FAITE A L'UNIVERSITÉ LAVAL LE 18 MARS
Monsieur le Recteur,
Messieurs,
L'existence des ordres religieux dans le monde depuis l'origine du christianisme est un fait tellement important qu'il s'impose à l'attention de quiconque veut étudier l'histoire de l'Eglise et de la société chrétienne en général.
Le» ordres religieux, que nous trouvons établis dès les premiers siècles du christianisme, ont été mêlés à la vie même de l'Eglise. Comme l'Eglise, dont ils étaient les auxiliaires zélés et efficaces, ils ont pris part aux luttes gigantesques que la civilisation a eu à soutenir dans sa marche et dans son développement, et, par les services inappréciables qu'ils ont rendus à l'humanité tout entière, ils ont droit à la reconnaissance des siècles.
Combien pourtant la fécondité de leur action n'a-t-elle pas été méconnue ? A quelles persécutions n'ont-ils pas été soumis ? Quels mensonges n'a-t-on pas inventés contre eux ? Est-il une institution au monde contre laquelle on se serve tous les jours d'armes plus déloyales, d'un genre de guerre plus injuste, pour ne pas dire plus barbare ? Dans la sphère religieuse, les hérésies, le philosophisme et l'impiété se sont ligués et acharnés contre ^eux ; dans la sphère politique, le despotisme et la révo-
lution ont été et sont encore tour à tour leurs implacables adversaires. On les représente faussement comme les apôtres de l'oisiveté, comme les ennemis des lumières, comme les partisans de l'étranger, comme des conspirateurs secrets et dangereux, comme les disciples de Machiavel, que saisje encore ? Les romanciers, sous une forme attrayante et populaire, les accusent de tous les crimes, en font l'élément obligé de toutes les intrigues ; les sociétés secrètes les signalent comme une lèpre qui gangrène le monde civilisé ; les auteurs dramatiques se plaisent à les livrer aux sarcasmes d'un public ignorant et licencieux.
Et cependant. Messieurs, ces fainéants, ces représentants d'un autre âge, ces ennemis du progrès ont vaincu le temps. Supprimés par la révolution, ils n'ont pas tardé à renaître de leurs cendres. Le secret de leur force, c'est que, pionniers de la civilisation chrétienne, intrépides apôtres de la vérité évangélique, ils participent à la jeunesse éternelle de l'Eglise, de sorte qu'à eux encore peut s'appliquer la promesse divine qui protège contre les efforts de l'enfer l'institution du Christ.
Mon but, Messieurs, en vous rencontrant ce soir, est de signaler à votre bienveillante attention quelques-uns des services que les ordres religieux ont rendus et rendent encore à la société. Le cadre de cette conférence me forcera de traiter le sujet d'une manière assez sommaire. Je tâcherai toutefois de réunir les principaux arguments qui s'y rapportent, et de répondre en m.êm.e temps à la plupart des accusations que l'irréflexion, l'ignorance, la malice et l'impiété se plaisent à lancer contre les moines et les religieux en général.
Nous l'avons insinué tout à l'heure, Messieurs, les ordres religieux font comme partie intégrante de l'institution catholique. Cette assertion, inattaquable au point de vue de la vérité historique, ressort facilement de l'étude
approfondie de la loi de l'Evangile que Jésus-Christ a apportée au monde et confiée à son Eglise.
L'Evangile ne renferme pas seulement des préceptes, mais aussi des conseils. Les préceptes sont destinés à la masse des chrétiens ; c'est la loi commune, accessible au grand nombre. Mais les conseils devaient aussi, dans l'idée divine, avoir des observateurs. S'il n'en était pas ainsi, il manquerait quelque chose à la société chrétienne, elle ne répondrait pas parfaitement au dessein de son fondateur qui aurait appelé en vain à l'héroïsme de la vertu la fleur de l'himanité. Puisque la perfection morale est la raison dernière de toute civilisation, de tout progrès même dans l'ordre naturel, il est de la plus haute importance que quelques hommes au moins pratiquent ce que l'Evangile a de plus parfait et de plus difficile. Ces hommes rendent à la société tout entière 'des services inestimables. Ils condamnent les lâches qui s'effraient de la rigueur de la morale chrétienne et la proclament au-dessus des forces humaines. Ils soutiennent les faibles, toujours prêts à se décourager. Ils prescrivent contre la malice et la perversité du siècle. Ils font croire à la possibilité de la vertu dans des âges oîi la dépravation générale menace de s'ériger en loi. Ils sont l'apologie vivante de l'Evangile que leurs exemples protègent contre les sophismes de l'incrédulité.
Ce sont déjà là de véritables services. Il y a déjà là, il faut l'avouer, une noble mission, un rôle admirable, celui de représenter, de faire passer dans la réalité et la pratique l'idéal même de la vertu et de la morale évangélique. Mais voici une autre considération qui se présente, et qui est bien propre à fixer notre attention.
L'ordre religieux, comme l'ordre politique et humain, est soumis aux lois de la solidarité et de la réversibilité. Dieu a ses droits sur nous, et nous avons des devoirs envers
lui. Que d'hommes méconnaissent ces droits et négligent les devoirs qui en découlent ! Combien n'en est-il pas qui, suivant l'expression de Bossuet, ne tiennent compte quedes plaisirs et des affaires ! Ils oublient que le Christianisme, auquel ressemblent en cela presque toutes les autres religions, repose sur le grand dogme de l'expiation par la souffrance, la mortification, la mort. Les religieux, par leurs jeûnes, leurs travaux, leurs austérités, comblent le déficit créé par les omissions de tous ces profanes qui ne jeûnent pas, ne se mortifient jamais, ne son-, gent qu'à la vie présente et à ses jouissances. On peut dire que les religieux contribuent pour une large part à maintenir l'équilibre dans le monde. Les désordres du monde tendent sans cesse à faire incliner le bassin de la justice divine ; les pénitences des religieux jettent un contrepoids dans le bassin de la miséricorde.
Mais ils n'accomplissent pas seulement la loi de l'expiation à laquelle tant d'hommes se soustraient, ils accomplissent encore une autre grande loi qui découle également des relations essentielles entre Dieu et l'homme, la loi de la prière. La philosophie, comme la religion, enseigne que le monde, pour se maintenir dans l'existence, a besoin d'être soutenu par celui même qui lui a donné l'existence. N'ayant pas en sa propre nature sa raison d'être, il ne peutpar lui-même persévérer dans l'être. De là la nécessité d'un Dieu créateur et conservateur. " Si Dieu, a dit Bossuet, cessait un moment de soutenir l'univers par la force desa puissance, le soleil s'égarerait de sa route, la mer forcerait toutes ses bornes, la terre branlerait sur son axe, en un mot, toute la nature serait en un moment replongée, je ne dis pas dans l'ancien chaos, mais dans une perte totale et le non-être. " Que font les religieux dans leurs longues prières, dans la récitation du saint office au milieu du silence de la nuit ? Ils implorent l'assistance divine
dont le monde a besoin pour se maintenir. Ils contribuent par là à la conservation du monde. Ils remplissent à regard du monde l'office que ijuelques justes eussent suffi à remplir à l'égard de Sodome et des autres villes coupables. Ils empêchent la foudre et le feu du ciel d'éclater sur un monde criminel et impie. C'est à eux surtout que le monde doit de ne pas crouler sous le poids de ses iniquités et de ne pas tomber en ruines.
Après ces considérations générales, lesquelles démontrent péremptoirement la haute utilité des ordres religieux, j'arrive à l'examen des principales accusations dont ces communautés sont l'objet.
Que leur reproche-t-on d'abord ? Ces religieux et ces moines de toutes sortes et de toutes couleurs, feraient mieux, dit-on, de quitter le froc, de cesser leur vie d'oraison et de patenôtres, et de se livrer à des travaux utiles.
Une première réflexion. Messieurs. Trouvez-vous sérieusement que la société soit si pauvre de ce que vous appelez des citoyens utiles ? Quelle est, je le demande aux détracteurs des moines, quelle est la profession qui menace de s'éteindre faute de titulaires ? Quel est le métier, le service, l'industrie qui languit faute de bras ? Voit-on de nos jours le spectacle navrant de portefeuilles de ministres attendant vainement que quelqu'un veuille bien s'en charger ? Le genre humain se meurt-il faute de médecins, ou sa maladie ne vient-elle pas plutôt de ce qu'il y en a trop pour le soigner ? La justice souffre-telle parce qu'on ne trouve plus de juges qui veuillent l'administrer, d'avocats qui défendent la veuve et l'orphelin ? Y a-t-il, dans toute l'échelle des ministères publics, quelque poste inoccupé et qu'on ne puisse remplir ? Au lieu d'accuser les religieux parce qu'ils s'enferment dans des monastères où ils se suffisent à eux-mêmes, il serait plus juste de les remercier de ce qu'ils diminuent d'autant le
nombre cent fois trop grand des prétendants à toutes les charges sociales, depuis les présidents de républiques, les gouverneurs de provinces, jusqu'aux derniers fonctionnaires de l'Etat, de ce qu'ils ne viennent pas eux aussi ( comme ils en auraient le droit ) ajouter à l'encombrement des professions libérales, des ministères publics, du commerce et de l'industrie, de ce que, contents de vivre simplement, frugalement, dans le silence et la prière, ils ne demandent aucune faveur et cèdent généreusement aux autres toutes leurs prétentions. Ce n'est pas de nos jours assurément qu'il serait reçu de dire : Moins de religieux, plus de fonctionnaires et de serviteurs publics. Plût à Dieu qu'il y eût un plus grand nombre de ces moines que Ton veut bien appeler inutiles ! La société s'en porterait mieux : elle n'étoufferait pas, comme aujourd'hui, suffoquée et littéralement sucée par des myriades de parasites et de sangsues dont toute l'utilité consiste à vivre aux dépens de l'Etat, c'est-à-dire aux dépens des autres.
Mais, au fait. Messieurs, est-il vrai que les religieux ne se livrent pas à des travaux utiles ? Voyons un peu. Un de leurs principaux emplois est de soigner les malades, de visiter les pauvres pour les secourir, de soulager toutes les misères, soit à domicile, soit dans les hôpitaux qu'ils fondent eux-mêmes, qu'ils soutiennent le plus souvent à leurs frais, et où la place du pauvre est toujours sacrée. Estce là une occupation sans profit pour la société ? Ecoutons à ce sujet un témoignage non équivoque, celui de Voltaire : " Les instituts consacrés au soulagement des pauvres et au service des malades ont été les moins brillants, mais ne sont pas les moins respectables. Est-il rien de plus grand sur la terre que le sacrifice que fait un sexe délicat, de la beauté, de la jeunesse, souvent de la haute naissance, pour soulager dans les hôpitaux ce ramas de toutes les misères humaines dont la vue est si humiliante pour l'or-
gucil et si révoltante pour notre délicatesse ? Les peuples séparés de la communion romaine n'ont imité qu'imparfaitement une charité si généreuse. " Ailleurs, parlant des écrivains qui se sont perdus en déclamations contre les ordres religieux considérés dans leur ensemble, le même Voltaire a dit encore : ''Il faut avouer que les Bénédictins ont donné beaucoup de bons ouvrages, que les Jésuites ont rendu de grands services aux belles-lettres, il faut béuir les Frères de la Charité et ceux de la Rédemption des captifs. Le premier devoir est d'être juste.'' Et pourtant on sait que Voltaire n'était pas scrupuleux à l'endroit de la justice.
Une autre occupation des moines est la prédication. C'est-à-dire que les moines travaillent à la diffusion de la vérité. A quelque point de vue que Ton se place, que l'on soit croyant ou incroyant, on doit admettre que l'Evangile est le plus beau, le plus sublime, le plus divin des livres. On est forcé par là même d'admettre que travailler, à faire connaître et apprécier ce livre, c'est travailler au perfectionnement intellectuel et moral du genre humain. Est-ce là une occupation inutile ?
Que font encore les moines ? Ils étudient. Ils ont été de tous temps, ils sont encore aujourd'hui les instructeurs des peuples. Qui niera que les monastères aient été les asiles de la science, le refuge des lettres et des arts ? Sans la plume patiente, infatigable des enfants de saint Benoît et de saint Bruno, l'antiquité tout entière nous serait inconnue. Supprimez les livres transcrits et composés par les habitants du cloître : le soleil disparaît, dans le monde intellectuel ; il ne reste plus d'autre lumière que celle des astres de la nuit. Tout-à-l' heure je vous citais le témoignage de Voltaire. Ecoutez celui de Gibbon dans ses lettres d'Atticus : " Un seul couvent de Bénédictins, dit-il, a plus contribué au progrès de la litté-
rature que les deux universités d'Oxford et de Cambridge. " Ajoutons que les religieux ne se contentent pas d'étudier pour eux-mêmes, d'amasser secrètement des trésors de science et d'érudition. Ils font mieux encore. Ils se vouent à l'éducation de la jeunesse dont ils forment le cœur en même temps que l'esprit, dont ils développent non seulement les qualités intellectuelles mais encore les qualités morales, se montrant partout les meilleurs instructeurs de la jeunesse.
Voilà donc, Messieurs, ces moines qu'on accuse d'être des citoyens inutiles, oisifs et paresseux ! '' En vérité, s'écrie Montalembert, dans sa célèbre introduction aux '' Moines d'Occident " , c'est là le vice de ces hommes qui, de l'aveu unanime, ont défriché de leurs mains la moitié de l'Occident, et dont les laborieuses veilles nous ont conservé toutes les œuvres de la littérature antique et les monuments de six siècles de notre histoire !
" La paresse des moines ! Mais qui donc, si ce n'est eux, a supporté le poids du jour et de la chaleur dans toutes les missions d'Orient et d'Amérique, dans les chrétientés persécutées de l'Europe, dans l'œuvre du rachat des captifs, dans la lutte contre les hérésies et contre les mauvaises mœurs et jusque dans l'administration spirituelle des peuples les plus catholiques ? Et qu'il ferait beau voir ceux qui ont le plus largement prodigué ce reproche aux moines, astreints, pour un seul jour, à cette vie de fatigues incessantes, de dégoûts, de privations, de veilles, de courses lointaines, qui est le partage du dernier des missionnaires ou du plus obscur des confesseurs, que les ordres monastiques fournissent à l'Eglise !
'' La paresse des moines ! Veut-on parler par hasard de ces moines, d'ailleurs peu nombreux, qui se livrent exclusivement à la vie contemplative ? de ces anachorètes, de ces émules des Pères du désert, qui, ayant appris;
à se contenter d'un nécessaire au-dessous même des exigences de l'ouvrier le plus misérable, croient bien avoir le droit de donner à leur âme le temps, la force, les aliments qu'ils dérobent, par un courage surhumain, à leur corps ?
" Nous avons déjà dit que pour tout chrétien la prière est le travail le plus légitime et le plus utile ; que contester cette vérité, c'est nier non seulement les principes de l'ordre monastique, mais les bases fondamentales de la religion tout entière. Nous ajouterons que toujours et partout les cénobites qui ont été les plus fidèles à la mortification et à la vie spirituelle sont précisément ceux qui, comme les Trappistes de nos jours, ont obtenu les plus merveilleux résultats dans l'agriculture, ou, comme les Jésuites, se sont le plus dévoués à l'éducation, aux sciences et à tous les travaux de l'esprit. "
La paresse des moines ! Parmi ces critiques si sévères, tous se sont-ils bien examinés ? Tous sont-ils assurés de ne pas tomber sous l'accusation qu'ils prodiguent à autrui ? Ces politiques, ces philosophes, ces hommes de lettres qui déclament contre l'oisiveté des moines, sont-ils donc toujours des citoyens si laborieux et si productifs ? N'ont-ils pas déjà vu s'agiter au-dessous d'eux une foule avide qui leur jette à leur tour l'épithète d'oisifs ? De quel droit le monde peut-il faire un crime aux religieux de leur fortune et de leur loisir plutôt qu'à tout autre propriétaire riche et libre de son temps ?
Du reste, Messieurs, si les ordres religieux ont acquis parfois de la fortune, s'ils sont devenus, grâce à leur vie de sacrifices et de privations, les propriétaires de grands domaines, il a été remarqué, et avec infiniment de raison, que, dépensant leurs revenus dans le lieu même d'où ils les tiraient, ils ont contribué par là à répandre l'aisance autour d'eux. Qu'est-ce que la société a gagné à les dépouil-
1er et à confisquer ces biens, fruits de tant de sueurs et de labeurs ? Les propriétaires laïques, qui ont remplacé les moines, dépensent leur avoir dans les villes, privant ainsi de secours précieux les populations agricoles aux dépens desquelles ils vivent. Hume fait cette remarque pour ce qui regarde les anciens monastères d'Angleterre en particulier : '^ Les religieux, dit-il, résidant toujours dans leurs couvents, au centre de leurs biens, dépensaient leur argent dans les provinces, parmi leurs tenanciers, et ils étaient regardés en Angleterre, ainsi qu'ils le sont encore dans tous les pays catholiques romains, comme les meilleurs et les plus indulgents des propriétaires. Quand les terres de l'Eglise furent distribuées parmi la noblesse et les courtisans, on en exigea des revenus plus considérables ; et pendant que les tenanciers avaient de la peine à en vendre es fruits, ces revenus étaient dépensés dans la capitale en chiens, chevaux, maquignons, laquais, cuisinières et servantes. "
Loin donc, Messieurs, que les religieux soient un fardeau pour la patrie, ils en sont les meilleurs ouvriers. Ils donnent à la société leurs veilles, leur intelligence, leurs sueurs, tout ce qu'ils sont, tout ce qu'ils ont, et ils n'exigent rien que le droit d'exister. Détruire les couvents, c'est tarir la source de toute une multitude de bienfaits. Pour leur rendre justice, il n'est pas nécessaire d'être chrétien, il suffit de n'être ni trop méchant ni trop ignorant.
Mais voici bien une autre accusation. Les monastères, dit-on, pouvaient être bons autrefois, au moyen âge par exemple, lorsque la civilisation était encore dans l'enfance. Aujourd'hui ils sont un hors d'oeuvre, nu véritable anachronisme, ils ne sont pas en rapport avec la société moderne.
La société moderne ! Il faut d'abord noii^ incliner en prononçant ce mot. Toutefois, après avoir rendu nos humbles hommages à cette société moderne, nous sera-t-il permis de nous demander ce qu'elle est, de quels éléments elle se compose, et pourquoi les ordres religieux n'y auraient plus leur raison d'être ?
Est-ce que par hasard, dans la société moderne, il n'y a plus d'enfants à moraliser, d'orphelins à protéger, de malades à soigner, de pauvres à secourir, d'insensés à garder ? Est-ce que dans la société moderne il n'y a pas d'ignorants à instruire, d'adolescents à préserver ou à corriger, de forçats à réhabiliter, de sauvages à civiliser ? La société moderne ne renferme-t-elle pas de ces âmes désenchantées de la vie qui ne veulent plus du monde et auxquelles il faut la retraite et la solitude ?
Ce n'est pas, je le crois, manquer de respect à la société moderne que de remarquer que le siècle où elle s'épanouit est un siècle de sensuaHsme, d'égoïsme et de volupté, que la civilisation dont elle se targue, tout admirable et prodigieuse qu'elle soit, offre bien des points de vue, ressemble beaucoup, sous plusieurs rapports, à la civilisation du paganisme, que jamais époque ne fut plus malheureusement féconde en faiblesses, en désordres, en crimes et en scandales de toutes sortes. Ne faut-il pas une compensation à ces désordres ? Ne faut-il pas une expiation pour ces crimes ? Et qui l'accomplira, cette expiation, si la société moderne chasse de son sein les âmes justes, les consciences honnêtes, les cœurs purs, les caractères élevés, qui ne se laissent pas entraîner par le torrent bourbeux sur lequel elle vogue à pleines voiles ?
N'en déplaise aux admirateurs quand même de la société moderne, ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui la misère intellectuelle est plus profonde que jamais. La vérité est attaquée de toutes parts, et les erreurs les plus
monstrueuses cherchent à la supplanter dans les esprits. Jamais époque n'eut plus besoin du travail consciencieux de ces hommes qui n'ont aucun intérêt à mentir et à tromper, et dont la vie entière est vouée à la recherche de la vérité dans toutes les branches des connaissances humaines.
Ce qu'il y a encore de certain, c'est que la misère morale aujourd'hui dépasse toute mesure. L'orgueil, la cupidité, la volupté forment comme trois immenses courants qui grossissent sans cesse et débordent de toutes parts. Qu'opposera-t-on à leur action désastreuse, si l'on ne permet pas à l'abnégation, au désintéressement, à la mortification de compenser le mal qu'ils produisent ?
Enfin, laissez-moi ajouter que la misère physique semble de nos jours plus profonde et plus générale que jamais. Le paupérisme a remplacé la pauvreté, la misère, en certains milieux, revêt les caractères d'un véritable chancre social. Où trouvera-t-on un meilleur remède à cette plaie hideuse de la société moderne que dans l'existence des ordres religieux, qui se constituent les amis, les serviteurs volontaires et dévoués du pauvre ?
L'intérêt, la passion de la jouissance, l'égoïsme, voilà assurément les pires ennemis de toute société ; et qui osera affirmer que ces ennemis n'infestent pas la société contemporaine ? Par son vœu de pauvreté, le religieux dit anathème à la morale de l'intérêt ; par le vœu de chasteté, il renonce à la morale de la jouissance ; par le vœu d'obéissance, il combat la morale de l'égoïsme. Il vit selon l'esprit, lorsque tant d'autres vivent selon la chair ; il étudie pour connaître la vérité et la pratiquer, lorsque tant d'autres ne cherchent dans les livres qu'une gloire vaine. Les religieux ne sont attachés à la terre par aucun lien. Tout ce qui est en eux appartient à Dieu. S'ils acceptent de la Providence des richesses, c'est pour les partager avec
ley autres ; leur fortune propre, ce sont leurs hymnes, leurs prières, leurs veilles et leurs larmes. ^' En vérité, s'écrie le protestant Leibnitz, j'avoue que j'ai toujours singulièrement admiré les ordres religieux. C'est une espèce de milice céleste sur la terre. Que peut-il y avoir de plus excellent que de porter la lumière de la vérité aux nations les plus éloignées, à travers les mers, les feux et les glaives, de n'être occupé que du salut des âmes, de s'interdire tous les plaisirs et jusqu'aux douceurs de la conversation et de la société pour vaquer à la contemplation des vérités surnaturelles, et aux méditations divines ; de se dévouer à l'éducation de la jeunesse pour lui donner le goût de la science et de la vertu, d'aller porter des secours aux malheureux, à des hommes perdus et désespérés, aux prisonniers, à ceux qui sont condamnés, aux malades, à ceux qui sont dénués de tout, ou dans les fers ou dans les régions lointaines ; et, dans ces services de la charité la plus étendue, de n'être pas même effrayé par la crainte de la peste. Quiconque ignore ou méprise ces choses n'a de la vertu qu'une idée rétrécie et vulgaire. "
Ces paroles de Leibnitz n'ont rien perdu de leur vérité ni de leur actuahté. Et s'il s'il est un temps où les ordres religieux peuvent rendre à l'humanité tout entière les plus grands services, c'est bien celui où nous vivons. Considérez en effet d'un regard d'ensemble le monde actuel. Que voyez-vous ? Dans les classes inférieures, la misère et l'ignorance avec leur cortège de sombres jalousies et de colères vengeresses. Dans les classes supérieures, le matérialisme, un luxe effréné, des plaisirs insolents, une soif insatiable de l'or. Au sommet de la société, l'insouciance des devoirs envers les petits ; au bas, les haines et les méfiances contre les grands ; partout, au lieu de l'harmonie et de la paix, la lutte et la désaffection. Ajou-
tez à cela rébranlement des convictions, l'abaissement des caractères, le mépris de l'autorité, une tendance de plus en plus prononcée à s'affranchir de toute loi et de toute contrainte, le doute sur Dieu, l'homme et le monde. Voilà quelques-uns des maux dont nous souffrons et qu'il faut guérir. Il le faut d'autant plus que le flot de la démocratie monte constamment, et tous les jours se gonfle davantage. Or, Messieurs, l'avènement des classes inférieures à la politique, s'il n'a pour contrepoids l'amour de l'ordre et de la vraie liberté, produit nécessairement ( la société moderne en sait déjà quelque chose ) l'anarchie d'abord, le despotisme ensuite, c'est-à-dire la ruine du droit et l'abus de la force.
Dans ces conditions, et en face de ces nécessités sociales, demander si les ordres religieux sont utiles, c'est demander si les malades ont besoin de médecins et de remèdes. Quels sont en effet, aujourd'hui, les ordres qui se multiplient le plus ? Ce sont les ordres enseignants et les ordres hospitaliers. A côté d'eux, il y a, dans une mesure beaucoup plus restreinte, les instituts fondés pour le ministère évangélique, et puis quelques ordres contemplatifs. Ces milices ont inscrit sur leur bannière ces mots: Charité, instruction littéraire, morale et religieuse, éducation, prières et pénitences, apostolat chrétien :
La charité, qui conduit vers le pauvre, des frères et des sœurs dévoués, le soulage dans toutes les manifestations de sa misère, le console dans toutes ses afflictions, fait briller l'espérance à ses yeux, expirer le murmure sur ses lèvres, et prive ainsi la redoutable armée des mécontents de ses soldats les plus dangereux;
L'instruction et surtout l'éducation, qui relèvent le niveau des intelligences, développent toutes les facultés de l'homme, lui donnent pour règle de conduite des principes et des convictions au lieu de passions et d'intérêts, et form^ent
des citoyens probes, moraux et éclairés, soucieux de tous les droits et ennemis de l'injustice ;
La prière et la pénitence pour ceux qui ne prient pas et ne se repentent pas, afin que la miséricorde de Dieu descende sur ces enfants ingrats dont les fautes et les crimes méritent toute la sévérité des arrêts divins ;
L'apostolat chrétien enfin, c'est-à-dire la prédication, les missions, l'administration des sacrements, le gouvernement spirituel, en un mot tout ce qui redresse les âmes, les fortifie et les purifie, tout ce qui leur rappelle leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes et tout ce qui les aide à accomplir ces devoirs.
Voilà le programme des ordres religieux de notre époque. Voilà les moines du dix-neuvième siècle. Voilà les services qu'ils rendent à cette société moderne dont ils sont les membres les plus zélés, les plus désintéressés, les plus précieux, à cette société dont ils seront avec l'Eglise les véritables sauveurs, s'il y a encore pour elle une chance de salut. Ils n'en sont pas les adversaires, mais les meilleurs amis. Ils ne condamnent pas les institutions légitimes de notre époque, ils les acceptent. Loin d'être les ennemis de la vraie liberté, ils la respectent chez les autreset la réclament pour eux-mêmes.
Et cependant on les poursuit sans cesse, on veut à tout prix les trouver en fautes, et, pour atteindre ce but, on n'hésite pas à se jeter dans les contradictions les plus bizarres. Si, à force de sueurs et d'épargnes, ils améliorent ou étendent tant soit peu leur propriété, on les accuse de s'enrichir, leur richesse est un danger pour l'Etat, il faut les spolier. Si leurs terres ne produisent pas une récolte abondante, on les accuse d'être paresseux, on dit que leurs abbayes sont des ruches de frelons ; et puisqu'ils ne savent pas tirer parti de leurs biens, il faut les spolier encore- S'ils partagent avec les pauvres les fruits de leurs travaux.
ils entretiennent la fainéantise, ils encouragent la mendicité. S'ils paraissent ne pas les partager assez largement, ce sont des hommes avares et qui ne voient que leurs intérêts. Quand ils mènent une vie austère, retirée et contemplative, ce sont des excentriques qui se séquestrent, qui annulent leur influence, et dont la société n'a que faire. Quand ils franchissent le seuil de leur couvent et se prêtent aux œuvres du dehors, ce sont des ambitieux, des chevaliers d'industrie, qui se jettent dans le siècle après avoir renoncé au siècle. S'ils se bornent au travail des mains, ce sont des ignorants et des hommes grossiers ; se livrent-ils à l'étude, ils sortent de leur vocation, qui est la mortification et la prière. S'ils appuient sur les principes, ce sont des esprits intolérants qui veulent ramener l'inquisition et les bûchers ; s'ils tiennent compte des faiblesses du siècle, s'ils n'éteignent pas la mèche qui fume encore, ils corrompent la morale, ils altèrent l'Evangile. S'ils sont nombreux, on leur défend de recevoir des novices ; et quand cette défense les a réduits à n'être plus que quelques vieillards, qui demain vont descendre dans la tombe, on déclare que, n'ayant pas de successeurs, leur patrimoine appartient tout naturellement à l'Etat. Voilà les reproches contradictoires dont on les accable. Et, comme dernier trait de ces procédés et de ces iniquités, quels sont ceux qui les accusent d'être trop riches ? des hommes cupides ; quels sont ceux qui les accusent d'être inutiles ? des hommes nuisibles ; quels sont ceux qui les accusent d'être corrompus ? des hommes débauchés ; quels sont ceux qui les accusent d'être hypocrites ? des hommes jouant toutes sortes de personnages. •Qui les accuse d'être ennemis de la société ? des révolutionnaires ne rêvant eux-mêmes que l'assassinat des princes, le renversement des trônes et la destruction des lois. Qui les accuse de former des conventicules secrets, et de cons-
pirer contre l'Etat ? des membres, pour la plupart, de ces ligues et de ces sociétés ténébreuses, d'où sortent toutes les conspirations.
Quel est donc. Messieurs, nous demanderons-nous en terminant, quel peut donc être le secret de l'inimitié vouée aux religieux ? Quel est le secret de cette haine sourde, active, implacable, farouche, amoncelée contre eux, et qui, dans un siècle oii l'on proclame si haut les droits de l'homme et la liberté pour tous, éclate dans des lois dictées par un véritable esprit d'ostracisme ?
Ah ! sachons le reconnaître, c'est qu'ils sont l'une des plus grandes forces catholiques. On en veut au catholicisme, on a juré sa ruine, et on l'attaque dans les ordres religieux, qui sont sa gloire, et sa meilleure défense. Les hommes qui ont dit : '' Le cléricalisme, voilà l'ennemi, " ces hommes-là voulaient dire surtout : " Les ordres religieux, voilà l'ennemi. "
A leurs yeux, les ordres religieux sont coupables, parce qu'ils enseignent et pratiquent des vertus qui sont la condamnation de l'orgueil, de la cupidité et du sensualimse de notre époque. On les hait, non pas parce qu'ils seraient hostiles aux véritables libertés modernes, mais parce qu'ils en usent trop bien. Il faut le dire, à la honte des détracteurs et des persécuteurs des ordres religieux, on les hait, parce qu'on est fatigué de leur dévouement, de leur abnégation, de leur amour de la vérité, de leur héroïsme au chevet des malades, sur les champs de bataille, partout où les attirent une douleur à soulager, des blessures à panser, quelque misère à secourir.
Nous lisons dans l'histoire de la Grèce, qu'un paysan, qui ne savait pas écrire, demanda à Aristide qu'il ne connaissait pas, de tracer le nom même d'Aristide sur la coquille destinée à voter l'ostracisme du grand citoyen. '' Est-ce qu'Aristide vous aurait fait tort en quelque chose^
dit au paysan le fils de Lysimaque ? — Je ne sache pas^ répondit le paysan, car je ne le connais même pas. — Pourquoi donc voulez-vous le condamner au bannissement et à l'exil ? — Parce que je souffre de l'entendre appeler le juste. "
Voilà précisément, Messieurs, le crime des ordres religieux. La société moderne souffre de les voir s'obstiner à enseigner et à pratiquer la vertu, la justice et la vérité.
Notre pays. Dieu merci, n'est pas descendu à ce degré de perversité. Il accueille volontiers, il respecte et il honore ceux que d'autres contrées persécutent. Il s'épargnera toujours, nous aimons à le croire, l'odieux et la honte d'un tel aveuglement et d'une pareille injustice.
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