DE BEAUPRÉ LE 22 JUILLET
Mes chers Frères,
Mgr TArchevêque de Cyrène, que les devoirs de sa •charge pastorale empêchent d'être présent à cette funèbre cérémonie, m'a prié de vous adresser la parole à sa place, afin de rendre en son nom, au nom du clergé et de la population catholique du diocèse, un dernier hommage à la mémoire du Révérend Père Fiévez.
La tâche qui m'est imposée est bien au-dessus de mes forces. Cependant, comment refuser de donner cette marque de profonde vénération à l'illustre religieux qui vient de nous quitter et qui emporte avec lui de si universels regrets, en même temps qu'il nous laisse de si grands exemples ?
Il me serait impossible sans doute de faire du Père Fiévez un éloge digne à la fois et du religieux lui-même et de la famille religieuse dont il a été l'ornement, l'édification et la gloire.
Puissé-je au moins, en face de cette tombe qui est à «lie seule la plus éloquente prédication, être l'écho affai-
bli mais fidèle des sentiments qui animent Mgr l'Administrateur, dont l'estime pour le Père Fiévez n'a été égalée que par celle qu'il porte à la Congrégation tout entière de saint Alphonse, des sentiments de ses frères en religion, ses compagnons d'armes et les plus intimes témoins de sa vie de religieux, des sentiments des membres du clergé et des fidèles de l'archidiocèse et de la Province de Québec tout entière, et plus spécialement des paroissiens de la bonne Sainte-Anne, qui ont eu plus souvent sous les yeux le spectacle de ses vertus, qui plus souvent aussi ont été nourris du pain fortifiant de sa parole soit au tribunal de la Pénitence, soit du haut de cette chaire.
Essayons de retracer brièvement les principaux traits d'une carrière si bien remplie qu'elle rappelle la vie, les vertus, les exemples, les travaux apostoliques de ceux de ses enfants que l'Eglise honore comme des saints et qu'elle propose à notre imitation.
Toute la vie du Père Fiévez peut se résumer en deux mots. Il fut un saint religieux et un grand missionnaire.
Lorsqu'un homme, doué d'une intelligence supérieure, de qualités hors ligne pouvant le conduire à tous les succès et aux plus hautes dignités, est déjà arrivé à la maturité de l'âge, et qu'il occupe, dans la milice sacerdotale, un poste d'honneur et de confiance, si cet homme se décide tout-à-coup, dans la plénitude de son indépendance, de sang-froid, après mûre réflexion, en dehors de tout entrai-nement juvénile, à faire le sacrifice de sa liberté et de sa volonté propre, il est certain qu'il se révèle et s'impose à l'attention universelle comme une âme d'élite, fortement trempée, appelée à atteindre les sommets les plus élevésde la vertu et de la perfection chrétienne.
Tel fut le Père Fiévez. Il avait quitté le monde pour se faire prêtre et avait par là même renoncé au plus bel avenir dans le monde et selon les idées du monde. Dans la milice ordinaire de Jésus-Christ où il s'enrôla d'abord, ses talents comme ses vertus lui ouvraient une carrière très brillante et des plus honorables. Déjà même il en avait franchi presque d'un bond les premières étapes, lorsque, s'arrêtant tout-à-coup, pris d'un désir irrésistible, inspiré d'en haut, de se sanctifier lui-même davantage tout en travaillant avec plus d'efficacité à la sanctification des autres, brûlant de consacrer irrévocablement et d'une manière complète à la gloire de Dieu et au salut des âmes les nobles facultés qu'il avait reçues en partage, il entre résolument dans la Compagnie de Saint-Alphonse et embrasse avec passion une vie de pénitence, de renoncement et de sacrifices. Sur le seuil même du monastère qui ouvrit avec joie ses portes à une vocation aussi sûre, à une recrue aussi précieuse, il abdiqua généreusement et pour toujours cette liberté et cette indépendance dont les hommes, les hommes supérieurs surtout, sont d'ordinaire, et avec raison, si fiers et si jaloux.
Le Père Fiévez, nature d'élite, caractère élevé, cœur d'or, intelligence de premier ordre, n'était pas homme à faire les choses à demi. Du moment qu'il se faisait religieux, il ne pouvait être qu'un parfait religieux.
C'est aussi le témoignage unanime, éclatant, que lui rendent, sans hésitation comme sans réserve, ses supérieurs et ses frères en religion. Et je puis ajouter que ce témoignage est confirmé par la voix populaire. Si nous n'avons pas été à même de le voir dans la retraite et la solitude du cloître, nous l'avons vu, le pays tout entier l'a vu et admiré dans sa vie publique, je veux dire dans sa carrière apostolique. L'amour que lui portaient nos braves populations, l'estime profonde, la vénération sans
bornes qu'avait pour lui le clergé, témoignent hautement non seulement de ses éminentes qualités comme orateur sacré et comme missionnaire, mais aussi de ses grandes vertus comme religieux.
Religieux, il l'était dans toute la force du mot. Il Tétait par la pratique parfaite des conseils évangéliques sans doute, puisque c'est en cela que consiste l'essence même de la vie religieuse. Il l'était encore par toutes les vertus qui se rattachent à ces conseils, par l'humilité, la douceur, l'amabilité, en un mot par toutes ces qualités spirituelles qui sont comme l'efflorescence naturelle de la vie religieuse, de même que les feuilles et les fleurs dont se pare et se couronne un arbre vigoureux et magnifique, sont le produit naturel de la sève intérieure et fécondante qui coule dans le tronc, les branches et les rameaux.
A l'exemple du divin Maître et des plus grands saints de l'Eglise, autant il était mortifié, sévère à lui-même, autant il se montrait miséricordieux, doux et conciliant pour les autres. Sa sainteté avait ce caractère persuasif et séduisant, qui attire et fait pratiquer la religion par am.our de Dieu sans doute et par souci du devoir, mais aussi à cause des beautés mêmes et des douceurs que la vertu porte avec elle. C'est là l'idéal de la perfection d'un religieux. C'était la sainteté du Père Fiévez.
J'ai dit encore, et c'est le second trait que je veux signaler dans la carrière du Père Fiévez, j'ai dit qu'il fut un grand missionnaire.
La nature avait été prodigue envers lui. Elle l'avait admirablement doué pour l'art si difficile et si délicat de la parole publique. Impossible de trouver dans un homme un plus heureux mélange de force et de douceur, de sim-
plicité et de noblesse, de beauté virile et de grandeur morale. Lorsqu'il paraissait dans la chaire de vérité, avec S8L haute stature, sa figure à la fois grave et douce, son regard clair, ferme et pénétrant, on sentait qu'on se trouvait en face d'un maître que la nature avait exceptionnellement formé, que la grâce et la vertu avaient singulièrement enrichi.
Le voilà qui parle. Dès les premières phrases prononcées lentement, avec mesure, d'une voix sympathique et harmonieuse, vous tombez sous le charme, de ce charme particulier, indéfinissable, que produit irrésistiblement la parole humaine maniée avec art, plus irrésistiblement encore la parole de Dieu, lorsqu'elle sort des lèvres d'un grand orateur sacré, d'un apôtre, d'un saint.
Son discours avance. Sa voix, grave d'abord, devient ■chaude et vibrante, sans cesser d'être douce et insinuante. Son geste — quel geste ! vous vous le rappelez — varié, souple, expressif, vient au secours de la parole et double la force de la pensée. Sa physionomie s'illumine, son visage se transfigure, son œil lance des flammes ; un courant magnétique sort de sa personne et circule dans tous les rangs de la foule suspendue à ses lèvres, agitée, émue, tour-à-tour effrayée, confiante et touchée, selon que le missionnaire met sous ses yeux les jugements inexorables de la justice de Dieu ou les ineffables mystères de sa miséricorde.
Vous l'avez, pour la plupart du moins, entendu et admiré, •et bien des fois peut-être. Et vous pouvez donc me rendre le témoignage que je n'exagère pas en parlant, comme je le fais, de l'immense talent oratoire du Père Fiévez. Je le dis avec assurance : il aurait brillé au premier rang sur les plus beaux théâtres de l'Europe, dans les chaires illustrées par les Ravignan, les Félix, les Lacordaire et les Monsabré. Et le fait que ses supérieurs, en acceptant
la tâche de conduire et de développer ce pèlerinage de la bonne sainte Anne, supérieur à tout autre dans TAmérique entière, à peine inférieur à celui de Notre-Dame de Lourdes, n'hésitèrent pas à envoyer au Canada, en même temps que d'autres illustres ouvriers, un homme de la valeur du Père Fiévez, ce fait seul prouve quelle haute importance les fils de saint Alphonse attachèrent à leur nouvelle mission, et quel vif désir ils eurent de traiter le Canada avec des égards vraiment exceptionnels.
Nous nous rappelons tous cette neuvaine admirable qu'il prêcha à la Basilique de Québec. La vénérable église put à peine contenir la foule qui s'y pressait. Et Dieu seul sait quelles grâces de salut, quels miracles de conversion furent le fruit de sa prédication !
Les Directeurs de l'Université Laval n'ont pas, non plus^ oublié les retraites qu'il donna à leurs élèves et aux hommes instruits de Québec. Nous ne pourrions jamais décrire l'enthousiasme qu'il produisit, ni calculer le bien qu'il fit aux âmes. Au sortir de ces sermons auxquels se rendait avec empressement l'élite même de notre société, on as-^ siégeait son confessionnal ; et les portes du Séminaire qui, par une coutume immémoriale, sont closes à neuf heures du soir, devaient rester ouvertes jusqu'à une heure avancée de la nuit pour donner libre passage à ceux qui, après avoir été remués jusqu'au fond des entrailles par les accents de sa parole, s'en allaient lui ouvrir leur conscience et lui demander le pardon de leurs fautes.
Le Père Fiévez, arrivé au Canada avec le premier détachement de Rédemptoristes, en 1878, a parcouru pendant seize ans, en qualité de missionnaire, non seulement les différents diocèses de la Province de Québec, mais aussi les principaux centres canadiens des Etats-Unis. Partout il a laissé l'impression la plus forte et la plus durable ; partout sa prédication a opéré des merveilles de renouvel-
lement spirituel, devS conversions et des transformations éclatantes.
Aussi le voulait-on, le demandait-on dans toutes les occasions, d'une extrémité à l'autre du pays ; et il lui fallait se multiplier pour répondre, autant que possible, aux nombreuses prières qui lui étaient adress^ées de toutes parts. C'était des campagnes entières qu'il entreprenait, des croisades qui duraient plusieurs mois consécutifs, pendant lesquels une mission succédait à une autre mission, ne lui laissant ni repos ni trêve, épuisant ses forces, compromettant sa santé.
Rien de surprenant si, à un âge relativement peu avancé, il ait dû se retirer du champ de bataille. Ses travaux excessifs, son zèle apostolique poussés jusqu'à l'héroïsme, avaient usé ses forces.
Rentré, depuis deux ou trois ans, dans l'obscurité de sa cellule, il fit dès ce moment le sacrifice de sa vie, et s'abandonna à la Providence comme un enfant se confie à sa mère. Le missionnaire aux accents entraînants, à la parole retentissante, à la vie pleine d'activité, de mouvement, de fièvre apostolique, était devenu tout-à-coup l'humble religieux qui cherche à se dérober aux regards, à se faire ignorer, qui ne songe qu'à la prière et à la pratique de sa règle. Ceux qui l'ont connu dans cette dernière phase de sa carrière, ses supérieurs, ses compagnons de cloître, les bons frères qui font partie de la famille de saint Alphonse, tous vous diront quel sujet d'édification il fut pour sa communauté ; ils vous diront aussi quelle était encore et plus que jamais la valeur de sa direction et de ses conseils.
J'ai dit : l'obscurité de sa cellule. On ne lui permit pas cependant de s'y enfermer entièrement. Il est vrai que, durant cette période de déclin, ses forces qui diminuaient graduellement, ne lui permettaient plus d'entreprendre de lourds travaux apostoliques ; cependant il était assidu au
confessionnal ; et, de temps à autre encore, dans les accalmies que lui laissait la maladie, on le voyait reparaître dans la chaire de cette Basilique. Ce qu'il avait perdu en vigueur physique, il le retrouvait en onction et en douceur. Ce n'était plus, il est vrai, le Père Fiévez des grandes retraites et des grandes circonstances ; mais c'était le Père Fiévez intime et bon, toujours disert, toujours persuasif, et parlant avec des accents qui empruntaient aux circonstances mêmes de sa maladie et de sa mort évidemment peu éloignée, une efficacité particulière, un charme touchant.
Il est donc mort, on peut le dire avec vérité, les armes à la main ; et sa fin, prévue depuis quelque temps, calme et tranquille comme sa conscience de religieux, a été celle d'un prédestiné et d'un saint.
Maintenant donc, mes Frères, que le Révérend Père Fiévez est disparu d'au milieu de nous pour aller recevoir là haut le fruit de ses labeurs, nous avons un devoir, un devoir sacré à remplir envers lui. Pendant toute sa carrière religieuse et apostolique, dans ce pays qu'il a adopté avec joie comme une nouvelle patrie, la patrie de l'obéissance devenue pour lui la patrie de l'amour, il s'est consacré, avec un zèle infatigable, au salut des âmes par la prière, par la prédication, par le ministère du confessionnal. Il est juste que, de notre côté, nous lui donnions un dernier témoignage de reconnaissance en offrant pour le repos de son âme nos suffrages et nos prières. Prions donc pour qu'il ne tarde pas à entrer, s'il n'y est déjà, dans les splendeurs du ciel, et à y recevoir la récompense due à ses vertus et à ses mérites.
C'est le vœu que je forme sur sa tombe, et c'est aussi la meilleure marque d'amitié que nous puissions témoigner au saint religieux et au grand missionnaire dont nous allons déposer les restes mortels sous les dalle? du sanctuaire de cette BasiHque.
Sermon &c pxiec b'habit et bc lprofc66ion
PRONONCÉ DANS 'l'ÉGUSE Oa TRÈS SAINT SACREMENT LE 2 JUILLET 1898
Tulerunl illum in Jérusalem, ut sisterent eum Domino.
Ils portèrent l'Enfant à Jérusalem pour le constituer sous la dépendance de Dieu.
S. Luc, II, 22.
Les récits de l'Evangile cachent de profonds enseignements. La leçon qui se dégage du texte que je viens de citer est tout à la fois simple et féconde en applications pratiques.
Jésus, homme, sous les exigences de la loi mosaïque, ouvre sa destinée par un acte de donation souveraine de ses puissances et de tout son être à son Père. N'est-ce point là, à le bien considérer, la règle nécessaire de nos vies à tous ? Raisonnablement, une créature consciente d'elle-même peut-elle prendre devant son Créateur une autre attitude que celle de la dépendance et de la soumission absolues ?
Ce qui est vrai de n'importe quelle existence humaine, Test encore plus de certaines existences qu'une vocation spéciale appelle à une plus parfaite imitation de Jésus- Christ. Le prêtre, le religieux, la religieuse réalisent par leur état même cette dépendance inévitable de toute créature vis-à-vis de Dieu. La vêture ou la profession d'une jeune fille dans l'église de sa communauté, qu'est-ce
autre chose que la reproduction fidèle de la présentation de Jésus au Temple ?
Votre fonction propre, mes chères enfants, comme membres de cet Institut, c'est celle de missionnaires. Vous êtes avant tout des Sœurs missionnaires. Vous vous préparez à la vie des missions, et vous vous mettez, par là même, sous l'entière dépendance de Dieu. Vous savez que, d'un moment à l'autre, une fois sorties du noviciat, vous pouvez être envoyées aux extrémités du monde, et cette perspective, loin de vous effrayer, fait votre plus grand bonheur.
Puisqu'il en est ainsi, laissez-moi vous dire deux choses : la première, c'est que votre vocation de Sœurs missionnaires vous fait prendre à l'œuvre de Notre- Seigneur Jésus-Christ une part très privilégiée et très glorieuse ; la seconde, c'est qu'il faut bien vous attendre et vous résoudre à ne remplir cette mission sublime que dans les conditions laborieuses et dures où votre Maître adoré a rempli la sienne.
L'œuvre de ce Maître, c'était de sauver le monde, de le sauver en lui apportant la vérité qu'il ne connaissait plus, mais surtout en expiant son péché, dans une rédemption pleine et abondante commencée à la crèche, achevée sur la croix, et dont l'homme aurait la facilité de s'approprier les mérites.
Sa mission visible une fois remplie, le principe universel de salut une fois posé, le Sauveur se choisit des auxiliaires à qui incomberait la tâche nécessaire de propager sa doctrine et d'appliquer les fruits bénis de la rédemption. Ce fut l'origine de cet apostolat officiel qui, dans la sainte Eglise, relève d'une consécration propre et incommuicable de sa nature.
Mais en dehors de cet apostolat hiérarchique, il s'est créé de notre temps pour la protection de l'Eglise, pour le plus grand bien des âmes, une milice admirable qui se recrute de jeunes filles, de femmes pieuses et dévouées, collaboratrices précieuses des apôtres de l'Evangile jusque dans les centres les plus éloignés du paganisme et de l'infidélité.
C'est comme une extension de la vocation apostolique, appropriée aux besoins actuels de l'Eglise. Lorsque saint Vincent de Paul appela dans la rue, sur la place publique, au milieu du monde, les vierges chrétiennes consacrées à Dieu, pour leur confier au grand jour, et en pleine société laïque, une mission de charité, cela pouvait paraître une nouveauté et une hardiesse. Ce n'en est plus une aujourd'hui. Supprimez l'œuvre de saint Vincent de Paul, et vous faites dans les institutions charitables de l'Eglise un vide immense ; vous privez l'humanité d'un secours inappréciable.
Ainsi en est-il des communautés de Sœurs missionnaires. Ainsi en est-il particulièrement, mes chères filles, de l'Institut des Franciscaines Missionnaires de Marie auquel vous avez le bonheur d'appartenir. Cet institut a été fondé par une femme à l'intelligence élevée, au cœur noble, ardent, et généreux ; il a été greffé sur le tronc vigoureux et plein de sève du Premier Ordre de saint François, cet Ordre essentiellement missionnaire dont les travaux apostoliques occupent dans les fastes de l'Eglise une place si glorieuse. Il n'y a guère que vingt ans de cela, et déjà son merveilleux accroissement étonne et rempUt d'admiration. Vos Sœurs, mes chères enfants, sont partout, dans les centres déjà conquis à la foi, comme ici même, pour y recruter des ouvrières de la vigne du Seigneur, et dans les contrées infidèles pour y aider les religieux missionnaires par les œuvres qui conviennent à leur sexe. Et quels services précieux ne ren-
dent-elles pas par la visite des malades, par le soin des pauvres, par les catéchismes ?
Dans la plupart de ces régions, encore assises à l'ombre de la mort, une Sœur, une religieuse jouit auprès des âmes d'une facilité de ministère, que le prêtre même le plus zélé ne saurait avoir. Bien des portes, fermées inexorablement au prêtre, s'ouvrent à la Sœur. La Sœur peut voir de près de pauvres créatures captives, et deux fois esclaves de leurs maîtres, à qui ne conviennent plus les noms sacrés d'épouses et de mères. La Sœur peut approcher des enfants, et, quand ils sont malades et mourants, en faire par le baptême des anges du ciel. La Sœur, par sa bonté, sa tendresse, l'empressement désintéressé et efficace de ses soins, réussit à inspirer l'estime de la religion dont elle se dit l'envoyée. Vos Annales, mes chères filles, les chroniques de votre Institut sont pleines de faits qui corroborent ce que je vous dis en ce moment. Le bien que peuvent faire aux âmes de saintes religieuses missionnaires est incalculable. Rien de plus beau, de plus grand, de plus propre à stimuler le courage, à enflammer l'ardeur des âmes généreuses que la vocation d'une véritable religieuse missionnaire.
Et c'est là la carrière que, sous l'inspiration de Dieu, vous voulez embrasser, mes chères filles. Apôtres, vous voulez l'être dans la pleine acception du mot, et autant que cela est possible à qui n'a pas reçu le sacrement de l'Ordre. Vous le serez très probablement un jour ; vous le savez, vous vous y attendez, vous vous y préparez dans ce noviciat où l'on vous forme à toutes les vertus de la vie religieuse missionnaire.
Ah ! je m'explique que cette perspective séduise de prime abord des âm.es fortes et nobles. Il y a dans l'Institut des Sœurs Franciscaines deux aimants puissants dont il sefait gloire, et qui seront à jamais le secret de tant de
vocations que n'effraient ni la rigueur de la règle ni la pauvreté de la vie. Ces deux aimants, vous les connaissez bien, mes chères enfants, et vous qui allez tout-àl'heure vous attacher d'une manière plus sérieuse et plus stable à cette communauté, et vous plus jeunes, plus inexpérimentées, mais non moins généreuses, qui allez revêtir les blanches livrées, objet de vos désirs et de votre ambition. Vous connaissez surtout le premier et le plus fort de ces deux aimants, l'adoration de Notre-Seigneur ; mais l'autre aussi vous attire, et bien des fois, j'en suis sûr, dans le secret de vos prières ou de vos adorations, vous vous êtes surprises à envier le sort de celles de vos sœurs, vos aînées et vos devancières, qui sont déjà en pleine jouissance de leur vocation de missionnaires. Vous vous êtes dit alors : ''Si j'allais, moi aussi, porter à tant de malheureux la connaissance de Dieu et de son Fils; si je pouvais moi aussi, avec mes vingt ans, devenir apôtre : quel bonheur ! Et comme il me semble que je serais agréable au Dieu miséricordieux qui n'est venu sur la terre que pour sauver les hommes, tous les hommes ! " Oui, bien des fois déjà, vous est apparue cette vision fascinatrice, bien des fois vous avez entendu cet appel intérieur ; et c'est pourquoi vous soupirez après le moment où ce saint désir se réalisera, où, sur l'ordre de vos supérieures, vous pourrez suivre jusqu'au bout la mystérieuse et décisive impulsion qui vous a fait quitter le monde et franchir le seuil de cette humble maison Franciscaine.
Dieu soit loué de ces nobles et touchantes aspirations, mes chères enfants ! Laissez-moi néanmoins vous dire qu'à l'exemple du divin Maître vous devez être dis-
posées à subir, à savourer même l'amertume des lassitudes, des tristesses, des craintes, des impuissances, des troubles, inséparables de la vie que vous embrassez.
''Ne fallait-il pas que le Christ souffrît et qu'il pénétrât à ce prix dans sa gloire ? " Ainsi doit-il en être de vous. Vous voulez être apôtres : vous devez donc, en vertu d'une obligation stricte et en quelque sorte professionnelle, vous soumettre, dans une souveraine plénitude d'acquiescement, aux exigences de l'apostolat. Oh ! je sais bien qu'à cette heure solennelle, et sous l'inspiration des grands sentiments qui emplissent vos âmes, tout vous paraît simple et facile. Mais le jour présent, fait d'émotion vive et de saint enthousiasme, passera. Il aura ses lendemains, et, au risque de jeter une ombre sur vos félicités, il est bon que je vous prémunisse contre les surprises et les tentations de l'avenir.
Sachez-le donc, mes chères filles : votre vocation de sœurs missionnaires, de sœurs blanches, comme on vous appelle ici, comporte une vie austère, dure, pénible à la nature.
Le corps, sans doute, on le dompte. Mais que dire des mortifications du cœur? Celles-là sont les plus douloureuses. L'éloignement, le cruel éloignement de tous ceux que vous aimez et qui vous aiment ; le souvenir imagé du foyer où vous aviez votre place ; la vision du père et de la mère qui vieillissent, de plus jeunes frères, de plus jeunes sœurs qui grandissent sans vous !. . . Assez, je ne veux" pas vous attendrir, vaillantes enfants éprises d'un dévouement sublime. Votre courage même, soutenu par la grâce, vous défendra contre la défaillance et le dégoût, et vous ne regarderez jamais en arrière. Auriez- vous plus tard à subir l'épreuve terrible, l'angoisse indicible qu'éprouva au jardin des Olives votre Maître adoré ; vous verriez- vous seules, abandonnées, délaissées ; auriezvous à passer par la crainte, le découragement, le
désespoir même : n'en soyez pas surprises. Vous n'êtes pas meilleures que votre Maître ; pas plus que lui donc vous ne méritez d'être épargnées.
Mais rappelez-vous toujours qu'à ceux qu'il presse de ses invitations, Jésus ne tend pas un piège. Le Sequere me (suivez-moi) qui a fait les premiers apôtres, qui vous fera apôtres à votre tour, porte en soi des ressources infinies de vaillance et de persévérance qui vous soutiendront jusqu'au dernier souffle dans l'accomplissement de votre mission sainte. Vous vous mettez à la suite du Christ ! Lui aussi vous suivra et restera avec vous. Jusqu'au fond des pires solitudes, vous le sentirez près de vous par sa présence eucharistique, et par l'effet de cette communion céleste qui, vous reposant des fatigues de la veille, vous réconfortera pour les dévouements du jour nouveau. Comme saint Paul, vous direz : ''Je puis tout en Celui qui me fortifie!" '^Qui nous séparera de l'amour du Christ ? ni les tribulations, ni les angoisses, ni la faim, ni les périls, ni les persécutions, ni même, s'il le fallait, le martyre ! "
Voilà le suprême secret : vous aimerez Jésus qui vous aime, et vous serez à la hauteur de tous les sacrifices et de toutes les fidélités.
Ne craignez donc rien : il y a déjà, et il y aura toujours proportion entre votre vocation héroïque et les grâces nécessaires à la bien remplir. Je vous l'affirme, je vous le promets, je vous le jure.
Vous n'échapperez pas sans doute aux inévitables lassitudes que la fragilité humaine comporte. Qui sait ? Vous pleurerez peut-être au souvenir du pays absent, de la famille abandonnée ; mais aux pieds du crucifix ou devant le tabernacle, vous sentirez qu'une main plus douce encore que celle de votre mère tempère vos tristesses et essuie vos larmes.
Qu'après Jésus, ô mes chères filles, la Sainte Vierge Marie, reine des apôtres, et votre Mère du ciel, soit votre meilleur secours ! Que les saints et les saintes, les confesseurs, les vierges, les martyrs de la grande famille religieuse à laquelle vous êtes si heureuses d'appartenir, vous protègent et vous soutiennent ! C'est la grâce que je demande pour vous du plus profond de mon cœur. Ainsi soit-il.