AVRIL
O Crux, ave, spes umca.
O Croix notre unique espérance, je te salue.
Une même pensée, mes Frères, un même solennel souvenir nous rassemble dans cette église en deuil. Nous sommes ici pour célébrer dès ce soir (et à juste titre, puisque l'agonie et la passion de Jésus-Christ commencent ce soir même), pour célébrer la mémoire de la mort de notre bien-aimé Sauveur. Et vous attendez de moi qu'aux pieds du divin Agonisant je me fasse l'interprète des sentiments qui surabondent dans vos âmes.
Il est sans doute arrivé à plusieurs d'entre vous de se trouver au lit de mort de quelque être tendrement aimé qui vous a prodigué des trésors d'affection et de tendresse, d'un père, d'une mère, d'un frère, d'un véritable et saint ami. A ce moment, quels souvenirs ont envahi vos âmes, et aussi peut-être quels regrets de n'avoir pas assez reconnu la bonté, les avis, les conseils, l'affection de l'être chéri que vous alliez perdre ! Je voudrais qu'auprès du lit funèbre de Notre cher Sauveur, Dieu mît en chacun de nous des sentiments semblables ; et pour vous a der à entrer dans ces dispositions, je m'arrêterai à trois pensées que nous allons méditer ensemble : Les souffrances et la mort de Jésus, ce sont les souffrances et 1 a mort de notre ami ; ce sont les souffrances et la
mort de notre frère ; ce sont les souffrances et la mort de notre Dieu.
0 Crux, ave.
Puis-je vous apprendre quelque chose, mes Frères, en vous disant que les souffrances de Jésus sont les souffrances de votre ami, du premier ami de vos âmes, de celui qui sera aussi le dernier, et dont les tendresses vous suivront sûrement au-delà du tombeau ?
Qu'est-ce que l'amitié parmi les hommes ? C'est un contrat spirituel formé entre deux âmes qui se promettent librement de s'aimer et de se soutenir toujours. Quelle profondeur, quel charme, quelle force, quelle vertu dans une franche et grande amitié ? Un ami véritable vous accompagne dans la vie, marche avec vous, veille sur vous, vous avertit de vos fautes, vous tend la main pour vous en relever, vous félicite de vos bons efforts, vous aide à les continuer, vous encourage à bien faire. Un ami véritable partage vos joies et vos douleurs, jouit, pleure, souffre, combat avec vous, et n'hésite pas, s'il le faut, à se sacrifier pour vous.
Et maintenant, s'il en est ainsi, et si telle est vraiment l'amitié sincère, quel ami je vous le demande, pourrezvous comparer au Sauveur Jésus ?
En est-il de plus ancien dans l'histoire de votre âme ? Vous étiez à peine en ce monde, et déjà une goutte de son sang jaillissait sur votre front et vous restituait vos droits d'enfant du Ciel. Dès lors il se liait à vous par le contrat d'une fidélité immortelle, contrat dont rien ne pourrait briser le sceau que votre propre ingratitude et votre inexcusable trahison.
Rappélez-vous les grâces de votre enfance chrétienne,
<le vos premiers combats, de vos premières victoires. Rap])elez-vous la grâce incomparable de votre première communion, alors que Notre-Seigneur vous prenait sur sa poitrine comme Tapôtre saint Jean dans la dernière Cène.
Puis, vous êtes entré dans les secrets de Tami, dans l'amitié familière de Jésus. Lui avez-vous été fidèle, il vous a comblé de biens; Tavez-vous trahi, comment s'est-il vengé ? En vous tendant les bras,et en bénissant vos repentirs.
Il a fait plus que cela. Il vous a donné cette preuve d'amour extrême de livrer sa vie pour vous. Le contrat d'amitié qu'il a fait avec vous, il l'a scellé de son sang.
Voilà l'incomparable ami dont nous contemplons ce soir l'agonie sanglante, à la mort duquel nous assistons par la pensée, par le souvenir, et avec qui nous sympathisons par mille sentiments d'amour, de regret, de repentir, et par de nouvelles et sincères promesses d'attachement et de fidélité.
Si cruel que soit le spectacle des souffrances et de la mort d'un ami, il en est un plus déchirant encore : c'est le spectacle des souffrances et de la mort d'un frère.
La nature alors ajoute aux angoisses de l'âme une sorte de souffrance physique et comme un déchirement particulier. Le sang de votre frère, c'est votre sang ; sa chair, c'est votre chair. Dans les douleurs que vous contemplez, dans la lutte suprême dont vous êtes témoin, je puis dire qu'il s'élève des sources mêmes de votre vie un cri d'angoisse inexprimable, témoignage d'une sympathie fondée sur la nature même et qui est le propre ouvrage de Dieu. Ce frère qui est là sur son lit de mort et qui va bientôt échapper à votre étreinte, il emporte avec lui dans la tombe quelque chose de vous-même.
Eh bien! mes Frères, voilà une juste image de ce quenous devons tous éprouver en contemplant la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car saint Paul nous le dit dans son épître aux Corinthiens : " Vous êtes le corps du Christ, et les membres d'un membre. " Jésus est directement, véritablement, substantiellement notre frère ; il est uni à chacun de nous par les liens d'une même naissance, de la même nature, du même sang.
Ne trouvez pas que cette doctrine soit trop forte. Elle est le fond même de la théologie de saint Paul. Ce grand apôtre ne craint pas d'appeler Jésus '' le premier d'entre ses frères, " et entrant dans le détail des effets surprenants de cette fraternité : '' Nous sommes, dit-il, les membres de son corps, nous sommes de sa chair et de ses os. " Il revient cent fois à cette doctrine qu'il résume enfin par ce mot : " Il y a bien des membres divers, mais tous ces membres ne sont qu'un seul corps, et ce corps est le Christ. "
Saint Paul ne pouvait mieux établir le mystère de notre unité fraternelle avec Jésus. D'autre part, le Sauveur lui-même nous en révèle la raison et le motif suprême, quand il dit à son Père : '' Mon Père, je désire que là où je suis, ceux que vous m'avez donnés soient avec moi. "
C'est là en effet toute la raison de cette fraternité.
Jésus sera notre frère sur la terre, afin que nous soyons ses frères dans le ciel. Il prendra notre chair misérable en ce monde, afin que nous ayons droit à l'héritage des enfants de Dieu. Il nous montrera son corps sanglant attaché à la croix, pour que nous ayons la grâce, glorieux nous-mêmes, de contempler un jour ce même corps glorieux assis sur les trônes éternels à la droite de Dieu son Père.
Voilà le secret profond, le secret admirable de cette communauté de nature, de chair et de sang, que Jésus- Christ veut avoir avec nous.
Mais ne nous y trompons pas, il y a à cette fraternité une condition essentielle : pour avoir droit de nous réclamer de Jésus-Christ dans la gloire, il faut que nous l'ayons suivi dans le combat, dans Tépreuve, sur la route du Calvaire, dans l'ignominie de la Croix.
Entrons donc en partage des souffrances de notre adorable et divin Frère. Souffrons avec lui en cette heure désolée, et tournés vers lui, disons-lui du fond de nos âmes : " O Frère, ô divin Frère, en cette heure de votre agonie, nous ne voulons pas vous quitter. Ce que vous êtes, nous le sommes avec vous. Nous souffrons avec vous ; votre soif nous dévore ; vos plaies nous déchirent ; vos défaillan- <îes nous abattent ; votre croix est notre croix, votre agonie notre agonie, votre mort notre mort."
Les souffrances de Jésus sont les souffrances d'un ami, nos cœurs ont compris cette pensée. L'agonie de Jésus €st l'agonie d'un frère, et à ce seul mot, c'est notre être tout entier qui frémit. Mais la mort de Jésus est la mort d'un Dieu, et j'avoue qu'ici notre raison même se trouble, tremble, et hésite à plonger dans un si profond mystère.
C'est bien vrai pourtant. Celui que nous contemplons suspendu à la croix, souffrant et mourant, celui-là même est Dieu.
Il le fallait, pour vous, pour moi.
Sans arrêter ma vue sur les abîmes d'infamie où était tombée l'humanité avant la venue du Rédempteur, sans regarder ces monstres humains qui, dans tous les temps, ont pour ainsi dire pris à cœur d'élever entre la justice divine et la terre d'insurmontables barrières, sans rappeler surtout cette prévarication universelle que tous les sacrifices des hommes sont impuissants à effacer devant
Dieu, je ne regarde que moi, je n'en appelle qu'à moimême, je n'en juge que par moi, et en face de la justice de Dieu que j'ai provoquée, en face de l'injure infinie que j'ai faite à la bonté, à la sainteté de Dieu, que puis-je faire autre chose que de m'ensevelir sous la honte de mes fautes dans un désespoir absolu de me pouvoir jamais racheter, fût-ce par le sacrifice volontaire de ma vie ?
Mais que vois-je, qu'entends-je en ce jour et à cette heure même ? Quelle est cette victime humiliée qui seprésente et entreprend de satisfaire pour moi, pour vous, pour tous ? '^ 0 Jésus attendu, Jésus prédit, Jésus désiré, si grande que soit votre charité, si profond que se révèle votre dévouement à nos malheurs, c'est en vain que vous serez attaché à la croix, si vous n'êtes pas Dieu ! Si votre sang, si votre mort n'est pas d'un prix infini, votre chair immolée ne saurait réparer une offense infinie. "
Mais pendant que nous parlons ainsi, mes Frères, d'étonnantes clartés se lèvent devant nos regards.
Ce Jésus qui va mourir, il a prédit sa mort, il l'a fait prédire par les prophètes. Il meurt, mais sa mort, c'est lui-même qui l'a commandée. Il est sur la croix comme un prêtre est à l'autel. Il est à la foi^ la victime et le pontife, victime volontaire, pontife souverain.
Il meurt, mais il entoure sa mort de prodiges et de miracles : son dernier soupir semble jeter l'univers dans le trouble le plus profond. La nature entière proclame, à sa manière, que Celui qui meurt est son Roi.
Il meurt, mais c'est alors même qu'il triomphe de la mort.
A ces traits, qui ne reconnaîtrait la présence réelle et l'action toute puissante d'un Dieu? Car prtjire sa mort, commander à la mort, faire de la mort un instrument de vie, triompher de la mort au milieu même de sa victoire,, ce n'est certes pas l'ouvrage d'un homme. C'est donc un
Dieu qui meurt sur la croix, et nous devons répéter avec le centurion frappé et stupéfié des choses qu'il a vues : " Celui-ci est vraiment le fils de Dieu. "
En face de cette Croix sur laquelle meurt notre ami le plus sincère et le plus fidèle, notre frère le plus aimant, notre Dieu si bon et si miséricordieux, pleurons ensemble, mes Frères -et mes Sœurs, sur ses souffrances et sur sa mort, pleurons surtout sur nous-mêmes, sur nos péchés et nos ingratitudes.
Pleurez, âmes fidèles et dévouées, qui faites de la croix vos méditations de chaque jour, sur l'incrédulité d'un si grand nombre qui s'obstinent à ne pas reconnaître Jésus- Christ et qui, semblables aux Juifs du Calvaire, passent devant la croix en branlant la tête et défient outrageusement la divine Victime.
Pleurez sur les scandales et les crimes qui remplissent le monde. Que vos larmes, vos prières, vos expiations, apaisent la colère d'un Dieu si souvent et si douloureusemefit blessé dans son amour pour nous.
Mêlons tous, dans un même sentiment religieux, nos larmes et nos repentirs.
C'est le meilleur hommage que nous puissions rendre à la mémoire de Celui qui nous aima d'un cœur si grand, et dont tout le monde chrétien célèbre, comme une date immortelle, le mystérieux trépas.
— OfcSSCFail»-
Sermon be prise Mbabit