LE SÉMINAIRE DU VATICAN A SAINTE-MARTHE
Le 5 mars, en effet, un « essai de musique sacrée », offert par les élèves du séminaire du Vatican au Souverain Pontife, qui daignait en accepter explicitement l’hommage à l’occasion du centenaire de saint Grégoire, attirait dans leur chapelle Sainte-Marthe, près de Saint- Pierre, une élite du clergé, de la noblesse romaine, des artistes et des professeurs en renom. Son Eminence le cardinal Rampolla présidait cette solennelle séance.
L’initiative et la direction de ce concert religieux étaient dues au P. de Santi. Le programme comprenait trois parties : les deux dernières étaient réservées aux grands maîtres, Palestrina, Orlando di Lasso, Gounod, Gallignani, dont plusieurs morceaux furent interprétés avec une rare perfection par un chœur de vingt voix à peine, choisies dans un séminaire qui compte environ une centaine d’élèves d’àges divers. Bel exemple à proposer aux élèves du sanctuaire ! Que de reproches on épargnerait à l’Eglise, si l’on formait le goût esthétique des jeunes clercs par l’étude, aussi utile qu’attrayante, des chefsd’œuvre de la musique sacrée !
Mais il est un exemple plus précieux encore donné par le séminaire du Vatican dans l’occasion présente. La première partie du programme revenait au chant liturgique, au chant grégorien. Le P. de Santi en esquisse à grands traits l’histoire dans un magnifique discours, qui sera certainement un des plus beaux monuments élevés en l’honneur de saint Grégoire, dans son treizième centenaire. La haute compétence et le prestige de l’auteur, les éloges du Souverain Ponlile, qui a demandé la publication de ce document, lui donnent une importance capitale. Son titre seul le recommande à l’attention de tous : Grégoire le Grand, Léon XIII et le chant liturgique. C’est un rapprochement frappant de vérité entre les deux Pontifes, éga-
TT-zr
lement amis des lettres et des beaux-arts, tous, deux réformateurs du chant sacré. Grégoire le Grand recueille, compose et transmet à l’Eglise le trésor de ses mélodies. Léon XIII encourage par ses conseils et ses faveurs ceux qui travaillent à rendre à l’Eglise ce même trésor, qu’elle a perdu depuis plusieurs siècles.
Revertimini ad fontes sancti Gregorii . Nul Pape n’a pu dire cette parole avec autant de vérité que Léon XIII. Sous les auspices du Saint-Siège, les archéologues ont fouillé l’antiquité ; ils ont découvert des manuscrits ensevelis sous la poussière dans les bibliothèques ; ils les ont déchiffrés et ils ont traduit exactement en notes modernes ces textes mélodiques écrits avec un alphabet musical jusqu’alors inconnu.
« Pour l’histoire de la musique sacrée, dit le P. de Santi, c’est là une des plus grandes et des plus importantes découvertes de ce siècle. On retrouve ce qu’on croyait à jamais perdu ! Cependant pour ce qui est proprement de Yart y c’est un mince résultat. Nous avons sous les yeux une longue série de notes, mais sans vie. Comment les grouper ensemble?... Quel est leur rythme propre ? Car, sans rythme il n’y a pas de mélodie possible. » L’orateur, se livrant alors à l’entraînement de sa pensée, emprunte à l’Ecriture une de ses plus saisissantes images, dont il fait une application aussi juste qu’originale.
« Les notes grégoriennes , qu’on me permette la comparaison, étaient semblables à ce champ d'ossements épars et desséchés que vit Ezéchiel... Fili hominis, putosne vivent ossa isla? Telle était la demande que.s’adressaient l’un à l’autre les musicologues, jusqu’en 1880 environ. L’Ezéchiel qui répond pour tous, c’est l’illustre fils de saint Ilenoit de l’abbaye de Solesmes, dom J. Pothier: Ecce ego intromittam in vos spintuin , et vivetis. De lait, dom Pothier étudie avec plus de soin les manuscrits neumatiques, et, mettant à profit les travaux de ses devanciers, et plus encore les ressources de sa vaste érudition en matière d’histoire, d’archéologie, de littérature et d’art, il découvre, dans la forme même et la disposition des neumes, la loi qui règle le groupement des notes. Et voilà que, accessernnt ossa ad ossa, unumquodque ad jnnctnram suant. Les traités théoriques du moyen âge, les lettres romaniennes, le caractère des neumes, le mouvement de la mélodie lui font trouver l’expression propre au chant liturgique: El vidi, et ecce supra ea nervi et carnes ascenderunt, et extenta est in eis cutis desuper. Il réussit enfin à nous rendre, plein de fraîcheur, de couleur et de vie, le grand et vaste dépôt des mélodies grégoriennes : El ingressus est in ea spiritus et vixerunt : sleteruntque super pedes suos exercitus grandis nintis valde. ;> (Ezéch. XXXVII.)
Tout le monde se montre curieux d’entendre
un spécimen de ces corps mélodiques, glorieusement ressuscités.
Le P. de Santi fait exécuter aussitôt par sa schola deux mélodies grégoriennes, dont les archives de Saint-Pierre renferment les textes, de tout point conformes aux plus anciens manuscrits de la bibliothèque du Vatican et au Graduel de dom Pothier.
Nul parmi les auditeurs ne reconnaît dans ces mélodies neuves, d’une allure vive, d’une richesse et d’une ampleur inconnues, d’une extrême délicatesse de nuances, ce chant qui lasse et opprime la piété des fidèles dans la plupart de nos églises par sa lourdeur et sa fastidieuse monotonie.
On croit, au contraire, entendre les suaves accents de la schola de Saint-Pierre ou de Saint- Jean de Latran, modulant une mélopée de saint Grégoire, sous la direction de cet illustre maître.
La leçon de plain-chant devait être complète. A l’exécution des deux mélodies antiques, succède l’exécution de deux morceaux choisis dans l’édition médicéenne, et interprétés suivant les principes de dom Pothier. Les auteurs de cette édition n’ont pas eu la prétention de reproduire les mélodies anciennes ; il est difficile dans la pratique d’en tirer parti ; cependant, grâce â la méthode de dom Pothier et à l’intelligente application qu’en fait le directeur, quelque chose du rythme grégorien a passé dans le texte non-
veau et en a rendu l’expression assez vivante et correcte.
AU CELIUS
Huit jours après, bon nombre des mêmes auditeurs se donnaient rendez-vous dans l’église de Saint-Grégoire le Grand au mont Celius.
C’était le 12 mars, fête du saint Pontife.
Pour satisfaire leur dévotion et rendre un hommage particulier à saint Grégoire, la schola du séminaire français avait obtenu l’autorisation de chanter ses mélodies dans l’église même où, suivant la tradition, l’immortel musicien les avait ordonnées et composées.
L’Osseruatore Romano du lô mars termine la courte relation de cette fête par cette réflexion aussi juste que piquante :
« Celui qui n’a d’autre idée du chant grégorien que celle qu’il s’est formée dans les églises, où deux ou trois chantres avec des voix de stentors font à qui criera le mieux et frappera avec la plus grande force des poumons chaque note du chant, ne peut s’imaginer quel coloris, quelle suavité, quelle douceur ont ces saintes mélodies de nos pères qui, pour la première fois après tant de siècles d’oubli, se sont fait entendre au Celius. »
Un mois plus tard, elles devaient y retentir
une seconde fois et dans des circonstances plus solennelles encore.
Le 19 mars, fête de saint Joseph, le séminaire français célébrait l’inauguration de ses bâtiments, enfin achevés, par de grandes fêtes littéraires, artistiques et religieuses. La chapelle de Saint-Jean de Latran exécuta une messe du maestro G. Capocci. A ces éclatantes symphonies la schola du séminaire mêla ses chants grégoriens. Si l’on dut admirer d’un côté le talent de l'artiste bien connu à Rome, la hardiesse de ses conceptions, l’expression variée de sa musique et le fini de l’exécution, de l’autre, la simplicité originale, la suave mélodie des cantilènes grégoriennes ne furent pas moins appréciées. Le lendemain, le cardinal Parocchi, n’écoutant que le jugement de sa piété satisfaite, invitait officiellement le séminaire français à couronner, par ses chants, les fêtes du centenaire de saint Grégoire, au Celius.
Il adressait en même temps une invitation au révérendissime abbé de Solesmes et le priait d’assister,par lui-même ou par ses représentants, à ces fêtes grégoriennes.
De fait, quelques jours avant le solennel Triduum , dom Pothier et dom Mocquereau, ce dernier directeur de la Paléographie musicale, arrivaient à Rome.
Le jeudi 9 avril, ils assistaient a une exécution de leur plain-chant, dans la basilique de Saint-Paul hors les Murs, et applaudissaient aux premiers succès obtenus devant un public nombreux par les Bénédictins italiens.
Nous ne parlons pas des solennités qui ont eu lieu les jours suivants à Saint-Jean de Latran et à la basilique vaticane, de la messe de Palestrina, dite du Pape Marcel, exécutée par la Chapelle Sixtine, sous la direction du célèbre Mustapha ! Tout est grandiose et religieux dans cette œuvre du maître incomparable î Son exécution, d'un coloris varié, et d’une ampleur savamment ménagée, rappela les plus beaux triomphes de l’antique chapelle.
Mais le plain-chant qu’elle fit entendre à diverses reprises, habillé d’une harmonisation rudimentaire, chargé de fades artifices, contrastait singulièrement avec la musique palestinienne. On dit que.c’est la méthode traditionnelle à laquelle la Sixtine tient beaucoup. — Pourquoi ? — Sans doute, remarque la Civilta cattolica , pour garder le souvenir des premiers efforts que fit l’harmonie avant d’être un art.
C’est à Saint-Grégoire qu’eut lieu la solennité la plus intéressante. Elle y commença le samedi soir par la psalmodie des vêpres, qui furent chantées le lendemain aussi par le Séminaire
français. Grande fut la stupéfaction des Romains, habitués à entendre des offices qui absorbent le quart du jour, des psaumes dont les plus courts dépassent la demi-heure : dans moins de trois quarts d'heure, tout était fini au Célius ; et plus d'un parmi les assistants entendit. pour la première fois de sa vie peut-être, l’office entier de vêpres, dans une église de Rome, un jour de grande fête.
Le dimanche 12 avril, à la messe pontificale célébrée par le cardinal Parocchi, l’église de Saint-Grégoire était comble. De nombreux prélats italiens et étrangers, parmi lesquels on remarquait avec plaisir l’archevêque d’Athènes, les évêques de Rodez, de Montpellier, d'Amiens ; des musiciens d’un grand renom, le P. Angelo de Santi, Gallignani, maître de chapelle à Milan, Tebaldini, à Venise, des professeurs et desdilettanti de Rome etd’ailleurs,étaient venus rendre hommage à saint Grégoire le Grand, et prêter une oreille attentive à sa musique.
Comment fut-elle exécutée ! Quelle impression fit-elle? Tous ceux qui avaient le droit déjuger et de se prononcer manifestèrent la plus vive satisfaction. Cette fraîcheur de vie et de coloris, ce nerf particulier, ce mélange de gravité et de douceur, celte richesse de neumes, ce rythme toujours égal, les avaient étonnés et ravis. «. Le joyeux Alléluia , disait le cardinal-vicaire, semblait la préface de Y Alléluia des anges. »
« C'est la plus belle messe que j’aie jamais entendue à Rome », ajoutait un illustre prélat anglais. Une oreille indiscrète surprit cette conversation entre deux Italiens : « Voilà un chant qui fait prier. — Je ne sais pas si l’on priait beaucoup ; dans tous les cas, il y avait un grand silence à l’église. »
Cependant quelques notes discordantes ont essayé, mais en vain, de troubler l’accord de ce concert de louanges.
Le Fanfulla, journal libéral de Rome, donne le ton en insérant dans ses colonnes le jugement inconsidéré d’un correspondant, qui avoue ingénument, après, son incompétence et son erreur. Certaines autres feuilles,insignifiantes et de même couleur, répètent à peu près la même antienne, et condamnent sans pitié les mélodies grégoriennes antiques.
Mais peu importe ces critiques partiales et peu fondées. Les hommes de l'art se sont prononcés et les journaux les plus sérieux de l’Italie ont reproduit et reproduisent chaque jour leur jugement favorable sur la messe de saint Grégoire, sur la méthode et l’œuvre musicale des Bénédictins français. « Pour moi, dit Tebaldini, dans une lettre à Fanfulla, pour moi, disciple de l’école allemande, formé à ses traditions, je rends un hommage sincère et sans parti-pris a .la valeur des découvertes de dom Pothier, et je soutiens que par sa méthode, nous, Italiens,
nous pourrons arriver a une vraie restauration du chant grégorien. »
(( L’effet de la messe de saint Grégoire, dit-il encore dans la Défense de Venise, fut admirable et la fusion des voix surprenante. » La Gazette musicale de Milan publie également quelques lignes significatives d’un juge impartial : (( Le système du P. Pothier, on peut le dire, a été sanctionné par l’approbation générale, et la schola du Séminaire français a fait un grand progrès dans l’opinion des spécialistes... Désormais, vraiment, le vent souffle pour la lecture grégorienne suivant la méthode de dom Pothier. )>
« Les élèves du Séminaire français, dit aussi » la Civiltà caltolica, dirigés par le P. dom Moc- » quereau (le P. dom Pothier avait cédé a son » éminent confrère l’honneur de la direction) » exécutèrent admirablement leur programme » en faisant goûter à tous la beauté des mélo- )> pées grégoriennes, dans leur rythme véritable, )> qui parut à une grande partie des auditeuis y> une nouveauté musicale, ou pour mieux diie » un retour a l’antiquité, digne des plus grands » éloges. C’est ce que nous pouvons attester non ï> seulement en notre nom, mais encore au nom » de nombreux maestri très compétents et bons » juges, avec lesquels nous nous sommes entre- » tenus de cette exécution. Ceux-ci ont bien su, » dans l’excellente exécution de ces jeunes
clercs, dans le respect du rythme,de la phrase » mélodique, dans l’expression du chant, faire » la part de quelques défauts accidentels, et » nous dirions presque inévitables. A quel- » ques-uns le chant de la schola a paru un peu » maigre ; mais il faut tenir compte de l’église, » de son défaut de sonorité, rendu plus sensible » encore par de lourdes tentures ; les mêmes » chantres à Sainte-Claire produisent un plus » grand effet, et on peut les entendre chaque » dimanche à neuf heures du matin. On s’a- » perçoit aussi facilement de quelques défauts » dans la prononciation du latin, mais il ne » faut pas oublier que ce sont des étrangers. »
après les fêtes du centenaire
Du reste, l’ovation spontanée dont l'illustre bénédictin fut l’objet le lendemain de la fête, au cercle des Scicnziati (Savants), donna la preuve ■et la mesure de la satisfaction générale.
Dans cette séance, après un discours latin des plus corrects et des plus élégants, lu par le Cardinal-vicaire, et la lecture de plusieurs dissertations sur certaines questions historiques ayant trait à la vie de saint Grégoire, dom Amelli, moine du Mont-Cassin, ancien président du congrès d’Arezzo, établit un parallèle entre le
chant grégorien et le chant de saint Ambroise que conserve l’Eglise de Milan. Le Cardinalvicaire soulève une objection et demande l’avis de dom Pothier. Le docte bénédictin se lève- Une triple salve d’applaudissements l’accueille. Un peu interdit, l’humble religieux prend peu à peu de l'assurance, et expose les caractères propres du chant grégorien et du chant ainbrosien y et leurs rapports mutuels.
Le lendemain, mardi, dom Pothier prenait de nouveau la parole, résumait dans un discours plein d’intérêt et de charme plusieurs des chapitres de ses Mélodies grégoriennes et faisait ressortir la nature, les origines et l'incomparable beauté de l’œuvre musicale de saint Grégoire. Il explique en même temps avec quelle scrupuleuse fidélité cette œuvre a passé de siècle en siècle, et comment les innombrables copies qu’il a trouvées et compulsées dans les bibliothèques de l’Europe concordent ensemble et ne donnent, à peu de chose près, qu’un seul et même texte mélodique traditionnel.
Pour couronner dignement ces fêtes, le Saint-Père daigna recevoir en audience particulière les membres du congrès, qui lui furent présentés par le cardinal Parochi. Dans un discours écrit, Sa Sainteté loua vivement les organisateurs du centenaire et se plut à en constater la réussite. Quant à la musique sacrée, la Chapelle Sixtine fut l’objet de compliments bien
mérités ; puis Léon XIII manifesta hautement son contentement de ce que, en ces fêtes grégoriennes, le Séminaire français avait chanté au Mont Celius le chant de saint Grégoire ramené à sa pureté primitive, « richiamato alla sua anticapurezza. » Cette parole écrite par le Saint- Père, et prononcée en une circonstance aussi solennelle, sera la plus flatteuse des récompenses pour tous les archéologues qui depuis de longues années travaillent avec tant de courage et de persévérance à la restauration des cantilènes grégoriennes ; elle sera un encouragement et une direction pour leurs travaux ; elle sera aussi une espérance.