est non confessionnel et c'est à tort que M. Bara m'a attribué des déclarations contraires.
ÉTUDES POLITIQUES l83
En second lieu, M. Bara a joué sur les mots.
J'avais dis et je maintiens que l'enseignement, s'il est non confessionnel dans les écoles dont il s'agit, peut néanmoins s'inspirer de Dieu, de la vie future et du décalogue. Qu'estce, dans le sens étymologique et chrétien du mot, que le décalogue? C'est, et l'on s'étonne que M. Bara ne le sût pas, ni plus ni moins que les dix commandements de Dieu.
Or, pour me combattre, M. Bara n'a pas hésité à donner au décalogue une portée que personne, si ce n'est lui, n'y a jamais donnée : « Le décalogue, a-t-il dit, contient à côté de principes qui sont communs à toutes les religions, d'autres principes qui sont ceux d'une religion positive, d'une religion déterminée. » Quelle serait cette religion positive î Ce ne pourrait être que la religion des Israélites. Comment M. Bara a-t-il pu croire que c'étaient les préceptes de cette religion-là auxquels je faisais allusion en parlant du décalogue ? Il est manifesté que j'ai pris ce mot dans le sens que les catholiques, d'accord avec tout le monde, lui donnent et que rétymologie indique, à savoir les dix commandements de Dieu qui comprennent les devoirs envers Dieu, envers soi-même et envers autrui.
Voilà donc ce que j'avais dit : l'enseignement scientifique, dans les écoles renfermant des dissidents, demeure étanger à toute confession déterminée ; mais il peut s'imprégner des vérités fondamentales qui constituent le fond de notre société, à savoir de Dieu, de l'immortalité de l'âme et du décalogue.
M. Schollaert est-il sur ce point en désaccord avec moi ? j'ai déjà rappelé ses paroles du 3i juillet : « Jamais a-t-il dit, il n'a été question d'empêcher l'instituteur d'affirmer dans sa classe Vexistence de Dieu et d'enseigner les grands devoirs fixés par le décalogue, » Le 19 décembre suivant, en réponse à M. Bara, il a déclaré qu'il ne retirait « aucune de ses paroles»: et après avoir dit que la présence des dissidents empêchait
Técole d'être confessionelle, il a ajouté : « Mais cet enseignement doit s'inspirer de ces grands principes qui sont devenus, et nous devons en être fiers, le domaine de l'humanité. » On se rappelle qu'à la Chambre MM. Vandervelde et Heuse n'avaient rien admis de tout cela ; ils avaient opposé à la morale chrétienne la morale positiviste, et c'est pour marquer notre, dissentiment avec eux que nous avons donné pour bases à l'enseignement l'existence de Dieu et le décalogue.
Rencontrant l'appréciation faite par M. Bara du décalogue, M. SchoUaert a dit : « L'honorable membre parle de la partie dogmatique du décalogue, alors que j'ai parlé de la morale qui en résulte ». Mais le décalogue, en dehors de l'existence de Dieu que l'instituteur, d'après M. SchoUaert, peut affirmer, ne renferme pas de partie dogmatique ; il contient je le répète, les dix commandements de Dieu, et ceuxlà doivent continuer à inspirer l'enseignement dans toutes les écoles publiques.
Il est donc bien vrai que l'instruction scientifique, dans les écoles où il y a des dissidents, doit être non confessionnelle. Mais ce n'est pas à dire qu'elle soit neutre. Dans son premier discours du 19 décembre. M. Bara s'est écrié : « II résultait des appréciations faites alors, que le gouvernement était d'avis que l'enseignement serait neutre ou non confessionnel... Je ne crois pas que M. le ministre de l'intérieur contestera qu'il n'y au fond aucune différence entre ces deux expressions » ; et dans sa réplique, il a de nouveau assimilé les deux termes. Le gouvernement n'a rien dit de semblable et je ne pense pas que M. Bara obtienne d'une majorité catholique l'inscription dans la loi du mot neutre. Un enseignement non confessionnel ne reflète pas les dogmes d'une religion déterminée ; mais il n'est pas nécessairement neutre non plus, car un enseignement neutre ne saurait affirmer Dieu et ses commandements.
Les fruits des lois belges sar T instruction primaire
L*influence de renseignement sur la formation des jeunes générations et, par suite, sur l'avenir de la société n'est pas contestable ; aussi constitue-t-il presque partout l'enjeu des plus graves controverses. Le gouvernement et le parti au pouvoir sont rarement satisfaits de leur œuvre ; au moins leur paraît-elle incomplète, et cependant tous les éléments d'opposition ont coutume de trouver cette œuvre mauvaise. En Belgique comme partout, les libéraux et les socialistes voudraient imposer la neutralité aux écoles officielles ; les catholiques repoussent à juste titre ce principe comme le plus funeste qui puisse inspirer l'enseignement; mais combien, parmi eux, ont peine à embrasser dans son ensemble le problème qui s'impose aux pouvoirs publics ! Combien se laissent guider par les convictions les plus respectables, sans tenir compte des faits, de l'état de la société et des divisions, malheureusement très profondes, que le mouvement des idées contemporaines a suscitées parmi nous !
La loi de 1842, malgré sa féconde vitalité, a été longuement et vivement attaquée ; mollement défendue par un certain nombre de catholiques, elle a fini par succomber. La loi de 1879 qui lui a succédé n'a vécu que cinq ans. Les lois répara-
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trices de 1884 et de 1895 ont largement dépassé les espérances que les plus optimistes osaient concevoir à la chute du ministère libéral ; et cependant, vouées à l'hostilité ardente des trois partis de gauche, les libéraux, les radicaux et les socialistes, elles sont méconnues dans leur esprit et dans leurs résultats par un certain nombre de catholiques prompts à critiquer, impuissants à fournir des solutions acceptables; des journaux ont écrit qu'elles sont « l'une des causes de la marche en avant du socialisme parmi la jeunesse », et Tun des candidats opposés à Soignies aux socialistes, en 1898, s'est écrié, affirme-t-on, dans ses discours électoraux, qu'elles sont « exécrables ».
Dans de tels jugements l'injustice le dispute à l'oubli des faits. Pour ceux qui les émettent, tout ce que nous faisons, tout ce que nous réalisons, Dieu sait au prix de quels efforts, doit être réprouvé : il faut adopter leurs systèmes, si impraticables, si incomplets, si mal agencés qu'ils soient, sous peine d'excommunication ; en dehors de ceux-ci, pas de salut ! Aussi n'est-ce pas à ces adversaires-là que je réponds, si ce n'est pour leur opposer ce témoignage d'un catholique éclairé, le chanoine Noël, inspecteur diocésain dans le Hainaut, qui, s'adressant à moi, disait, lors de la session des Associations catholiques à Tournai en 1895 : a Au nom de la Fédération des instituteurs chrétiens, je dis le plus chaud, le plus sincère merci au vaillant et tenace défenseur de l'enseignement chrétien. »
A la vérité, ces intransigeances et ces condamnations sommaires ne sont pas nouvelles. N'a-l-on pas vu en France des catholiques qualifier de « détestable, d'essentiellement anticatholique », la loi Falloux qui consacra, en i85o, la liberté de l'enseignement secondaire ? Là, on ne tarda pas à reconnaître la gravité de cette erreur. Pourquoi faut-il que l'heure de la réparation n'ait pas encore sonné chez nous ? Toutefois,
je le reconnais, il est une situation qui blesse les catholiques les mieux intentionnés : « Voyez, nous disent-rils, les grandes villes ; l'enseignement religieux ne se donne pas, ou se donne J*une façon partielle et insuffisante dans leurs écoles publiques ; la neutralité y domine encore ; rien n'y a été fait d'efficace. » La réponse est pourtant aisée. Quand on veut apprécier une législation, il importe d'en considérer les effets généraux ; et si dans quelques localités les fruits en sont peu abondants ou nuls, ne convient-il pas d'en accuser les mœurs plus que les lois, l'esprit d'indifférence ou d'hostilité qui a -envahi une portion des populations, plutôt que les intentions des dirigeants ? En envisageant le problème de ce point de <vue, on fait incontinent toucher du doigt les vices que présentent les conceptions les plus chaudement patronées ; on est autorisé aussi à mettre les détracteurs des réformes adoptées en face des difficultés souvent inextricables du problème, et à leur dire : a Y avez-vous réfléchi, et quel est .donc votre remède ? »
Quinze ans se sont écoulés depuis que la loi de 1879 a été 4ibrogée. On semble avoir oublié le régime qu'elle avait consacré et l'énergie qu'il a fallu déployer pour la renverser, non .seulement dans son expression légale, mais aussi et surtout «dans les faits.
Le premier caractère de la loi de 1879 avait été de fortifier l'enseignement public. Les 463 écoles adoptées existant encore •en 1878 devaient disparaître : en 1884, il n'y en avait plus que jo. Les 3o écoles normales agréées de 1878 devaient perdre l'avantage de l'agréation : elles le perdirent. De plus, on imj>osa partout aux communes des écoles publiques dont beau-
l88 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPOR-MNES
coup étaient inutiles, et des maîtres variés dont un certain* nombre demeuraient sans élèves. Le but était manifeste : c'était de procurer dans chaque village des auxiliaires au parti' libéral, en même temps que de préparer les jeunes générations à grossir les rangs de ce parti. Je n'examine pas en ce moment si ce calcul pouvait réussir, encore moins s*il a réussi ; je pourrais cependant montrer aisément que le gouvernement et les Chambres de l'époque, en croyant travailler pour eux, ont servi les desseins du socialisme ; mais ce que je tiens à constater pour le moment, c'est que le pays se trouvait engagé dans un immense engrenage d'enseignement officiel, assurant à une foule d'hommes des positions pécuniaires avantageuses.
Le second caractère de la loi de 1879, c'était la laïcisation complète de l'enseignement. La religion était rayée du programme de l'école ; par là les enfants étaient exposés à se dés^ habituer petit à petit de toute notion dogmatique et de toute pratique religieuse ; sans doute, ils restaient libres de se rendre à l'église pour y recevoir les instructions du prêtre ; celui-ci était même admis à l'école en dehors des heures de classe ; mais tout l'enseignement civil était devenu neutre ; il n'était plus imprégné du nom de Dieu, de la révélation, de la croyance à la Providence. Bien plus, tous les maîtres devaient sortir des écoles normales publiques ; celles-ci, tout en étant des internats, étaient sécularisées ; aucun cours de religion n'y était donné ; aucun exercice religieux n'y était organisé ; la conséquence ne devait pas tarder à se faire sentir, c'est que, dans les villes et dans les villages, il ne devait plus y avoir au bout de peu de temps que des instituteurs sans foi ou, si l'on veut, des anticurés.
Enfin, le troisième caractère de la loi de i^y\) était la subordination complète des communes à l'État, en d'autres termes, au parti au pouvoir. Voulaient-elles inscrire renseignement religieux dans le programme : elles ne le pouvaient pas.
Désiraient-elles choisir un instituteur ailleurs que dans les ^écoles normales de FÉtat : cette faculté leur était interdite. Entendaient-elles supprimer des écoles inutiles et ne pas payer 4es maîtres sans élèves : on ne tenait aucun compte de leur légitime résistance.
Certes, un tel régime était bien de nature à irriter les popu- . lations, et en effet, il révolta le sentiment public. Mais il n'en •est pas moins vrai que le gouvernement libéral, en rétablissant sur toute la surface du pays, avait réussi à se concilier beaucoup d*intérêt« individuels : les instituteurs des écoles primaires et les professeurs des écoles normales abondaient ; les bourses pleuvaient sur les normalistes ; des maîtresses de couture, des institutrices gardiennes avaient été nommées de toutes parts : par ce moyen des familles nombreuses, nourries 4e la manne de TÉtat, voyaient en quelque sorte leur sort lié au maintien de Tédifice qui avait été si rapidement construit.
C'est assez dire que la tâche incombant au législateur de 1884 était des plus ardues. Il se proposa un double but : aider l'enseignement libre; améliorer l'enseignement de l'État. Mais s'il est aisé d'énoncer des principes, il l'est moins de les appliquer ; ici, on se trouvait aux prises avec les faits ; on se heurtait aux hommes et aux choses ; on s'exposait aux résistances des passions et des intérêts. Une règle de sagesse qui s'impose au législateur, c'est qu'il doit savoir tenir compte des opinions, des préoccupations, des préjugés mêmes si variés qui existent au sein de nos sociétés. Souvent l'esprit public est dévoyé ; comment ne pas avoir égard à ses défaillances ? Souvent aussi ceux-là mêmes qui s'élevaient avec le plus de force contre la législation existante, sont les premiers à blâmer toute reforme qui la remplace ; à les entendre, il fallait faire autrement et mieux : comment ? ils ne le disent pas ; ne les interrogez pas : ils n'ont pas de solution ; mais ils se
igo ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES.
couvrent du voile d'une prétendue modération, et quand œ* mot est lâché par eux, il leur sert à tout condamner et à se^ dispenser de rien proposer.
Mes amis et moi, nous avions bien la conscience des aspérités du problème. En 1882, nous nous étions, MM- Malou,De Lantsheere,Jacobs, quelques autres et moi, posé la question de savoir comment nous le résoudrions, si le pouvoir nous échéait. Nous n'avions pas réussi à jeter les bases d'une législation nouvelle. Nous reprîmes cet examen en 1884, deux mois avant les élections du soulagement universel ; des idées opposées furent émises ; elles ne furent pas coordonnées^ et quand nous arrivâmes aux affaires, nous nous trouvâmes en face de deux esquisses, émanées, l'une de M.Jacobs, l'autre de moi. La mienne prévalut et servit de point de départ à nos délibérations. Mais à quels labeurs ne fallut-il pas se soumettre pour aboutir ! Que de ténacité ne fut-il pas nécessaire de déployer pour mener l'œuvre à bonne fin I Que de tentatives furent essayées, que d'intrigues ourdies, que de menaces proférées par nos adversaires pour la faire échouer !
Il semble qu'aujourd'hui on ait perdu le souvenir de ces épreuves. On nous reproche d'être restés inférieurs à notre tâche ; la loi de 1884 a été insuffisante, d'après les uns, mauvaise d'après les autres ! Eh ! quoi, telle qu'elle était, elle a coûté à trois ministres leurs portefeuilles ; elle a failli provoquer la chute du cabinet tout entier et ramener les libéraux aux affaires, et l'on trouve que, rejetant toute prudence, nous aurions dû aller plus loin! Ah I qu'il est facile de parler ainsi,, quand on n'a pas de responsabilité, quand on néglige les objections en laissant à autrui le soin de les résoudre, quand on se complaît dans des généralités vagues ! Mais la justice ne s'accommode pas de telles condamnations : elles sont trop sommaires, trop peu mûries, pour être acceptées par le bon*
sens et la raison ; et dès lors, pourquoi cherche-t-on, en les prononçant, à égarer ceux qui cèdent plus à Timpulsion des impressions qu'ils n'écoutent la voix de la réflexion ?
Cependant, que la loi de 1884 ne fût pas parfaite, nous ne Tavons jamais contesté. Nous nous contentons de prétendre qu'elle a été aussi réformatrice dans le bon sens du mot,que la situation du moment le comportait. Nous n'avons jamais méconnu que cette loi, après une certaine période d'acclimatation, serait susceptible d'améliorations et qu'il ne faudrait pas reculer devant ce labeur nouveau. Aussi la loi de 1895 a-t-elle fait faire à notre législation scolaire quelques pas de plus dans la voie de la réparation. Mais, chose triste à signaler, ici encore notre bon vouloir a été décrié ; à entendre nos contempteurs, la route que nous avons choisie était mauvaise ; il fallait en suivre une autre : laquelle ? des projets ont été agités ! je les examinerai ; mais fussent-ils meilleurs que la loi nouvelle, encore y a-t-il injustice à oublier ce que celle-ci a fait de bien, et pourtant cette injustice, on la commet avec une désinvolture d'esprit entière et une aisance d'attaque surprenante.
Est-ce à dire qu'il n'y ait pas encore des progrès à réaliser ? Dieu me garde de le penser et de le dire ! Mais tout est difficile dans la vie ; rien ne peut se faire vite ; plus encore en Belgique qu'ailleurs, il faut savoir choisir son moment ; les esprits doivent être préparés aux mesures les plus sages, les plus rationnelles ; à vouloir courir trop vite, on s'expose à tout perdre : c'est ce que dit la sagesse ; mais où donc aujourd'hui la sagesse s'est-elle réfugiée ?
Voyons maintenant ce qui a été fait.N'est-ce rien ? N'est-ce que peu de chose ? Je laisserai parler les faits.
§ icr — ENCOURAGEMENTS A L'ENSEIGNEMENT LIBRE
Rappelons d*abord les dispositions de la loi de 1842. A la prendre dans son texte, elle admettait que là où les écoles libres étaient suffisantes, les écoles officielles étaient inutiles et que partout les communes pouvaient adopter les écoles privées et par là même les subsidier. Dans l'esprit de la majorité qui vota ces dispositions, Tadoption d'une école ne devait pas être un fait exceptionnel, destinée à disparaître ; c'était un fait normal, inspiré par le désir d'admettre à la participation des faveurs budgétaires l'enseignement libre et spécialement les communautés religieuses enseignantes.
Mais, cinq ans après la promulgation de la loi de 1842, le parti libéral arriva au pouvoir et il ne négligea aucun effort pour supprimer les écoles libres tenant lieu d'écoles communales et les écoles adoptées. Malheureusement sa jurisprudence fut suivie par les ministres catholiques qui à deux reprises lui succédèrent, MM. De Decker et Delcour ; si bien qu'en 1878, le nombre des écoles adoptées, qui ^tait de 1081 en 1845, était tombé à 463 ; et encore la plupart de celles-ci étaient des écoles de filles.
Des protestations furent souvent élevées contre cette jurisprudence qui tendait à restreindre l'expansion de l'enseignement libre au lieu de la favoriser. M. Dechamps en fut l'organe cloquent ; mais rien n'y fit, et c'est ainsi que, quand en 1878 le ministère catholique tomba, l'enseignement officiel s'était singulièrement développé au détriment de l'enseignement libre.
Nous reprîmes, en 1884, les deux principes de la loi de 1842 relativement aux écoles valant dispense et aux écoles adoptées, et nous déclanlmes sans ambages, que, bien loin
ÉTUDES POLITIQUES igS
de n'admettre Tezistence de ces dernières qu'à titre d'exception, elles pourraient, pour se multiplier, compter sur l'appui des pouvoirs publics. »
Notre appel iiit entendu. Les écoles adoptées, qui n'étaient plus en 1878 que 463, furent dés i885 au nombre de 1465 ; ce nombre a légèrement fléchi depuis lors ; il n'était plus en 1897 que de 1337. Mais, par contre, depuis 1895 les écoles adoptables ont été subsidées ; dès la première année, elles se sont élevées au chiffre de 789 ; en 1902 il y avait 2490 écoles libres adoptées ou simplement subsidiées.
D'autre part, voici la population des écoles adoptées et des écoles subsidiées, mise en regard des écoles communales, pour deux des dernières années :
Écoles communales Écoles adoptées Écoles privées subsidiées
On le voit : la population des écoles libres, aidées par les subventions publiques, augmente de plus en plus. N'est-ce donc rien qu'un tel résultat ? Qui donc contestera sérieusement l'immense bienfait résultant pour l'enseignement chrétien de la faculté d'adopter ou de subsidier les écoles priv ées ? Par ce moyen une foule d'entre elles ont été mises à l'abri des effets d'un trop grande pénurie de ressources. Si l'on considère en outre que dans près de 200 localités, toute école officielle a été supprimée, que, dans beaucoup d'autres communes, on a ramené le nombre des écoles publiques au chiffre que les besoins scolaires réclamaient, on reconnaîtra que, par les mesures combinées qui ont été prises, le sort de maintes écoles libres a été assuré, en même temps que les vexations dirigées contre les communes ont pris lin.
Autre réforme.
Les écoles normales privées peuvent être agréées et plusieurs l'ont été depuis 1884. Tandis que, de 1845 à 1875, leur nom-
bre a oscillé entre 7 et 8 pour les jeunes gens et s'est élevé à 22 pour les jeunes filles, en i885 il était monté à 10, puis, à partir de 1892, à i3lpour les jeunes gens et à 29 en 1902 pour les jeunes filles. Par contre, les écoles normales officielles et les sections normales de l'État, qui avaient atteint le chiffre de 12 en 1880 pour les jeunes gens, n'étaient plus que 7 en- 1896; quant aux écoles et sections normales de l'Etat pour jeunes filles, elles sont au nombre de 6.
La population de ces divers établissements s'est ressentie des dispositions prises. En 1880, il y avait dans les écoles et sections normales de l'État 1286 jeunes gens et dans les écoles agréées 68 : 736 jeunes filles dans les premières et 627 dans secondes. En 1902, il n*y avait plus dans les écoles de l'Etat que 485 jeunes gens et 509 jeunes filles, tandis que les écoles agréées de jeunes gens et de jeunes filles comptaient respectivement 1491 et 2228 élèves.
Grâce à ces mesures, le choix des instituteurs par les communes s'est trouvé élargi. Les communes ne sont plus obligées de prendre leurs instituteurs dans les écoles normales officielles ; elles peuvent les recruter dans les écoles normales agréées ; elles les y choisissent en effet en grande majorité, et par cela même elles assurent à la liberté de nouvelles conquêtes et à l'enseignement privé de précieux encouragements. On sait combien les communes catholiques tiennent à avoir des instituteurs dont la formation leur offre toute garantie; un grand nombre d'entre elles préfèrent même les instituteurs congréganistes aux laïques. Or, tandis qu'en 1857 il y avait 1643 religieux et religieuses dans les écoles communales et adoptées, et qu'il n'y en avait plus que 20 en 1881, en 1902. leur nombre s'était élevé à 4914.
Ce n'est pas tout. J'ai déjà fait allusion aux écoles subsidices. Il convient d'insister sur l'importance des avantages pécuniaires accordés aux écoles libres.
ÉTUDES POLITIQUES iqS'
Il était certainement dans la pensée de la loi de 1884, que des subsides de cette nature pussent être octroyés. Mais toute œuvre de réparation est une œuvre de longue haleine, et du reste la situation financière, qui commandait à cette époque des économies, ne permettait pas d'imposer immédiatement au budget une charge de cette importance.
Les finances publiques s'étant améliorées, je ne tardai pas à proposer un crédit, du reste modique, en faveur des écoles libres. M. Thonissen, alors ministre de l'Intérieur, s'y déclara favorable en principe, mais le repoussa par des raisons d'opportunité. Je ne me tins pas pour battu. La Fédération des Associations et des cercles catholiques me prêta son aide ; des conseils provinciaux, donnant le bon exemple, inscrivirent dans leurs budgets des allocations à l'enseignement libre ; on peut dire que la droite entière sympathisait avec cette mesure de justice. Mais le chef du cabinet s'y montrait hostile. Unjour, un des ministres de l'époque vint me trouver et me dit : « Proposez de ce chef au prochain budget 100.000 francs ; ce crédit est faible ; peut-être pourrons-nous le faire passer. » A quelque temps de là, il m'informa du résultat de ses instances : « Mes efforts ont été vains, me dit-il, nous ne réussirons pas. » Alors, voulant amorcer la question, après dix années d'attente, je déposai en 1894, de concert avec M. Schollaert, une proposition de loi bien modeste ayant pour objet de mettre sur le même pied, au point de vue de l'intervention pécuniaire des bureaux de bienfaisance, les écoles publiques et les écoles libres. En présence de cette proposition, le ministre de l'intérieur, M. de Burlet, comprit qu'une plus longue abstention était interdite au gouvernement ; il proposa pour les écoles libres un premier crédit de Soo.ooo trancs qui fut voté d'enthousiasme ; et, bientôt après, en iSgS, M. Schollaert, devenu à son tour ministre de l'Intérieur, porta ce crédit à 3 millions. Il avait fallu de longues années pour
remporter cette victoire. Augurant bien de Tavenir, j'avais dit un jour à la Chambre, au milieu des péripéties de la campagne : Tenaces foriuna juvai ; la fortune avait en effet couronné notre ténacité.
Un dernier avantage fut octroyé, en 1895, aux écoles adoptées. Il fut stipulé que les traitements de leur personnel enseignant seraient à la charge des communes, et qu'ils ne pourraient être inférieurs à ceux des instituteurs communaux. Rien n'obligeant les communes à adopter une école, le droit de la Joi était de leur indiquer les conditions de l'adoption. C'est ainsi que toute une catégorie d'instituteurs libres vit sa position grandement améliorée.
Et maintenant, qu'on compare, au point de vue de l'enseignement privé catholique, cette législation à celle de 1879 et même à celle de 1 842 ; qu'on la compare aussi aux législations des pays étrangers, et qu'on dise si les catholiques ont oublié les promesses qu'ils avaient faites aux écoles libres !