PREMIÈRE LETTRE
Rodez, le 13 mars 1893 , fête de saint Grégoire le Grand.
Monsieur l’Organiste de campagne, (1)
Il y a longtemps que je désire faire votre connaissance et entrer en relation avec vous, car volontiers je hante les artistes pour m’en donner quelque peu l’air et les façons.
Les derniers articles que vous avez publiés dans la Revue religieuse m’en fournissent 1 occasion. Je suis heureux de la saisir le jour où l’Eglise célèbre la fête (lu glorieux pontife qui a donné son nom au chant liturgique... Vous avez bien voulu me nommer, en termes tiop ilatteurs, et provoquer ma plume à un travail qui conviendrait mieux à la vôtre assuiément.
Permettez-moi de vous communiquer simplement, par la même voie, quelques vues person-
(1) ,1/. Marc, de Candèze, près Ban lia rs.
nelles au sujet de la restauration du chant grégorien et de la musique religieuse, à laquelle vous travaillez avec un zèle si louable et une constance qui ne se rebute pas.
A mon humble avis, ce ne sont pas les convictions qui font défaut dans l’esprit du clergé, des maîtres et des élèves de nos institutions ecclésiastiques.
La Liturgie, c’est le Culte, et le Culte, c’est la Théologie en action. Dans la Liturgie et dans le Culte le chant occupe une place essentielle, et l’étude du chant sacré s’impose nécessairement à tous ceux qui, de près ou de loin, se destinent au sacerdoce. C’est pour eux un devoir d’état de l’apprendre. Pas n’est besoin de citer tous les écrits des Pères et des Docteurs de l’Eglise, pour démontrer cette vérité, ni les multiples règlements et ordonnances des conciles et des synodes sur cette importante matière.
Prêcher et chanter , voilà les principales fonctions publiques du prêtre, par lesquelles le peuple, à tort ou à raison, le juge, l’apprécie, l'estime ou le condamne.
C’est aussi par le chant surtout que les fidèles prennent une part active au culte public, aux offices divins. Rien n’attire, n’entraîne le peuple, rien ne l’élève et ne l’émeut, rien ne l’enthousiasme comme la mâle puissance du chant.
Il fait, dit-on, la moitié du succès des missions, des retraites et des catéchismes...
Ces vérités, vous les avez exposées maintes fois avec un à propos et une verve qui auraient dû remuer les plus indifférents. Mais quels résultats pratiques avez-vous obtenus ?
Si je ne m’abuse (et je voudrais bien me tromper) ces résultats n’ont pas répondu à vos désirs et à vos efforts. Ce qui manque, c’est l’étude, la méthode dans l’étude, et l’intelligence de la méthode.
L’étude du plain-chant et de la musique religieuse est plus ou moins négligée ou mal comprise dans la plupart de nos maisons d’éducation, en France. Je dois cependant signaler le mouvement qui se fait avec succès dans plusieurs couvents ou pensionnats de jeunes filles de notre diocèse. Je ne citerai, entre autres, que ceux de Rodez, Notre-Dame, la Providence, l’Union, le couvent du Sacré-Cœur, etc., où l’étude du plain-chant et des vrais principes d’exécution est depuis quelque temps en honneur. Mais ce n’est là qu’une action secondaire et peu appréciable. C’est par les collèges, les petits et les grands séminaires, qu’on peut espérer un progrès sérieux, et une restauration générale. Or, dans ces milieux, vous le savez, la pratique du plain-chant est incomplète, et les orphéons religieux cèdent le pas à la symphonie ou aux chœurs profanes. On chante la messe, l’office : la tradition et la routine dirigent les chants, et les lutrins sont livrés à l’assaut des
voix les moins expérimentées et les plus hardies.
Dans les grands séminaires, l’étude du chant liturgique est inscrite au programme. Les classes de chant sont obligatoires en principe ; et je me rappelle encore avec quelle insistance le vénérable M. Icard, à Saint-Sulpice, nous recommandait ce point du règlement. Mais comment sont faites ces classes? D’ordinaire par des séminaristes dont la bonne volonté ne saurait suppléer la science.
Les répétitions générales que l’on fait sous la direction d’un maître plus habile, ordinairement laïque, sont consacrées à prévoir les quelques morceaux de la messe ou de i’office du dimanche suivant, afin que les élèves ne soient pas trop surpris, et qu’ils ne s’exposent pas à une exécution trop scabreuse...
Théorie, lecture,solfège, vocalisation, rythme, etc^. toutcelaest plus ou moins négligé. Ce n’est, il est vrai, la faute ni du maître, ni des élèves : c’est simplement un manque d’organisation et de méthode. Du reste, si lesetTorts tentés jusqu’il ce jour ont abouti à un mince résultat, il faut en attribuer aussi la cause il notre plain-chant moderne qui n’offre à l’art, à l’esthétique et à la piété qu’une fatigante monotonie et une fastidieuse aridité. Et puis,on en saura toujours assez pour rivaliser avec un chantre de campagne et pour se tirer d’affaire. Rien de plus facile à inventer, croit-on, qu’un morceau de plain-chant.
Que n’a-t -011 pas dit et écrit sur la décadence du chant grégorien dans les paroisses rurales î
Aujourd’hui l’expérience fait craindre qu’on n’ait même plus de mauvais chantres pour les offices divins. On essaie bien d’en improviser : mais il y en a peu qui osent risquer leur voix timide sur l’échelle périlleuse d’un Graduel. Bientôt, si l’on n’y prend garde, les prêtres seront condamnés à ne dire que messe basse, comme le vicaire, dont le curé-poète à immortalisé la plaisante aventure. C’est le parti que plusieurs pasteurs sont forcés de prendre. D’autres, plus avisés, enseignent à un clerc assidu la messe des morts et quelque messe facile des vivants, qui ressemble fort à la première. Sur un Kyrie , Gloria , Credo... notre virtuose triomphe ; c’est tourné de la plus simple et rapide façon. Mais lorsqu’il se trouve en présenced’un Introït , Graduel , Offertoire ..., « el bauzino , se tampo , perd lou carabirol (1) ». Les plus hardis inventent la mélodie, les yeux fermés, et Dieu sait quel chant les fidèles sont obligés de subir. Les moins délicats en sont scandalisés, et le vide se fait bientôt à l’église.
Que n’aurait-on pas à dire aussi sur les organistes ? L’étude si utile de l’orgue est le privilège de quelques élèves seulement, et cette étude n’est pas toujours conduite suivant les règles du
(1) Il hésite, se tait, perd l’équilibre...
bon goût. Mon incompétence dans cette partie me défend d’émettre des théories qui pourraient faire sourire un artiste de votre trempe. Je me permets, cependant, à ce sujet, de réfuter en passant une objection démodée qu’on entend parfois encore.
On se plaint que la musique, et surtout l’étude de l’harmonium, distrait et remplit l’esprit de ceux qui s’y adonnent de légèreté et de dissipation, toutes choses contraires à la mysticité non moins qu’à la métaphysique.
Que la musique soit une distraction, nul ne le conteste, et ce n’est pas là son moindre charme, ni sa moindre utilité ; mais, encore une fois, elle est une nécessité du culte et un puissant moyen d’apostolat et d’édification.
L’excès et l’abus des meilleures choses sont un mal sans doute, mais ne suffisent pas pour les faire condamner absolument.
Or d’où vient l’abus dans cette étude? De ce qu’elle n’est pas réglée, bien dirigée, bien inspirée. un jeune instrumentiste se livre aux caprices de son goût et de son imagination, s’il se remplit l’esprit et la mémoire de toutes sortes de rigodons, échos de la rue ou du théâtre, qui serviront un jour ou l’autre d’entrées, d’offertoires, d’élévations, etc., évidemment une si déplorable éducation musicale sera contraire à l’esprit chrétien et sacerdotal. Dans plusieurs, séminaires, notamment à Pamiers et à Carcas-
sonne, tous les élèves sont astreints à des exercices sur le clavier, sous la direction d’un maître expert dans cet art. Les études théologiques n’en souffrent point, et le culte religieux dans les paroisses y gagne beaucoup.
Du reste la musique religieuse, comme le plain-chant, ne sera bien comprise et bien interprétée que par ceux qui habitent les sphères de l’idéal divin. Un prêtre des plus autorisés écrivait naguère : « L’exercice fréquent de la prière et de la méditation, l’étude de la théologie dogmatique, l’initiation sérieuse à la vie liturgique de l’Eglise, la lecture assidue des saintes Ecritures, voilà les tremplins de l’inspiration religieuse dans l’art musical. » Et il ajoutait : « Les maîtres laïques nous ont servi à profusion la beauté des formes ; mais il leur manque l’onction pieuse ; leurs œuvres sont rarement de vraies prières. » Cette onction pieuse, le plain-chant en est tout imprégné, et cependant nul ne l’y découvre, parce qu’il est méconnu, et que le dilettantisme et la recherche du brio l’ont supplanté dans l’esprit public.
De là viennent cet oubli et celte exclusion presque générale des vieilles formes grégoriennes, des mélodies graves que chantaient nos pères, telles que le Pange lingna , le Sacris so lemniis , Y Ave maris stella y auxquelles on substitue presque partout des formes neuves et brillantes. Le Tantum ergo prend tour à tour des
airs de valse, de polka, de marches à effet. L’hymne russe et l’hymne autrichien se font entendre souvent dans nos saluts, et je crains que l’hymne de saint Thomas ne prenne bientôt même les allures martiales de la Marseillaise , qui pourrait facilement s’y adapter.
Voilà, Monsieur l’Organiste, la situation présente. Peut-être m’accusera-t-on de pessimisme. Le tableau cependant me paraît encore audessous de la réalité. Il est temps de dire tout haut ce que tout le monde pense, et de proposer le remède à un mal qui semble s’aggraver au préjudice de la piété chrétienne, de la dignité et de la splendeur du culte divin.
Ce remède, je le proposerai simplement en traçant un programme d’étude, que je soumettrai à tous ceux qui ont qualité pour l’apprécier et le faire suivre.