PRONONCÉ DANS LA BASILIQUE DE QUÉBEC LE 1" FÉVRIER
Ipse dedil quosdam quidem apostolos.
C'est Dieu lui-même qui nous a donné quelques apôtres.
Eph., IV, IL
Eminence ^
Mes Frères,
La cérémonie funèbre à laquelle nous assistons, cérémonie qui a groupé dans les nefs de cette Basilique une foule si nombreuse et si recueillie, est par elle-même un éloge bien éloquent de celui qui en est l'objet.
Les cendres de Monseigneur Dominique Racine sont à peine refroidies, ses restes inanimés ne reposent pas encore sous les dalles du sanctuaire de sa cathédrale inachevée ;
1. Son Eminence le Cardinal E.-A, Taschereau, arc'ievequs de Québec.
et cependant voici que, par les ordres de Son Eminence le cardinal Archevêque de Québec, cette église métropolitaine revêt ses plus solennels habits de deuil, et de tous côtés on accourt pour honorer la mémoire, non pas d'un grand de la terre, non pas même d'un prélat célèbre par des actions d'éclat, par des écrits retentissants, ou encore par une longue et brillante administration de quelque florissant diocèse, mais pour honorer la mémoire du plus modeste, du plus obscur, de plus pauvre des Evêques.
Fait presque inoui, dans l'histoire de nos solennités religieuses, qu'un service funèbre soit célébré, dans la première et la plus vénérable église de tout le pays, avant même que la tombe se soit définitivement fermée sur la dépouille mortelle de celui pour qui nous venons tous verser des larmes et des prières ! Fait inoui qui parle bien haut à l'honneur du brave et noble Evêque trop tôt enlevé à notre admiration et notre amour, qui parle aussi bien haut à l'honneur du Prince de l'Eglise qui a commandé ces pompes funèbres à la première nouvelle du tragique événement dont la ville de Chicoutimi fut le théâtre samedi dernier.
Quelle est donc la cause d'une distinction si grande, si extraordinaire, qu'au premier abord elle nous paraîtrait même tenir de l'étrange ? Ah ! mes Frères, c'est qu'il s'agit ici d'honorer, dans la personne de l'humble evêque de cette lointaine région du Saguenay, un apôtre, un véritable apôtre dans toute la force du mot, de ce mot qui est pourtant le plus fort que puisse nous fournir le langage ecclésiastique lorsqu'il s'agit de désigner l'un de ces travailleurs infatigables qui ont consacré leur vie entière à cultiver, à arroser de leurs sueurs la vigne chérie du Seigneur, l'pse dédit quosdam quidem apostolos.
L'Apôtre ! Ce mot simple et sublime à la fois résume
aclniirablement toute la carrière, tant sacerdotale qu'épiscopale, de Monseigneur Dominique Racine, premier évêque de Chicoutimi.
Pour qu'un homme consacré au service de Dieu et de l'Eglise, puisse mériter, en droit et en vérité, un titre si grand devant la terre et devant le ciel, il faut qu'il ait été doué par Dieu lui-même d'un ensemble de qualités bien précieuses et bien rares. Mais il faut qu'il soit avant tout (personne, je crois, ne voudra contredire cette assertion), homme de conseil et d'action, homme de dévouement et de cœur.
Ici, mes Frères, plus j'examine les œuvres de Monseigneur Racine, plus je scrute les motifs qui l'ont dirigé dans toutes ses entreprises, plus j'étudie les traits admirables de cette belle figure de prêtre et d'évêque, plus aussi je me convaincs que rien vraiment chez lui n'a manqué de ce qui constitue l'homme apostolique. L'Apôtre n'a pas seulement à prêcher l'Evangile aux nations. Il lui faut en même temps fonder des églises, créer des œuvres dans lesquelles l'esprit de Jésus-Christ puisse se conserver et se perpétuer à travers les âges. Le succès d'une pareille mission requiert deux forces également nécessaires : le conseil et l'action ; le conseil qui ordonne, l'action qui exécute ; le conseil que la prudence dirige, l'action que le courage et l'énergie commandent.
Qui déjà ne reconnaît à ces premiers traits la sympathique figure de celui que nous pleurons ?
Jeune vicaire à Notre-Dame de Québec, après avoir fait ses études classiques et ecclésiastiques au Séminaire de la même ville, on le voit dès le principe déployer, dans la modeste sphère de son action, cette sagesse de-
dessein et cette énergie d'exécution, qui devaient le suivre sur de plus vastes théâtres.
Je ne puis ici me dispenser de rappeler que c'est lui qui, par son zèle actif et tenace sauva, de Toubli, probablement de la ruine, ce pieux sanctuaire de Notre-Dame des Victoires, d'où chaque jour tant de grâces et de bénédictions se répandent sur les fidèles de cette paroisse.
Curé de Saint-Basile? puis de Saint-Patrice de la Rivièredu-Loup, partout son esprit organisateur, son courage au-dessus de toutes les épreuves témoignèrent que le sang de l'apôtre bouillonnait dans ses veines, et qu'il était de la race de ceux qui s'épuisent et meurent au service de Jésus-Christ.
Mais Dieu le destinait à des travaux plus grands encore.
Une immense vallée venait de s'ouvrir au défricheur •canadien et appelait en même temps la semence évangélique. Son poste était tout trouvé : il fut nommé curé de Chicoutimi. Ici, mes Frères, commence à proprement parler cette vie de l'apôtre, dont les travaux antérieurs n'étaient qu'un prélude, et qui, se poursuivant à travers les diverses fonctions de curé, de vicaire forain, de vicairegénéral, devait s'épanouir par l'épiscopat et s'éteindre sous son pesant fardeau.
Qui dira les œuvres accomplies, le zèle déployé, les privations endurées par le dévoué curé de Chicoutimi dans l'intérêt des âmes dont il était chargé ? Qui dira son acharnement au travail, son assujettissement au devoir, et les prières fécondes où s'alimentait sa vertu ?
Aussi, quand vint l'heure où l'on jugea qu'il fallait donner un Evêque à cette pieuse contrée du Saguenay, encore pauvre de biens acquis, mais riche des espérances de l'avenir, l'opinion publique désigna de suite celui que Rome ne pouvait manquer de choisir.
Il ne nous est pas possible de renfermer dans le cadre
restreint de cet éloge funèbre tout ce qu'a fait Monseigneur Dominique Racine pour organiser et développer rimmense diocèse confié à sa sollicitude. Qu'il nous suffise de rappeler ses principaux titres à la reconnaissance de son pays.
Deux choses surtout contribuent à former un peuple : l'éducation religieuse, la culture du sol.
L'éducation religieuse forme l'esprit et le cœur du peuple ; la culture du sol le rend maître de la forêt et en fait l'artisan de la richesse publique.
Eh bien ! mes Frères, éducation et colonisation, voilà le double objectif des travaux et des efforts de Mgr Racine pendant toute sa carrière. Ceux qui ont visité le diocèse de Chicoutimi dans ces dernières années, se sont sans doute demandé comment dans un pays si nouveau et avec aussi peu de ressources, Mgr Racine était parvenu à bâtir une cathédrale, à fonder un grand et un petit Séminaire, deux couvents pour l'instruction des filles, et un établissement de charité publique. Le mot de l'énigme, c'est l'esprit de conseil et d'initiative, l'énergie presque surhumaine du premier évêque de cette jeune contrée.
Apôtre de l'Evangile, il l'était, vous le voyez, dans le vrai sens du mot. Il fut aussi l'apôtre de la colonisation, et c'est en très grande partie à son zèle infatigable que le district de Québec doit d'être relié aujourd'hui par une voie commode et rapide avec cette vaste et fertile contrée du Saguenay destinée à recevoir le trop plein de notre population toujours croissante, et à devenir avant longtemps le grenier fertile qui alimentera nos marchés. Autant Mgr Racine mérite le titre d'apôtre de l'Evangile, autant il mérite celui de patriote et de bienfaiteur de son pays par l'essor vigoureux qu'il a imprimé à la colonisation dans toute l'étendue de ce qu'on a appelé, et de ce que
Ton appellera de plus en plus justement, le '' royaume du Saguenay. "
Nous venons de voir l'homme de conseil et d'action ; voyons maintenant, en peu de mots, l'homme de dévouement et de cœur.
Les plus belles actions aux yeux des honames sont souvent bien petites aux yeux de Dieu. Que faut-il, au point de vue de la foi, pour frapper de stérilité les actes en apparence les plus éclatants et les plus féconds ? Un motif intéressé, un sentiment égoïste, une pensée de glorification personnelle, un retour malheureux sur soi-même, lorsque tout devrait être rapporté à Dieu, à ce Dieu jaloux à qui appartient tout honneur et toute gloire.
Le véritable dévouement, le dévouement désintéressé, est chose bien rare, même dans les vocations qui en exigent le plus.
J'ose dire que Mgr Racine Dominique a été un modèle accompli de cette abnégation complète, de ce sublime oubli de soi-même qui est le trait caractéristique de l'apôtre dans son type le plus parfait.
Tout pour Dieu, tout pour l'Eglise qu'il aimait d'un amour ardent et passionné, tout pour les âmes confiées à ses soins, tout pour son clergé dont il était le père tendre et adoré, tout pour l'avancement de ses œuvres fondées au prix de labeurs et de sacrifices sans nombre ! Pour lui-même, rien, jamais rien.
La Providence qui l'avait destiné à reproduire fidèlement sous nos yeux le dévouement apostolique des plus illustres fondateurs des nouvelles Eglises sut le préparer par degrés à la mission difficile qui lui était réservée, comme fondateur de l'Ëglise de Chicoutimi.
Curé, comme nous l'avons vu, d'abord de Saint-Basile, puis de la Rivière-du-Loup, il n'avait même pas de presbytère ; il logeait, soit dans une mansarde, soit dans l'obscur soubassement d'une pauvre sacristie ; mais il ne se plaignit jamais.
Le même sort l'attendait à Chicoutimi où tout était à faire. Il a été dix ans évêque ; et, sur ces dix années de labeurs ardus et fructueux, pendant lesquelles on voit s'élever par ses soins une magnifique cathédrale, des maisons d'éducation et de charité ; sur ces dix années consacrées tout entières à l'avancement, à la prospérité d'une région qui sera plus tard l'un des plus riches joyaux de notre domaine national, il a passé quelques semaines à peine chez lui dans ce qu'il appelait, avec une joie que je serais tenté de dire enfantine, sa maison, sa petite maison. Et pourtant cette maison, nous l'avons vue : le plus humble rentier de Québec aurait eu honte de l'habiter !
Soyons juste cependant. Il songeait à construire une résidence épiscopale convenable, non pour lui-même, — il se fût trouvé mal à l'aise, désorienté, lui l'apôtre, lui le missionnaire, dans un logement vaste et spacieux, — mais pour ses successeurs. Cette résidence n'est pas encore sortie de terre, il est vrai ; mais le successeur du prélatapôtre trouvera déjà recueillie, et soigneusement conservée, une bonne partie de la somme nécessaire pour qu'un jour l'Evêque du royaume du Saguenay puisse habiter chez lui et recevoir sous son toit les membres de son clergé. '
Homme de dévouement et de cœur ! Ah ! mes Frères, que ne puis-je, pour vous montrer sous ce jour, si beau le cher et regretté défunt, que ne puis-je évoquer ici des souvenirs personnels ! Mais la dignité de cette chaire ne l'autoriserait peut-être pas. Je puis du moins, avec une satisfaction bien légitime, en appeler au témoignage
de ceux qui, comme nous, ont connu intimement ce cœur d'or, cet ami fidèle, ce caractère sincère et loyal, cette nature franche et généreuse, de ceux qui comme nous ont été à même d'apprécier les remarquables qualités de l'intelligence sans doute, mais du cœur surtout dont ce noble évêque était doué, qualités qui se reflétaient si admirablement dans sa figure sympathique et expressive, dans sa démarche vive et décidée, dans sa conversation chaude et animée, toute pétillante de verve et d'esprit î Mais il faut me borner. Et pourtant vous me permettrez de rapporter un trait qui résume et éclaire tous les autres.
Il y a de cela deux ans. On était au cœur de l'hiver. De grands intérêts ecclésiastiques réclamaient à Québec la présence de Monseigneur Dominique Racine, comme aussi celle de ses collègues dans l'épiscopat. Il fallait traverser cinquante-deux lieues de neiges et de montagnes. L'évêque de Chicoutimi n'hésite pas ; et on le connaît si bien que personne ne doute qu'il sera l'un des premiers rendus à l'appel de son Métropolitain.
La réunion épiscopale terminée, il s'agit maintenant pour l'un des évêques de se transporter à Rome par la saison la plus rigoureuse. Le choix tombe sur Monseigneur Racine. Ne craignez rien ; ni sa fidélité ni son courage ne fléchiront. Mais avant de quitter Chicoutimi, il n'avait pas prévu ce voyage lointain. Eh bien ! le vaillant prélat se remet bravement en route pour le Saguenay, pourvoit rapidement aux besoins de son diocèse pendant son absence, et au bout d'une semaine ou à peu près il est de retour à Québec, prêt à s'embarquer pour la Ville Eternelle, ayant parcouru dans l'espace de quelques jours, par des routes neigeuses et impraticables, une distance d'environ cent soixante lieues.
Ah ! nous le voyons encore, au moment de ce départ
pour aller soutenir à Rome une seconde fois les plus chers intérêts de l'Eglise de Québec. Jamais, nous dit-il, sacrifice ne m'a tant coûté, j'en ai le cœur tout brisé! Mais le devoir était là. Il partit. Par sa loyauté et sa droiture, par cette manière nette et franche d'exposer une cause qui portait avec elle l'accent même de la vérité, il surmonta tous les obstacles et fit prévaloir les droits de la justice. Il laissa à Rome, dans l'esprit du Saint-Père et des cardinaux, l'impression la plus favorable, la plus profonde et la plus durable. Mais je m'arrête, mes Frères, et je me hâte de conclure cet éloge, bien imparfait sans doute, qu'il m'a fallu en quelque sorte improviser, et que l'amitié a imposé à ma faiblesse.
Tel a été l'homme, tel a été l'apôtre dont l'Eglise de Chicoutimi et de la province de Québec tout entière déplore amèrement la perte. Si, pour mesurer l'étendue de cette perte, il fallait ajouter une dernière considération à ce que je viens de vous dire, j'appellerais votre attention sur la vivacité des souvenirs qui s'attachent au nom de Monseigneur Dominique Racine, sur l'universalité des regrets que sa mort laisse dans nos cœurs.
Les sympathies qu'un homme reçoit pendant la vie sont quelquefois trompeuses ; elles peuvent prendre leur source dans un sentiment dissimulé d'intérêt et d'égoïsme. Il n'en est pas ainsi des louanges et des sympathies qui éclatent sur une tombe.
Or, quel spectacle s'offre à nous depuis quelques jours ? celui de l'émotion la plus profonde et de la douleur la plus universelle. C'est un concert général d'éloges et de regrets ; concert lugubre et solennel auquel prennent part le peuple, le clergé, les communautés religieuses de cette ville, tous les organes de l'opinion publique, enfin les amis sans nombre que comptait parmi nous le digne et saint évêque que la mort, l'impitoyable mort vient de coucher si brusque-
ment dans la tombe. Concert éloquent que celui-là, mes Frères, plus éloquent que ne pourrait être aucune parole humaine.
Hélas ! il n'est plus cet homme de Dieu, cet apôtre vaillant et intrépide qui jamais ne se laissa abattre par la grandeur du travail et par les difficultés de la lutte ! Je me trompe. Des hauteurs du ciel où déjà sans doute les anges qui président à nos éternelles destinées ont transporté son âme, la foi nous autorise à croire qu'il continuera de suivre de son regard paternel les progrès spirituels et matériels de ce peuple qui lui était si cher, de cette Eglise qu'il aima d'un amour si tendre.
Il n'est plus ; mais sa mémoire vivra dans ses œuvres, dans le cœur de son peuple et de ceux qui eurent le bonheur de connaître son mérite ou de jouir des charmes indicibles de son amitié. L'histoire de notre Eglise canadienne, sous le nom de Monseigneur de Laval, premier évêque de Québec, inscrira avec orgueil le nom de Monseigneur Dominique Racine, premier évêque de Chicoutimi.
O noble évêque, trop vite enlevé à notre affection, agréez ce suprême hommage rendu à votre mémoire, au nom de l'illustre métropolitain de cet archidiocèse à qui vous étiez si profondément dévoué, au nom de cette Université catholique que vous avez si généreusement servie, au nom de la ville de Québec tout entière qui eut les prémices de votre zèle, et qui vous a suivi avec intérêt et avec amour dans les diverses phases de votre carrière apostolique.
Nos prières et nos regrets vous accompagnent au delà de la tombe, et jamais votre souvenir, si haut placé dans notre estime et si cher à nos cœurs, ne s'effacera de notre mémoire.