AU SÉMINAIRE FRANÇAIS
Il y a un an, quelques élèves du séminaire français à Rome, désireux de s’instruire, profitaient du séjour parmi eux de deux pères bénédictins de Solesmes, pour se faire initier aux secrets des mélodies grégoriennes. Etonnés et bientôt séduits, ils voient leurs rangs grossir : une schola est formée, et quelques leçons lui suffisent pour qu'elle ose tenter dans l'église du séminaire une exécution suivant le graduel et la méthode du P. Pothier.
Malgré la timidité et la faiblesse relative de voix sans expérience, la messe Reminiscere , du deuxième dimanche de carême, obtient un succès complet. Les oreilles les plus délicates ont goûté cette manne musicale vraiment céleste.
On demande une seconde exécution. La messe Lœtare , du quatrième dimanche, n’a que des chefs-d’œuvre mélodiques, d’une expression tour à tour vive et tendre.
Il y a déjà loin de cette exécution mouvemen-
tée et rythmique aux lenteurs fatigantes et monotones du plain-chant moderne auquel on était habitué. Le contraste est plus frappant encore lorsqu’on entend les éclatants jubili de Pâques. — Il fallait la sanction ou la censure des hommes de l’art.
Ce jour-là, le P. Angelo de Santi, jésuite, l’instigateur officiel de la réforme de la musique religieuse en Italie et de la restauration du chant liturgique ; le baron Kanzler, jeune et intelligent dilettante de Rome, qui se livre avec un cercle d’artistes à l’étude et à l’exécution de la polyphonie classique, et quelques autres personnages de haute compétence, se font les juges des mélodies grégoriennes. Après les avoir entendues, ils ne peuvent taire leur surprise et leur admiration. Plus tard, le chanoine Bonuzzi, organiste et musicologue bien connu, assistera incognito à une messe chantée au séminaire français et ne pourra s’empêcher d'exprimer sa satisfaction et son enthousiasme : « Ce chant a été pour moi, écrit-il, une vraie révélation. » Le maître de chapelle de Saint-Louis des Français, M. l’abbé Mont-Piton, traduira dans les mêmes termes la même impression.
Chaque dimanche amenait de nouveaux auditeurs à Santa-Chiara ; tous étaient frappés, ravis. Mais surtout, la piété des exécutants trouvait dans ce nouveau chant des satisfactions toujours nouvelles ; et les offices du chœur leur
empruntaient un éclat et un charme inconnus.
Aussi le zèle avait entlammé les moins ardents. Les bénédictins étaient partis. Un de leurs disciples continua leurs leçons pendant la fin de l’année. Bientôt les vacances dispersèrent les membres de l’humble schola grégorienne dans toute la France : plus d’un se fit l’apôtre et l’écho des mélodies de saint Grégoire. Ce zèle assurément n’avait rien que de louable.
Dans une audience accordée le 18 août 1890 au R. P. de Santi et au chevalier Gallignani, maître de chapelle de la cathédrale de Milan, le Saint-Père, protestant avec indignation contre les insinuations malveillantes et calomnieuses d’un journal français, affirma avec énergie que le Saint-Siège a déjà concédé et veut maintenir la liberté, relativement au choix des livres choraux pour l’usage pratique dans les églises, a Quella libertà che la Santa Secle hagià concessa e vuole ora mantenuta intorno alla scelta de libri corali per Vuso pratico delle cliiese (1). » Cette liberté si nettement affirmée, le Saint-Siège allait bientôt lui-même la mettre en pratique, et la confirmer par des faits, dans une circonstance solennelle, en faisant exécuter officiellement les mélodies grégoriennes ramenées à leur pureté primitive.
(1) Cf. Osservatore Romano et Civiltd Cattolica , août et septembre 1890.
La reprise des cours dans les universités de Rome ramenait au séminaire français, au mois de novembre dernier, ses nombreux élèves. L’étude de la musique grégorienne revendiquait une place importante dans le programme de l’année, à côté des hautes études de la philosophie, de la théologie et du droit. Des cours de chant sont organisés et confiés à la direction des meilleurs maîtres parmi les élèves. On suit les leçons dedom Sclimit ; le solfège fait l’objet spécial des cours inférieurs, tandis que dans les hantes classes, la théorie s’allie utilement à la pratique.
Dès le premier dimanche, la scliola, composée de débris anciens et de recrues nouvelles, reprend les exécutions mélodiques hebdomadaires.
Un certain renom la signale au dehors, et bientôt l’église de Santa-Chiara, appelée avec emphase a le Conservatoire du chant grégorien antique », devient le rendez-vous de plusieurs musiciens, de professeurs et d’élèves d’autres séminaires. Une circonstance providentielle fournit au plain-chant l’occasion de retentir ailleurs que sous les voûtes de l’ancienne chapelle des Clarisses.