CHAPITRE XX
he dragon est lié pour mille ans et jeté dans Tabyme. '--^ Règne pendant ces mille ans des âmes qui aidaient souffert pour Jésus. — Satan délié assemble les nations pour combattre les saints et la cité chérie; mais il est jeté dans F étang de feu: imité de la défaite de Gog dans Ezéchiel. — Dieu est assis sur son ïrône pour juger y selon leurs œui^reSy les morts qui étaient sortis du sépulcre : imitation de Daniel. — Note sur les prop/iètes Ezéchiel et Daniel.
Nous commencerons l'analyse de ce chapitre par clesextraits de l'ouvrage de Dupuis , sur l'Origine de tous les Cultes^ tom. yi, pag. :256, 285 à 297; Voici ces extraits :
L'auteur de l'Apocalypse , au commencement du chapitre vingtième, nous présente le tableau d'un ange ou d'un dieu, ministre d'Ormusd (principe du bien ), qui enchaîne Âhriman (principe du mal) ou Je dragon, l'ancien serpent, pour mille ans; après quor il doit être délié et sortir de sa prison , et rassembler ceux qu'il a séduits , et les mener à un dernier combat, qui doit achever sa défaite. De même, la théologie des Perses suppose qu' Ahriman est lié pendant trois mille ans , et ensuite que devenu libre , il s'unit aux Dews et aux manvai»
génies , pour faire la guerre à Ormusd, ou au Dieu lumière, qui en triomphe à la fin.
On voit dans Platon, qu'après la mort les âmes se rendaient dans un certain lieu, placé entre la cité lumineuse ou le ciel éthéré, et qu'elles mettaient mille ans à y arriver; en sorte que le jugement définitif, qui décidait de leur sort^ ne s'accomplissait que mille ans après leur mort. C'est la même chose dans l'Apocalypse. En effets on nous montre, f. 4^ ^^^ trônes^ des personnes assises dessus pour juger, et près de là les âmes qui ont souffert le martyre pour la parole de Dieu , et qui n'ont point adoré la bête, ni son image, ni reçu son caractère. Ceuxlà vivent et régnent avec Jésus-Christ pendant mille ans ; mais les autres morts ne sont point encore rentrés dans la vie , jusqu'à ce que ces mille ans soient accomplis , après quoi il y aura une seconde mort et une seconde résurrection (i).
Plutarque explique ce qu'on entendait par cette seconde mort , ou par cette nouvelle séparation , qui épurait assez l'ame , pour qu'elle pût être rendue à sa pureté primitive , et passer dans l'astre lumineux dont elle tirait son origine , c'est-à-dire , dans le soleil , où les Manichéens plaçaient leur Christ. Toute ame séparée du corps errait pendant
(i) Beausobre et Lenfant disent que la mort seconde estnne expression judaïque , pour dire la mort éternelle , la mort de Famé dans le siècle à venir*
in
un temps dans l'espace qui sépare la terre de la lune, les unes plus long-temps, les autres moins.
Les âmes justes restent dans la lune, où elles sont dans un état agréable , mais non parfaitement heureux. C'est cet état , sans doute , que l'auteur de l'Apocalypse appelle un repos , im règne de mille ans , placé entre la mort et le dernier jugement, ou celui qui défmitivement décide du sort de l'homme, lequel se rend dans la fameuse prairie , ou vallée de Josaphat , après un long voyage. Mais cette épreuve de mille ans n'était pas nécessaire pour les justes, d'une vertu épurée, qui passaient sur-le-champ dans le lieu où se fesait la séparation , et qui y attendaient, dans un état assez heureux , l'arrivée des autres âmes qui devaient être jugées. La séparation de l'ame animale d'avec l'esprit s'opérait promptement , dit Plutarque , pour les âmes chastes et vertueuses. Ici se terpiinent les extraits de Dupuis.
Beausobre et Lenfant nous apprennent que « les (( uns comptent ces mille ans depuis la naissance «du Sauveur; d'autres depuis sa passion ; d'au- « très depuis la ruine de Jérusalem ; d'autres dei( puis Constantin, et d'autres enfin les placent vers « la fin du monde. » Cette diversité d'opinions vient de ce que les théologiens s'étaient fait une idée erronnée de ces mille ans.
L'auteur de l'Apocalypse dit qu'après les mille ans Satan sera délié , il sortira de sa prison , et séduira les nations qui sont aux quatre coins de la
terre ^ savoir : Gog et Magog (i), et les assemblera pour combattre. * . ils environneront le camp des saints (ou des anciens Israélites) et de la cité chérie. Mais Dieu fit descendre du ciel un feu qui les dévora.
Ces événemens sont copiés du livre d'Ezéchiel , chapitres XXXVIII et XXXIX. On y voit que Gog était prince des chefs de Mesçec et de Tubal, et que Magog était le pays et la ville. Le prince Gog assemble une armée composée !de nations de Perse , de Cus et de Put^ de Gomer et de toutes ses bandes , de la maison de Togarma , du fond de l'Aquilon, et plusieurs autres peuples^ ce sont là les nations qui sont aux quatre coins de la terre, dont parle l'Apocalypse. C'est Satan qui les assemble pour combattre; mais, dans Ezéchiel, c'est le Prophète lui-même qui dit à Gog : Prépare^toi , toi et toute la multitude qui est assemblée avec toi , tu viendras contre les montagnes d Israël; tu dira^ : Je monterai contre le pays des villes non murées , pour enlever un grand butin.
Mais au jour de la venue de Gog sur la terre d Israël , m,a fureur , dit l'Eternel , me montera aux narines y je ferai pleuvoir sur lui et sur les bandes, et sur les grands peuples qui seront avec lui, une pluie débordée , des pierres de grêle , du feu
(i) On croirait que l'auteur regardait Gog et Magog comme deux princes , tandis que dans Ezéchiel Gog est le souverain , et Magog son pays ou sa ville.
et du soufre ; je (ai livré j pour être déi^oréj aux d«seaux de proie et aux hé tes des champs. Je met-' irai le feu dans Magog.
L'Apocalypse exprime ces menaces en peu de mots^ en disant: Dieu fit descendre du feu du ciel qui les dévora^ savoir : les nations assemblées par le prince Gog pour monter sur toute ï étendue de la <terre (d'Israël), et environner le camp des saints et la cité chérie y c'est-à-dire les Israélites et la ville de Jérusalem.
Quoique le prophète Ezéchîel fût celui qui avait excité le prince Gog à venir contre les montagnes d'Israël , il ne subit point le m ême sort que le séducteur Satan , il ne fut point jeté dans l'étang de feu et de soufre.
C'est après le chapitre trente-septième, où Ezéchîel (t) voit une résurrection d'os humains qui reprennent leurs chairs et reviennent à la vie , et de corps tirés hors des sépulcres, pour rentrer dans la terre d'Israël , qu'arrive le combat et la défaite de Gog et de Magog ; c'est aussi à la suite de la première résurrection (XX, 5, 6) que Jean les fait paraître sur la scène, où il nous peint leur combat et leur défaite. Il copie encore d'Ezéchîel la circonstance des corps tirés hors des sépulcres, quand il dit:
(i) On trouve déjà dans Ezéchiel Topinion de la résurreclîon des corps ; c'est la rësun^ection politique des Juifs après la cap-^ tîvitë, représentée sous l'emblème de corps qui se recomposent et qui se raniment.
La mort et le sépulcre rendirent aussi les morts >. 1^. i5. Le nombre sept est aussi consacré dans Ezéchiel (XXXIX ^ 12, i4); c'est pendant sept mois^ qu'on ensevelira les morts. Lucien reste aussi sept mois avant d'être admis dans la ville sainte y qu'habitent les bienheureux. C'est au bout de septjoura qu'Ezéchiel , sur les bords du fleuve Chobar , prophétise (III, i3). Nabucodonosor (Daniel^ IV, i3), qui est réduit pendant sept ans à l'état de bête, n'est réintégré qu'à la huitième année.
Outre les choses empruntées d'Ezéchiel , il y en a d'autres empruntées de Daniel , c'est ce que nous allons montrer , en fesant alterner les passages de l'Apocalypse avec ceux de Daniel.
Apoc. XX, 3, 4- Lorsque le dragon eut été enfermé dans l'abyme , afin qu'il ne séduisit plus les nations, le prophète Jean ajoute: Alors je vis des trônes sur lesquels s'assirent des personnes à qui le pouvoir de juger fut donné.
De même , Daniel , VII , 21 , 22 : Tarais regardé^ dit le Prophète, comment cette corne (de la quatrième bête) (i) , f es ait la guerre contre lés ; saints et les surmontait. Jusquà ce que T ancien des jours fût venu, et que le jugement fût donné aux saints du Sou{>erain y et que le temps vînt, que les saints ob^ tinssent le royaume.
(1) Cette corne a les mêmes attributs que la béte de rApocalypse, et celle-ci est le même être que le dragon. La quatrième béte de Daniel répond au dragon.de TÂpocalypse^ XX, 1.
Apoc. f. 10 : Et le diable qui les séduisait fut jeté dans V étang de feu et de soufre (i) , ou sont la béte et le faux prophète ; et ils seront tourmen^ tés jour et nuit aux siècles des siècles.
Daniel , f. ii : Je regardais alors , à cause de la voix des grandes paroles que cette corne profé^ rait , et je regardai jusqu'à ce que la béte fût tuée, et que son corps fût détruit , et fût donné pour être brûlé au feu.
Apoc. ir. m Alors je vis un grand trône blanc, et quelquun assis dessus.
Daniel , VII , g : Je regardais jusquà ce que des trônes furent placés , et que V ancien des jours s'assit ; son i^éiement était blanc comme la neige.
Apoc. f. 12: Je vis aussi les morts grands et petits qui se tenaient debout devant Dieu , et les lii^res furent ouverts.
Daniel ^10: Dix maille millions assistaient de^^ant lui (l'ancien des jours) , le jugement se tint y eï les li-ifres furent oui^erts. C'est le livre de$ mémoires de la providence éternelle , dont parle David , psaume CXXXIX, 16.
Après cela , Daniel vit dans les visions de nuit, comme le Fils de F homme à qui V ancien des jours dôhna la seigneurie et Vltonneur et le règne , et tous les peuples le serviront.
Les Manichéens y dit Dupuis , fesaient précéder
(1) Mattli. XIII , 4i 9 4^ * ^s anges jetteront ceux qui font t iniquité dans lajoufviaise ardente.
Tembrasement du monde et le jugement^ de Tap* parition d'un génie , qu'ils appellent \ ancien. — Cet ancien , c'est le noçissîmus dies y le dernier des jours. Cette expression est consacrée dans la mysticité orientale, d'où Manès (i) a emprunté sa théorie , comme Daniel. Celui-ci l'appelle \ ancien des jours , né dans la vieillesse des temps.
Note sur les prophètes Ézéchiel et Daniel.
Ézéchiel fut transféré à Babylone^ sous Jéchonias, à Tâge de vingt-cinq ans. Il commença à prophétiser à l'âge de trente ans, la cinquième année de la transmigration de Jéchonias , qui est la 585' avant Jésus-Christ. Il continua à prophétiser pendant vingt ans ; il eut sa dernière vision la vingtcinquième année de la captivité (XL, i). Ses visions^ fort énigmatiques et obscures j sont au nombre de vingt- deux. Vu . son long séjour chez les Babyloniens, on doit s'attendre à trouver dans ses visions des traces de la théologie astrologique 4es Chaldéens; et il est très-probable que cette manière de prophétiser par des visions soit empruntée des astrologues chaldéens ou persans.
(i) Manès, fondateur de la secte des Manichéens^ vivait dans le troisième siècle ; il avait éXé instruit dans les sciences qu^on enseignait en Perse.
. Daniel avait été emmené à Babylone à l'âge de dix ans , l'an 606 avant Jésus-Christ ; il avait été instruit dans les sciences des Ghaldéens, et en particulier dans leur astrologie ^ science très-importante dans ces temps-là.
Sa méthode par visions , ainsi que celle d'Ezé-^ chiel, doit être empruntée des astrologues de cette nation^ dont l'imagination était orientale, c'est-àdire créative , pleine d'images tirées des constellations et de leurs assemblages, qui produisaient des monstres ou des emblèmes (i). Le roi Nabucodonosor déclara Daniel chef des mages l'an 6o3 avant Jésus -Christ , ce qui prouve qu'il était devenu fort habile dans leur science. Les mages s'appliquaient à la connaissance des astres , ils étaient fort considérés en Perse. Daniel prophétisa jusqu'au règne de Cyrus. Le prophète Jean , en copiant Ezéchiel et Daniel , adopte et introduit par cela même les dogmes des mages (i).
Tout le merveilleux de l'Apocalypse est emprunté des images du ciel ou des constellations qui présidaient aux révolutions du temps ^ et qui or-
■Wi
(1) Yolney, dans son ouvrage intitule les Ruines^ p. 289, fait la remarque que « les prêtres et les grands, transportes à Babylone et ^ élevés dans les scieùces des Chaldéens, s'imburent^ pendant un a s^onr de 70 ans, de toute leur théologie; et de ce moment se natuce ralisèrent chez les Juifs les dogmes du génie ennemi (Satan), de a Tarchange Michel, de l'ancien des jours (Ormusd) , des anges re- « belles , du combat des cieux , de Pâme immortelle et dé la résur- « rection : toutes choses inconnues à Moïse bu condamnées par le « silence même qu'il en avait gardé, n
nent le monde visible ; des ruines duquel devait sortir le monde lumineux*^ ou la Jérusalem céleste. Les anges , ces êtres créés le plus souvent par l'imagination des hommes, jouent aussi un rôle très-, important dans l'Apocalypse ; ils sont mis constamment en action.