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DEUXIÈME LETTRE

24 mars 1893.

Le tableau que j’ai osé vous présenter de l’état déplorable du chant liturgique, à l’heure actuelle, a pu paraître à quelques-uns trop chargé et peu flatteur.

Un musicien étranger de grand renom écrivait, il n’y a pas longtemps, après avoir fait une

peinture bien autrement colorée de cet état de choses : « Le plain-chant laisse à désirer dans les neuf dixièmes des institutions, des séminaires et des paroisses de France. »

C’est un fait général et du domaine public ; en le signalant, je n'ai été qu’un écho affaibli des plaintes réitérées qui se sont fait entendre dans des Congrès, dans des Sociétés de musique religieuse, dans des discours et des brochures.

Il me revient d’ailleurs, de divers points du diocèse, des témoignages autorisés qui confirment l’exactitude des faits rapportés et la justesse des appréciations.

Comment remédier à ce mal universel ?

On répondra sans doute : « par l’étude du chant sacré. » Le remède est facile à trouver ; mais, à mon tour, je dirai :

« Il faut aller plus avant, et trouver le moyen de faire aimer et accepter ce remède par un malade qui y répugne. »

Or, d’où vient cette répugnance générale pour l’étude du chant et de la musique ?

D’abord, de ce que cette étude est mal commencée et mal conduite. Encore une fois, ce n’est point la faute des maîtres ; c’est un manque d’organisation que bien des raisons expliquent et excusent.

Ensuite, l’incertitude et la variété des méthodes, l’inanité des résultats, l'acceptation rési-

gnée du statu quo, les droits de la routine, etc., ont amené peu à peu cette incurie et cette torpeur, du reste séculaire. Une telle force d’inertie ne peut être vaincue que par un mouvement énergique. Or, ce mouvement préparé depuis près de 50 ans, se produit aujourd’hui avec une intensité remarquable, surtout en France, en Belgique et en Italie. La question des principes et de la méthode n’est plus en discussion. (Dieu sait pourtant combien elle a été discutée !) Les résultats à obtenir sont certains et très avantageux : l’expéçience le confirme chaque jour.

Ce n’est pas une révolution qu’il faut accomplir : c’est un progrès, une amélioration qu’on peut facilement réaliser dans cet art religieux.

Je me permets donc, Monsieur l’Organiste, de vous soumettre mes propres vues, qui sont les vôtres d’ailleurs, sur le plan à suivre dans l’étude du chant sacré. Peut-être profiterontelles à quelques prêtres zélés ou à des Directeurs de chant qui voudront les mettre en pratique.

Je veux restreindre ces considérations à l’étude du plain-chant seulement. Cette étude, en effet, est plus facile et plus nécessaire que celle de la musique proprement dite : elle devrait donc la précéder, ou tout au moins marcher de front avec elle.

— On dit souvent : il faut couper le mal à la racine... ; il faut redresser l’arbre quand il est

jeune, bien diriger ses pousses et ses rameaux, si l'on veut qu’il ait plus tard un beau feuillage et des fruits exquis. Il en est ainsi de la culture du chant et de lamusique.il faut la commencer avec des éléments jeunes, souples et tenaces.

L’éducation musicale suppose un programme uniforme, bien composé et constamment suivi.

Voici, ce me semble, quelles en devraient être les grandes lignes.

Dans les petits séminaires, collèges, pensionnats, les jeunes élèves des basses classes devraient suivre des leçons de solfège régulièrement données au moins une ou deux fois la semaine. Solfège — vocalisation — lecture du latin accentué, principes d’exécution, etc., telles sont les matières qui pourraient entrer dans ce cours élémentaire. C’est l’alphabet et la gram*maire du plain-chant.

Avec l’avantage d’initier les enfants à la connaissance du chant sacré, ce cours primaire serait grandement utile a la formation oratoire des jeunes élèves. Il deviendrait ainsi un complément très avantageux du cours de grammaire. Rien ne vaut des exercices de vocalisation^, de solfège, de lecture latine, pour assouplir et désarticuler l’organe vocal,pour former à une prononciation correcte, à un accent pur, et pour préparer des déclamateurs naturels, et des lecteurs intelligents.

Cette première formation demanderait, sans

doute, de la part du maître, beaucoup de patience, et, de la part de l’élève, une constante application.Mais l’importance des principes l’e::ige absolument. Et d’ailleurs, pourquoi ne ferait-on pas pour Dieu et pour son culte la moitié ou même la cinquième partie des efforts que tant de laïques s’imposent pour un modeste pécule!...

Lorsque les élèves seraient familiarisés avec ces notions élémentaires, on les admettrait à un cours supérieur.

La théorie viendrait alors utilement s’allier à la pratique. L’étude des modes, des neumes, du rythme grégorien, des règles d’exécution, des divers types de chant, etc., fournirait une matière aussi variée qu’intéressante.

Que resterait-il à faire dans les grands séminaires? Je me permets de le dire sans la moindre intention de vouloir réglementer cet enseignement, laissant ce soin à de plus sages et à de plus clairvoyants.

L’étude du plain-chant, commencée et presque achevée dans les établissements religieux, prendrait, dans les séminaires, un tout autre caractère d’élévation et d’intérêt. L’histoire du chant liturgique, sa genèse, son développement, l’origine et la composition du Graduel et de l’Antiplionaire, la mystique des offices divins, voilà des questions et des études d’un intérêt et d’une utilité incontestables.

Formés déjà aux principes du chant, les élè-

ves seraient affranchis de ces exercices de solfège, de ces notions rudimentaires qui ne sont plus de leur âge ni de leur goût, et que la nécessité les contraint de subir. Ce n’est pas en Rhétorique ni dans les Humanités qu’on apprend le B A BA de la langue française. Alors on s’étudie au beau langage, aux beaux discours. Quel attrait peuvent avoir pour des esprits cultivés ces premières leçons où vingt fois, sans profit, il faut monter et descendre sur les degrés d’une échelle vocale ? Vrai supplice de Sisyphe qui lasse les meilleures volontés et abat les plus forts courages. Sans doute ces exercices seraient encore nécessaires pour quelques voix rebelles ou déformées ; mais ce serait l’exception.

Les classes de chant deviendraient attrayantes autant qu’édifiantes. On ne se bornerait plus à une exécution passable d’un morceau de plain-chant. On se pénétrerait des sentiments exprimés dans le texte pour saisir le sens et les nuances de la mélodie et la faire valoir. Cela n’empêcherait pas les maîtres et les élèves de descendre parfois dans le détail de la pratique, et d’apprendre les chants particuliers qui conviennent au prêtre dans les divers exercices de son ministère.

On apprendrait aussi l’art d’enseigner les autres et de former un jour des chantres et des maîtrises dans les paroisses.

— La, en effet, le même procédé s’impose à

tous les prêtres qui ont à cœur de ressusciter leurs lutrins mourants, et de régénérer le chant paroissial : former les enfants et les jeunes gens, composer partout, même dans les plus humbles paroisses, une schola grégorienne de voix choisies qu’on initiera, avec beaucoup de patience, aux éléments du plain-chant. Ces enfants ainsi formés sont les chantres de demain. Ils seront ceux d’aujourd’hui, et le prêtre qui voudra chanter une messe quelconque aura toujours des auxiliaires capables de le seconder. Ce la- v beur devra recommencer sans doute chaque année, parce que l’émigration décimera peutêtre les rangs de la schola cantans ; mais si le prêtre y est fidèle, il ne tardera pas à s’apercevoir des heureuses transformations opérées.

L’œuvre aura été lente ; elle sera durable. Peu à peu l’éducation musicale du peuple se fera. Les voix naturellement disciplinées se plieront aisément aux règles de la cadence, et nos chœurs de chant gagneront en harmonie ce qu’ils perdront en force et en brutalité.

Mais, dira-t-on peut-être, nous avons des livres de chœur autorisés, imposés même dans ce diocèse. Faut-il s’en défaire pour adopter une édition nouvelle, et une manière de chanter inconnue jusqu’ici? La réponse à cette grave objection fera l’objet d’un prochain épilogue. Elle dissipera, je l’espère, bien des préventions et fera tomber toute difficulté.

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